Table Ronde


4è Forum du Son Multicanal
Vendredi 26 octobre 2001
Auditorium de Boulogne, 20-22 heures.



Organisateur : Christian Hugonnet (consultant)
Technicien cabine : Terry Nelson (journaliste/consultant)
Modérateur : Keith Spencer-Allen (journaliste).
Intervenants : de gauche à droite sur la photo
• Tomlinson Holman (THM Labs)
• Bernard Heger (Délégué Général du SIMAVELEC)
• Gérard Loupias (Directeur Pilote Films & dts)
• Catherine Adart (Directrice de Post-Production, Fechner Films)
• Christophe Scherer (Directeur Technique de la Publicité à France Télévision)
• Tony Spath (Marketing Director Dolby Europe)

 

Le panel de la Table Ronde
pendant l'introduction de Keith Spencer-Allen
(hors cadre, à gauche)

Photo : Franck Ernould

 

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Christian Hugonnet : L’organisation d’une telle table ronde a pour origine une demande qui nous a été faite l’an dernier, et ô combien importante, qui était celle de se poser la question : “Pourquoi produire en multicanal” ? Et non pas d’un point de vue technique ou esthétique, comme on l’a abordé très largement ces deux derniers jours, mais surtout d’un point de vue financier, commercial ; et aussi en termes de marketing, de demande du public… Il nous a paru important de réunir autour d’une table ronde, ce soir, des personnalités qui sont également des décideurs, qui sont là pour nous signaler les demandes qui existent dans certains secteurs.
On m’en a fait la remarque : organiser quelque chose le Vendredi soir, ce n’est pas tout à fait chrétien… On assume, on a quand même réussi à avoir des participants illustres ! Ces deux derniers jours, nous avons eu à chaque demi-journée plus de 120 personnes dans une salle de 72 fauteuils, les escaliers latéraux étaient pleins &endash; ce soir nous sommes nettement plus à l’aise !
Je remercie Keith Spencer-Allen, qui, outre son animation de la table ronde ce soir, nous a fait l’honneur de sa présence pendant deux jours complets.

Keith Spencer-Allen : Ces deux derniers jours, les discussions sur le son multicanal ont été très sérieuses, très documentées… Pour détendre un peu l’atmosphère avant de commencer cette table ronde, je voudrais raconter une petite anecdote. Vous savez sans doute que dans les salles de cinéma, l’écran est perforé afin de laisser passer le son des haut-parleurs installés derrière. Un membre éminent du milieu cinématographique anglais m’a raconté son premier job dans ce secteur, voici bien longtemps &endash; c’était avant la seconde guerre mondiale ! À cette époque, on pouvait fumer dans les cinémas, ce dont personne ne se privait. Par conséquent, l’écran jaunissait très rapidement. Il était donc d’usage de le repeindre en blanc à intervalles réguliers, le dimanche soir après la fermeture. Seul problème : la peinture bouchait les perforations de l’écran ! Notre homme a donc commencé sa carrière dans le cinéma en toute humilité : le Lundi matin, à la première heure, il se munissait d’une échelle, d’un crayon, et débouchait un à un les trous sur tout l’écran ! Il m’a confié avoir pensé alors que finalement, avoir voulu travailler dans l’audio, ce n’était peut-être pas une si bonne idée que ça…
(Rires et applaudissements)
Autour de cette table se trouvent rassemblés six experts dans leurs domaines respectifs, réunis pour la première fois. J’en ai rencontré certains, pas les autres, nous travaillerons en double langue français/anglais avec traduction simultanée, nous avons des centaines de sujets à aborder en une heure et demie/deux heures.
J’aimerais que nous considérions ce soir l’utilisation du son multicanal dans le monde réel, et les perspectives à court terme. Ces deux jours, nous avons discuté en recherchant la perfection, l’idéal… C’est ainsi qu’il faut aborder le domaine. Cela dit, il importe aussi de ne pas perdre le contact avec la réalité ! Celle à laquelle sont confrontés quotidiennement chacun de nos participants, très concrètement.
Je suggère que chacun se présente brièvement dès maintenant, et que nous réservions les questions du public pour la fin… À toi l’honneur, Tom !

Tomlinson Holman : Certains d’entre vous sont peut-être venus m’écouter Jeudi matin, lors de ma conférence «The History and Future of Multichannel Sound»… Je m’appelle Tomlinson Holman, j’enseigne le son cinéma à l’Université de Californie du Sud, je suis Rédacteur en Chef du magazine professionnel Surround Pro, j’ai écrit plusieurs ouvrages (Sound For Film And Television, 5.1 Surround Sound, Up and Running), et je possède une société, TMH Corp., qui développe et construit des produits professionnels assurant par exemple le bass management dans les studios et les audis. Cela fait beaucoup de secteurs d’activité, on pourrait me taxer de dispersion, mais toutes ces activités ont un point commun : elles se rattachent toutes au son multicanal…

Bernard Heger : Je suis ici le représentant officiel des “marchands du temple”… Je suis Délégué Général du SIMAVELEC, l’organisation qui rassemble l’ensemble des constructeurs d’électronique grand public : Philips, Sony, et beaucoup d’autres… Je serai le seul à parler vraiment d’argent, et à dire comment le 5.1 va permettre de monter en gamme dans l’ensemble des produits.

Gérard Loupias : Je suis impliqué dans le son 5.1 depuis très très longtemps, je travaille depuis 11 ans pour la Société THX, je suis représentant français de la marque dts depuis presque 5 ans, et j’ai créé une société, Pilote Films, très impliquée dans le Home Theater, dont le C.A. l’an dernier a été de 45 MF. Il y a vraiment un marché dans le domaine en France, et j’en parlerai sans doute tout à l’heure.

Catherine Adart :Je suis Directrice de Post-Production. Quand on a un projet de film, on décide évidemment dans quel format sonore on va le faire &endash; le producteur se construit un catalogue de produits, et doit imaginer ce que deviendra son film trois, cinq, dix ans plus tard.

Christophe Scherer : Je suis Directeur Technique de la Publicité à France Télévision. La publicité, c’est quelque chose d’important, un vecteur novateur, on en parlera certainement tout à l’heure. Nous diffusons 65000 écrans de publicité par an, ce qui représente un volume de films extrêmement important. Nous poussons très fort le son multicanal depuis 1994, date où nous avons mis au format Dolby Surround les génériques de publicité. C’était il y a déjà longtemps…

Tony Spath : Je suis Directeur Marketing chez Dolby Laboratories, je couvre les secteurs de l’Europe, de l’Asie et de l’Australie. Dolby développe depuis longtemps des technologies massivement adoptées dans le son Surround. Nos produits sont très largement utilisés dans le monde &endash; 50 millions de foyers environ. 17% des ménages français possèdent aujourd’hui un système Surround. On ne peut plus dire que le Surround arrive : dans les faits, il est déjà là…

Keith Spencer-Allen : Merci. À mon tour, maintenant ! Je suis certainement plus connu comme journaliste spécialisé dans l’audio professionnel depuis déjà pas mal de temps (pour Studio Sound notamment, NDT). En tant que journaliste, je me dois d’être toujours difficile, sceptique : mais je vous rassure, je serai plutôt gentil ce soir.
Je suis aussi un fanatique du son multicanal : j’adore ça, je trouve ça très intéressant, c’est un des sujets qui m’intéresse le plus. Entendre notre panel s’exprimer sur des sujets commerciaux sera sans doute intéressant et dépaysant.
Pour commencer, une très courte présentation : le son multicanal est l’avenir. Il serait présomptueux de prétendre, pour autant, que la bataille est déjà gagnée… De temps à autre, une innovation apparaît, mais si elle n’est pas universellement adoptée, elle est condamnée. Je me souviens avoir visité voici quelques mois, de fond en comble, une chaîne de télévision au Danemark, en compagnie de son Directeur Technique. J’ai tout vu, et l’attention portée au moindre détail était étonnante. Dans la conversation, je lui demande quelle est la proportion d’émissions émises en stéréophonie. Il m’a répondu : « La stéréo à la télé, ça devrait être illégal ! ». Il a sans doute eu de malheureuses expériences avec la stéréo &endash; imaginons alors ce qu’il aurait vécu avec le multicanal ! &endash; et ne voulait plus en entendre parler. Quel dommage !
À l’autre extrême, au Royaume-Uni, la presse hi-fi s’est mise dans sa globalité au Home Theater, et on y débat désormais, dans ses colonnes, de savoir quel système d’enceintes rend avec le plus de réalisme (!) les sons d’astéroïdes traversant l’espace ou des pas de dinosaures. Il y a sans doute un juste milieu…
Pour moi, il y a quatre points à réunir avant de considérer l’adoption du son multicanal sur un projet :

  1. La technologie doit être bien en place. C’est le cas aujourd’hui, le format est fixé. Ce n’était pas le cas dans les années 70, à l’époque de la quadriphonie. J’étais alors ingénieur du son, et j’ai eu l’occasion de mixer quelques disques à ce format. On parlait beaucoup de la quadri à l’époque, il y avait des articles dans la presse grand public, les fabricants avaient suivi. Hélas, à cette époque, la technologie n’était pas encore à la hauteur de nos ambitions. Les disques noirs étaient gravés selon plusieurs procédés &endash; UMX, SQ, QS, CD4… tous incompatibles, les résultats n’étaient pas excellents, bref, la quadriphonie a déçu, et ne s’est pas imposée. Le Surround n’a pas disparu pour autant : Pink Floyd, par exemple, a longtemps donné des concerts diffusés sur une sono quadriphonique, et ce dès 1967, avec un curieux dispositif appelé l’Azimuth Coordinator. Par ailleurs, les appareils exploitant cette technologie doivent être au point et disponibles, que ce soit pour produire, diffuser, lire. Logiciels, dispositifs microphoniques, multieffets, écoutes 5.1 : tout cela est largement disponible aujourd’hui. J’ai vu à l’IBC plusieurs boîtes vendues comme étant capables de générer un son 5.1 convaincant à partir de sources stéréo, ou même mono ! Je me demande ce que ça donne, d’ailleurs.
  2. Il doit y avoir accord sur les règles à suivre, les procédures. Le Home Theater est un moyen d’écouter des contenus multicanaux à domicile. Le nombre supérieur d’enceintes pose problème pour l’installation &endash; c’est ce que Tom appelle le WAF, Wife Acceptance Factor («Facteur d’acceptation de l’épouse», NDT). Doubler le nombre d’enceintes, passant de 5.1 à 10.2, conduirait sans doute à bien des tensions ! Et comment les placer ? Déjà qu’actuellement, il n’est pas rare de voir des enceintes sous le canapé, derrière la bibliothèque… Autant de problèmes concrets dont il faut être conscient.
  3. Il faut tout faire pour encourager l’élan créatif, valoriser tous ceux qui prennent le risque de se lancer, mais pas non plus faire n’importe quoi. Hier après-midi, lors de la conférence «Multicanal radio-télé», l’ingénieur du son autrichien Florian Camerer mentionnait, dans ses exemples, les dilemmes qu’il avait parfois dans ce domaine &endash; et si les programmes sur lesquels étaient toujours appropriés à un mixage multicanal. À titre personnel, je ne suis pas sûr d’avoir envie de voir tous les classiques du rock remixés en 5.1, par exemple : la plupart du temps, il est à craindre que l’apport du multicanal ne serait pas décisif…
  4. Dernier point : y a-t-il moyen de gagner de l’argent avec le multicanal ? Il faut être réaliste : c’est l’appât du gain qui conduit le marché et les fabricants ! Peu importe ce que nous voulons faire et comment, si ceux qui s’apprêtent à se lancer dans le domaine s’aperçoivent que financièrement, ce n’est pas intéressant. La question ne se pose plus pour le DVD Vidéo, par exemple, qui est le support grand public dont l’acceptation par le marché fut la plus rapide. Les ventes ont encore triplé depuis l’an dernier ! On parle de 1,5 milliards de DVD vendus dans le monde. En ce qui concerne le DVD musique, la guerre des formats DVD Audio/SACD est un grand handicap : les enthousiastes se sont déjà équipés, parfois dans les deux formats, mais le mélomane moyen est tenté d’adopter une position d’attente. Voici trois mois, la plupart des grandes maisons de disques se sont ralliées au SACD, qu’elles avaient dédaigné jusqu’alors, le support n’étant pas exploité en multicanal. Du coup, le rythme des sorties s’accélère…

Quelles sont les réactions du panel à mes propos ?

Tomlinson Holman : Concernant le dernier point, gagner de l’argent, tu as donné un chiffre de statistiques de ventes très intéressant. J’en ai deux autres : la pénétration des lecteurs de DVD aux USA est aujourd’hui de 40%. C’est énorme, sans précédent dans l’industrie électronique grand public au bout d’un laps de temps aussi court, quelques années à peine ! L’autre chiffre : voici deux semaines, le film Return of the Mummy, qui avait enregistré un taux de pré commandes record pour sa sortie en DVD, a réalisé un chiffre de ventes, en 5 jours, de 89 millions de $, soit 100 millions d’euros. C’est davantage que lors de la carrière en salle du film ! Et, puisque nous sommes à Paris, savez-vous où est allée une bonne partie de ces 650 millions de Francs ? À votre compagnie des eaux ! Eh oui, c’est Vivendi qui a produit ce film…
Comme je le dis souvent, le 5.1, ce n’est pas pour demain, c’est déjà là ! Et l’attrait pour ce nouveau format est ce qui soutient les ventes de matériel Home Theater pour les particuliers. Autre chiffre : voici 10 ans, un congrès d’installateurs spécialisés dans le Home Theater américain comptait environ 100 professionnels. Sa dernière édition en a réuni plus de 17000 ! Cela fait un certain nombre de locaux aménagés en 5.1, 7.1…
Un signe encourageant est l’apparition de solutions dites «Home Theater In A Box». Tous les grands constructeurs proposent aujourd’hui des appareils de taille réduite, combinant ampli, tuner et lecteur de DVD Vidéo, avec les 5 enceintes et le caisson de graves adaptés, le tout pour 1000 $, voire moins ! J’ai écouté un tel système, à 3000$, et la qualité de restitution m’a agréablement surpris. De telles solutions, facilitant l’installation et l’exploitation, feront beaucoup pour l’adoption du standard 5.1 dans le grand public.
En ce qui concerne l’élan créatif, nous avons vu ce matin ce qui motive les acheteurs : la combinaison d’une bonne image et d’un son de qualité. Une nouvelle collaboration, unique, est née, et elle a grandi en imposant de nouvelles pratiques en matière de sound design et de pratiques sur le terrain. La musique est en train de rattraper son retard sur le son cinéma. L’industrie du cinéma a montré toutefois sa rigueur dans le domaine, en standardisant des aspects simples : le niveau sonore en mixage notamment (complètement anarchique en studio musique). Il est très important que le milieu “musique” s’impose aussi ces standards, qui fonctionnent très bien en cinéma pour trois raisons :
1) Il y a 200 audis de mixage aux USA agréés Dolby Stereo, et 200 dans le reste du monde. Ce n’est pas énorme, mais l’emplacement, le volume sonore et la qualité spectrale du son reproduit sur les écoutes sont plus ou moins identiques. Ce qui assure un certain “standard de qualité”. On retrouve ces recommandations de placement en milieu domestique.
(Interruption soudaine de lélectricité sur scène, ce qui prive Tomlinson Holman de son micro HF et de la sonorisation, indispensable dans cet auditorium de 72 sièges, assez vaste et absorbant. Holman rappelle alors le thème de sa conférence de la veille était “Morts et résurrections du son Surround”...). Une discussion à bâtons rompus commence alors avec la salle...

Un membre du public : C’est très difficile de discipliner l’industrie musicale, parce que les situations d’écoute sont totalement différentes côté public : Walkman, MP3, sur la plage, dans la voiture, chez soi... Alors qu’au cinéma, il n’y a que deux façons d’écouter le son : soit dans une salle de cinéma, soit sur un Home Theater. Il me semble qu’on peut donc facilement déterminer des standards dans l’industrie cinématographique, mais beaucoup plus difficilement dans l’industrie musicale...

Un autre spectateur : La télévision est, sous cet aspect, un cas intermédiaire. On n’a pas non plus de configuration “typique”.

Tom Holman : Les metadata transmises en même temps que les flux audio font office de “Pierre de Rosette” sonore : elles permettent de remixer les informations dans les meilleures conditions possibles, en fonction des particularités du système “cible”. C’est une idée intéressante de se dire que c’est le destinataire final qui conditionne, sans intervention, la façon dont le son est reproduit sur son installation.
Deux aspects sont concernés : le niveau sonore et la gamme dynamique. Il ne faut pas les confondre : ce sont deux concepts parfaitement distincts, même si dans l’esprit des gens, c’est un peu la même chose. S’il veut changer un niveau, qui détermine un volume sonore, l’ingénieur du son agit sur un fader. S’il veut réduire la gamme dynamique, il utilise un compresseur. Deux outils complètement différents.
Imaginons que nous disposions d’un canal de transmission autorisant 60 dB de gamme dynamique &endash; ce qui est pas mal du tout, bien plus en tout cas que ce que permet la télévision analogique. Si on utilise cette gamme dynamique aveuglément, on obtiendra un résultat inaudible chez le téléspectateur final : lors des passages trop faibles, il montera le son de son téléviseur, puis devra le baisser dès que le niveau sonore remontera ensuite... Les metadata indiquent le niveau du son, comportent des informations permettant de contrôler, en temps réel, la gamme dynamique dans les meilleures conditions selon qu’on écoute sur un poste mono, un téléviseur stéréo Nicam... c’est dans cette direction qu’il faut aller. En tout cas, il ne faut pas confondre le niveau d’écoute et la gamme dynamique.

Un spectateur : Je suis d’accord avec vous, si ce n’est que si je décide de faire un mixage en 5.1, ce n’est pas pour le retrouver en mono ou en stéréo chez le consommateur... mais pour qu’il puisse l’écouter en 5.1 ! Donc, finalement, soit on est certain que toutes les installations sont standardisées, progressivement, et dans ce cas on pourra produire en studio avec ces standards, de niveau notamment. Mais aujourd’hui, c’est très difficile : lorsqu’on va mixer dans un studio, tout sera différent selon le matériel, qui s’en occupe, la sensibilité de l’ingénieur du son. Donc, finalement, c’est très difficile aujourd’hui de pouvoir aborder le mixage si on n’a pas des éléments précis. Pour l’instant, c’est la sensibilité de chacun qui prévaut.

Christophe Scherer : Mais c’est déjà bien ! Moi, après cette vision assez “mondiale” des choses, je voudrais parler un peu français, et notamment de la pub. La pub, c’est typiquement ce qui vient d’être dit : nous nous battons, nous refusons 10% des films que nous recevons parce que la compression est exagérée. C’est un vrai problème, permanent en France, contrôlé par le CSA et qui nous pose de graves problèmes. L’arrivée du multicanal, c’est le retour à l’existence de la dynamique, à l’existence d’un espace sonore chez le téléspectateur, à l’existence d’une créativité possible... J’en veux pour simple preuve (j’en reviens à l’argent !) que quand on voit arriver 40% des annonceurs français, qui ne font pas ça en l’air, qui ne font pas ça en dépensant des sous n’importe comment &endash; ils se basent sur une audience constatée, sur des études de marché, d’impact &endash; ils ont bien compris que le marché commençait à voir naître de plus en plus vite le son multicanal, grâce aux lecteurs de DVD reliés aux téléviseurs. Si ce débat avait eu lieu l’an dernier, j’aurais annoncé 25% ; aujourd’hui, ce sont 40% des annonceurs, dont les plus gros, qui apportent des films publicitaires mixés en multicanal. Ça se passe en France, et on diffuse ça, c’est pas du 5.1 gigantesque, c’est du Dolby Stereo, parfois de la stéréo avec des différences de phase telles que ça ne sonne pas trop mal, et donc qu’on laisse passer, parce qu’il faut (ré-)apprendre que la dynamique rend bien, que la compression du son est passéiste, ça n’offre plus d’espace de liberté. Quand le VU-mètre oscille entre -1 et +1 dB en permanence, on ne fait pas du son : ça s’appelle du bruit, et nous, on se prend le Parlement, les députés qui entendent parler de voisins qui ont des problèmes, qui se plaignent parce que la télé, parce que la pub est trop forte. C’est un problème de compression, pas un problème de niveau, de “level”, c’est tout à fait exact. L’argent est là grâce à l’apparition rapide du multicanal, et on ne peut passer outre, on doit suivre.

Une spectatrice : Je voulais juste rajouter quelque chose par rapport à ce que moi, j’appellerais la musique, qui n’est pas forcément le même problème que la pub. Dans les choses qu’on a entendues aujourd’hui, il y a aussi un problème qui est aussi un problème de fond, l’équilibre des écoutes... On dispose aujourd’hui de dispositifs de prise de son qui ne sont pas encore totalement affinés : on a un gros souci, c’est que sitôt qu’on change un pouillième sur une enceinte, ne serait-ce qu’entre l’avant et l’arrière, on change tout. Et c’est une question pour moi fondamentale : actuellement, j’irais presque jusqu’à dire qu’on ne sait pas encore fabriquer quelque chose de suffisamment stable pour pouvoir l’utiliser dans des conditions un peu maximales, qui seront effectivement les conditions de tout un chacun chez lui...

Christophe Scherer : On va prendre un cas concret : vous avez un équipement chez vous, vous regardez la télévision. Vous l’écoutez en mono, vous avez un son ; vous l’écoutez en stéréo, vous avez un son ; vous l’écoutez en décodage multicanal, vous avez un autre son... Il y a des sons destinés au Surround que vous n’entendez pas si vous êtes en stéréo : et alors ? Si vous écoutez en mono, il y a des effets sonores stéréophoniques que vous ne percevrez pas non plus. Et alors ? L’équipement va de l’avant, les gens s’équipent, le processus va de l’avant : c’est tant mieux pour celui qui celui qui est mieux équipé, on ne supprime rien ! C’est très démocratique, ce marché-là : ça ne touche pas que pour les gens qui ont des sous. Ceux qui achètent aujourd’hui des équipements multicanal sont ceux que nous étions lorsque nous étions étudiants et que nous nous sommes acheté notre première chaîne hi-fi. Qu’est-ce qu’on s’est payé ? Une chaîne stéréo dernier cri avec les sous de notre premier salaire... Ce que font les jeunes aujourd’hui, c’est ça !

La spectatrice : Je suis tout à fait d’accord avec vous ; ce à quoi je veux simplement répondre, c’est au problème de l’étalonnage des pistes. C’est bien de commencer à étalonner les choses, mais nous, derrière, on n’est pas forcément prêts ! Donc, à mon avis, le problème de l’étalonnage des pistes existe bien, mais une fois qu’on l’aura résolu, on n’aura pas tout fait, loin de là...

Tony Spath : Je crois que j’ai un élément qui peut faire avancer le sujet... J’ai mixé un album en quadriphonie, mais chaque fois que je mixais un disque, il était très important pour moi, pour la qualité de mon mixage, de le vérifier en mono. Je faisais mes équilibres et mes sons en stéréo, mais je vérifiais toujours en mono, sur une petite enceinte, et je peaufinais ma balance et mes sons. Quand je revenais ensuite en stéréo, la stéréo était meilleure !
Il faut vérifier, faire des compromis, faire en sorte que la version Surround, la version stéréo et la version mono soient les meilleures possibles. Les outils pour le faire sont là : les metadata, qui ne résolvent pas tout, sont pourtant d’une grande aide. Une fois que les outils sont là, il faut que les gens prennent un peu de temps pour apprendre à s’en servir &endash; et c’est peut-être là que réside le problème chez les professionnels, pour qui le temps, c’est de l’argent...

Bernard Heger : Je ne sais pas si je vais sortir du débat, mais je ne pense pas, au contraire... La télévision, les Français passent 3-4 heures par jour à la regarder &endash; ou à l’écouter, comme vous voulez ! Dans l’ensemble des foyers, il doit y avoir quelque chose comme 40 millions de téléviseurs, touchant 50 millions de personnes. Nous sommes donc extraordinairement proches, en tant que distributeurs d’appareils électroniques, de la grande majorité de la population française...
Je vais vous expliquer un peu nos problèmes, qui ne sont pas du même ordre technique que ceux évoqués dans ce Forum jusqu’ici. On ne peut pas se tromper... Quand on parle d’un composant qui revient 50 F au constructeur, il revient 200 F au consommateur final, dans le prix public. L’ensemble des composants inclus dans un appareil électronique devra donc être valorisé. La plupart des téléviseurs possèdent ainsi un composant que personne ne regarde, qui coûte 50 F à l’achat. Ce problème de valorisation est très important. Dans notre segmentation du marché, nos grands débats sont “Qui achète ça ?” “Dans quelles conditions ?”. On a ainsi 50 nomenclatures rien que pour les téléviseurs, par exemple. De façon générale, on distingue dans l’ensemble de la population française trois types de catégories :
• 5-7% des gens achètent à peu près n’importe quoi pourvu que ce soit nouveau. Ça sort, ils l’achètent... Ce n’est pas forcément une question de CSP+, des gens sont passionnés par ces produits et les achètent dès leur introduction sur le marché. Les produits sont alors le plus souvent assez chers, mais leurs acheteurs sont des précurseurs...
• Un an après, on a 15% des gens qui se disent “Tiens, ce truc-là, ça marche, il l’a, je vais l’acheter...”. Nous sommes déjà à 20% du public, et la segmentation n’est pas encore trop compliquée.
• Après, ce sont les 80% restants, ce qu’on appelle le “grand public”... Quand on touche ce marché, on parle en termes de grande série, les prix baissent fortement, c’est très important. Et là, il nous faut des produits que tout le monde sache utiliser, des produits simples à manier. Quand il y a plusieurs standards qui sortent en même temps pour un même produit, on est pratiquement sûr de l’échec.
La période actuelle est assez difficile pour nous. La première raison est que les produits deviennent de plus en plus compliqués. Auparavant, on avait un bon vieux téléviseur bien de chez nous, avec peu de boutons, ça marchait sans se prendre la tête. Aujourd’hui, les téléviseurs demandent une programmation de leurs fonctions à l’écran, via la télécommande. Et quand on va passer au numérique terrestre dans deux-trois ans, il y aura relativement peu de différence entre un téléviseur et un ordinateur. Autant on accepte un certain nombre de choses sur un ordinateur, notamment qu’il plante, autant une télévision, ça DOIT marcher ! Pour mettre en place et utiliser ces nouveaux téléviseurs, il va falloir encore plus réfléchir : on va donc avoir du mal à valoriser ce type de démarche.
De même, si on regarde un peu en arrière, ce qui a fait notre histoire, c’est la télévision puis un seul périphérique, le magnétoscope. Si le téléviseur valait 1, on avait un rapport de 1 à 4, voire 1 à 5 entre le prix du téléviseur et son périphérique. D’ici peu, on aura, reliés sur une même télé, un camescope, un appareil photo numérique, une imprimante, un magnétoscope sur disque dur, un DVD enregistrable ou non... bref, autour du produit, toute une série de choses qui vont venir changer, d’une certaine façon, modifier les habitudes du consommateur. Et le consommateur DÉTESTE changer ses habitudes ! Donc là, on va avoir une vraie difficulté de compréhension, par le consommateur, de l’ensemble des changements qu’on va amener sur les téléviseurs, ça va nous poser d’énormes problèmes.
Il nous semble que l’histoire récente du DVD nous rappelle que la télévision, c’est quelque part une histoire qu’on raconte, avec une image qu’on voit et du son. Les trucs un peu puls compliqués, ce sera pour autre part. Quand on voit qu’on a vendu, l’an dernier en France, environ 600 000 lecteurs DVD, et que cette année, on en vendra au moins 1,6 millions, toutes catégories confondues. C’est d’ailleurs un autre problème : le lecteur de DVD Vidéo à moins de 1000 F est aujourd’hui couramment disponible, en grande distribution ou même chez des revendeurs spécialisés. On peut le voir par Canal + : il y a encore peu, le principal concurrent de Canal+ s’appelait TPS. D’où un certain nombre de flirts... Aujourd’hui, il semble que Canal + s’aperçoive que son principal concurrent a pour nom DVD ! Un abonnement à Canal + représente environ 160 F : si vous n’aimez pas le foot, et que vous regardez essentiellement des films, est-ce que ça ne vaut pas mieux d’aller louer, au vidéo-club du point, une quinzaine de DVD dans le mois ? Le monde de la location est d’ailleurs en train de connaître un boom extraordinaire grâce à l’apparition du DVD : on peut emporter, pour 10 F, des DVD de films relativement récents, six mois parfois, on a exactement ce qu’on veut, c’est comme un paiement à la séance... sauf qu’au lieu de commander la séance par téléphone, il suffit de descendre au coin de la rue ! Le DVD est en train de devenir un produit tout à fait important, qui met en avant une bonne qualité d’image, certes, pas toujours respectée sur les téléviseurs plus ou moins bien réglés chez les gens, mais surtout une qualité sonore supérieure. Dans toutes les enquêtes que nous avons pu faire, c’est toujours cet aspect qui est mis le plus en avant par les sondés. Pour nous, industriels, c’est tout à fait important, parce que tous les prix baissent, et quand les prix baissent, notre chiffre d’affaires baisse, notre rentabilité baisse... Donc tout notre effort va consister à faire remonter le “pris du panier de la ménagère”. C’est-à-dire de faire en sorte que les produits soient de plus en plus chers, avec un contenu technologique de plus en plus important à mettre en avant.
Il faut savoir que, sur le marché français, ce qu’on appelait le “milieu de gamme” a disparu. On a d’un côté le bas de gamme qui s’est développé, notamment à travers des marques de distribution, qui attaquent par le prix. De l’autre côté, le haut de gamme s’est également développé. Entre les deux, il n’y a quasiment plus rien en termes de ventes. Et pour nous, ce qu’on appelle le “mixte produit” est tout à fait important : pour le développer, nous allons, aujourd’hui, dans les conditions où nous sommes, où le consommateur ne sait plus à quel saint technologique se vouer, où il ne sait plus où il est, nous allons essayer de l’ancrer sur quelque chose de très clair, de très simple : ce qu’il entend.
Pour nous, le 5.1 est probablement le produit technologique qui se vend le mieux. Excusez-moi de parler comme ça pour de la technique, mais ça se vend très bien. C’est quelque chose que nous allons sans arrêt développer pour l’ensemble des produits. C’est pour cela que, globalement, nous sommes de fervents supporters, inconditionnels, du multicanal, pour supporter notre chiffre d’affaires...

(Keith Spencer-Allen & Tomlinson Holman)
Photo : Franck Ernould


Keith Spencer-Allen : Des questions spécifiques sur ce sujet ?

John Rutledge (dans le public) : Vous avez dit que ce qui changeait pour les gens, en passant à des produits sophistiqués, ce n’était pas tellement l’image, mais plutôt le son. Ce qu’il m’intéresse de savoir, c’est quoi dans le son : est-ce que le son est plus fort, plus fidèle en spectre, ou est-ce que c’est la spatialisation, autrement dit le côté “multicanaux” ?

Bernard Heger : C’est la France profonde, c’est tout le monde. Quand on les interroge les gens, ils ne savent pas répondre à des questions aussi précises... Ils nous disent que le son est meilleur, sans pouvoir forcément expliquer pourquoi, ils utilisent leurs mots : ils savent que le son est meilleur, il vient de partout. Ils n’ont pas une perception analytique des choses, ni le son, ni l’image d’ailleurs.
Quand on met du home cinema chez soi &endash; je ne sais pas comment c’est chez vous, mais chez moi, en tout cas, une fois que j’ai mis le téléviseur grand écran et les enceintes, il ne reste plus beaucoup de place pour les fauteuils, ça prend de la place, il y a des fils partout, etc, alors...

John Rutledge (le coupe) : Pour moi, ce n’est pas un problème : je viens de faire construire ma maison, et j’ai fait câbler dans les sols, les murs...

Franck Ernould : C’est comme ici, alors ?!?

Un auditeur : Tout le monde n’est vraiment pas dans ce cas...

Bernard Heger : Le home cinema, c’est quelque chose qui doit tourner. Les chiffres sont un peu compliqués à segmenter, mais globalement, tout compris, on peut penser qu’on doit être aux alentours de 3-4 millions de maillons électroniques avec décodeurs Surround, Pro Logic ou mieux, en place en France. Ce qui est considérable ! Peut-être que l’équipement derrière ne suit pas forcément, est mal installé, etc., mais ça, c’est une autre question...

Gisèle Clark (dans le public) : Avez-vous des “tranches” de prix pour les installations multicanaux ? Quelle est la proportion de petites chaînes pas chères ; la majeure partie est-elle par exemple à 3-4000 F, plus ?...

Bernard Heger : C’est ça, 3-4000 F représente un prix charnière. Par exemple, les téléviseurs à plus de 10000 F représentent 1% du parc français &endash; soit environ 400 000 en tout. Ça donne une idée, le “gros” reste un marché limité, même si peu à peu les téléviseurs évolués se démocratisent.

Franck Ernould (dans le public) : Est-ce que l’achat d’un lecteur DVD entraîne systématiquement l’achat simultané d’un système de reproduction multicanal ? Vient-il le compléter ? Ou l’ampli Surround avec ses enceintes est-il remis à plus tard ?

Bernard Heger : Le lecteur de DVD est typiquement un cadeau de fin d’année. Aujourd’hui, 26 octobre 2001, on doit en être à 700 000 lecteurs vendus depuis le début de l’année : comme nous prévoyons 1,6 millions de lecteurs vendus dans l’année, c’est que dans les deux prochains mois, il s’en vendra 900 000 !!! Toute la grande distribution, les Carrefour/Auchan/Darty et même la FNAC vont casser les prix à cette occasion, ce qui est pour nous, constructeurs, l’horreur absolue. Mais pour vous, grand public, c’est quelque chose de très bien !

Un auditeur : Tout à l’heure, M. Scherer parlait de jeunes pour qui l’installation multicanal avait remplacé la chaîne hi-fi qu’on s’offrait avec son premier salaire... Moi, je vais prendre un contre-exemple... Moi ! Avec mon premier salaire, c’est un ordinateur que je me suis offert, avec un lecteur DVD dessus, et un petit système d’enceintes Dolby Digital qui m’a coûté même pas 1000 F. Ma question est : où en est ce marché du “Home Theater sur ordinateur” par rapport au “vrai” Home Cinema, avec installation dédiée ?

Bernard Heger : Ce type d’installation ne convient qu’à une partie de la population, assez réduite, qui sait se débrouiller avec l’outil informatique. Nous, la population que nous visons est plus large. Un ordinateur, ça fait peur aux gens. Le DVD sur PC, ça existera pour 4-5% des gens, le Home Theater est beaucoup plus démocratique, parce que plus simple d’emploi. Comme je l’ai déjà dit, le Home Theater, il faut que ça marche, du premier coup : dès qu’il y a un problème, c’est la révolution, on se jette sur le S.A.V... Il ne faut pas qu’il y ait de problèmes !

Gisèle Clark : Ce qu’il serait intéressant de savoir, c’est s’il y a une éducation du public/consommateur de multicanal. La personne qui va s’acheter sa première chaîne à 4000 F chez Darty, en regardant ses DVD, ne se dira-t-elle pas “Ah, c’est pas mal, mais c’est pas aussi bien que je ne pensais...” ? Est-ce qu’il va changer de matériel, est-ce qu’il va s’éduquer ?

Gérard Loupias : Les gens qui achètent un lecteur de DVD ont déjà la télévision, et bien souvent, ils ont une chaîne hi-fi stéréo. Ils comprennent très vite qu’en branchant le lecteur de DVD sur la chaîne, ils ont un meilleur son. Et puis tout d’un coup, ils se disent “Tiens, chez mon pote, il y a des enceintes derrière, une enceinte posée sur la télé, et c’est mieux...”. Et les voilà partis pour acheter une enceinte centrale et deux de Surround. Ça coûte cher, mais c’est pas grave, ils y vont petit à petit, ils rapportent du matériel à la maison et construisent leur système. Ils ont le sentiment d’être techniciens, de vraiment faire évoluer leur Home Theater, d’être actifs, pas passifs, et ce phénomène est rare en électronique grand public. Et ce n’est pas de la rocket science, un truc compliqué, de spécialistes : c’est de la technologie simple à mettre en œuvre. Évidemment, des fois, les niveaux relatifs ne sont pas équilibrés, c’est hors phase, c’est mal placé, mais une fois tous les problèmes résolus...

Bernard Heger : Pour prendre mon cas, vous n’imaginez pas le plaisir que j’ai éprouvé qund j’ai entendu le téléphone d’un film qui sonnait derrière moi, parce que je m’étais gouré dans le branchement de mes enceintes ! C’était pourtant un système Dolby Surround de la première génération, Pro-Logic, mais c’était déjà extraordinaire.
Et le jour où les gens ajoutent le subwoofer, tout d’un coup, boum, c’est les dinosaures qui rentrent dans leur maison...

Christophe Scherer : Le drame des téléviseurs français, c’est que l’image semble toujours mal réglée, et que quand on passe à la lecture d’un DVD via la Péritel, et la première constatation d’amélioration de l’image, c’est dû au bête passage du SECAM au PAL ! Le SECAM était un système merveilleux quand il est sorti, dans les années 60. Les rouges dégueulent, les bleus aussi, alors qu’en lecture DVD, même si la télé n’est pas bien réglée, ce n’est pas le cas. Immédiatement, on oublie comme équipement à améliorer la télévision : on n’en achète plus, puisque l’image semble très belle dessus, elle suffit. Et on investit davantage dans le son, avec plus de répartition sonore, comme l’a dit Gérard, plus de son. On peut toujours discuter sur la qualité d’image, sur le réglage des téléviseurs : en France, le passage du SECAM au PAL est mortel... Même si sur le DVD, c’est du MPEG 2 plus ou moins bien compressé, le phénomène reste là.

Un spectateur : Pour rejoindre un peu ce que vous disiez pour le son : sur la plupart des téléviseurs peu sophistiqués, le son est particulièrement pourri... Dans ce cas, on peut mettre n’importe quel Home Cinema, l’amélioration sera fantastique &endash; elle est déjà grande rien qu’en branchant la télévision sur la chaîne hi-fi ! Mais peu de gens ont fait cette démarche : c’est le DVD qui l’initie.

Tony Spath : Avant de laisser ce sujet, je voudrais revenir sur l’ordinateur. Pour 10 000 F aujourd’hui, on peut acheter une unité centrale très puissante, équipée d’une carte son multicanal genre Creative Labs SoundBlaster 5.1 et d’un petit kit subwoofer + 5 satellites avec décodeur Dolby Digital incorporé. C’est sur une telle installation que mes enfants regardent le plus les DVD ! Leur chambre est petite, mais les enceintes aussi, le moniteur également, et ils adorent.
Il faut savoir que l’audio 5.1 est également très apprécié des fabricants de jeux vidéo... Je ne sais pas si c’est le cas en France, mais en Angleterre, aux studios Pinewood par exemple, les producteurs de jeux se bousculent et demandent tous des bandes son en 5.1. Le budget global des plus gros jeux vidéo est désormais de l’ordre de celui du budget cinéma européen. Sans doute la qualité générale de ces Home Theaters informatiques n’est-elle pas aux standards plus élevés demandés par la musique “pure” ou du cinéma, mais le public est demandeur, et le jeu vidéo est un autre domaine que le DVD qui fera beaucoup pour sensibiliser le public au son multicanal.

Keith Spencer-Allen : Gérard, on ne t’entend pas beaucoup... Des commentaires ?

Gérard Loupias : Des commentaires, je crois que j’en ai déjà fait pas mal aujourd’hui ! (rires dans la salle) Je suis souvent très radical dans mes propos, comme les auditeurs ont pu le constater... Mais j’apprécie beaucoup la journée que j’ai eue aujourd’hui. Avec Tony, nous sommes compétiteurs : lui est Dolby, moi je suis dts, mais on a fait un pas de géant : on a compris qu’il fallait faire la paix ! Au lieu de se manger le nez à se dire “Je suis le meilleur, t’es le moins bon...”, je pense que maintenant, on réside tous les deux dans le même petit morceau de silicium, et que la place n’est pas très large, alors on peut se dire que globalement, Dolby ET dts représentent 100% du marché. Du coup, il n’y a plus de problème de décodage, de choix... On se retrouve sur les mêmes DVD, les mêmes films, partout, on est très actifs, trop même. Moi, je reste dans le positif, on a vraiment un marché, des gens qui sont fous de ça. Nous avons fait un DVD THX récemment, pour lequel nous avons obligé la société d’encodage à utiliser le hardware d’encodage de chez Dolby, parce que ça marchait mieux. Et nous avons utilisé aussi le dts, nous avons refait les bandes sonores de manière absolument impeccable, en collaboration avec le mixeur, le réalisateur, certains acteurs qui sont venus, tout le monde a pu s’exprimer là-dessus. Ce film, Les Rivières pourpres, est sorti en DVD chez Gaumont, et s’est déjà vendu à 600 000 exemplaires. Je viens d’apprendre, grâce au SIMAVELEC, que 600 000 lecteurs DVD ont déjà été vendus depuis le début de l’année. Bref, c’est un marché gigantesque, qu’il faut commencer à travailler, le plus vite possible. Demain, la TNT (Télévision Numérique Terrestre) va arriver, elle sera en 5.1 aussi. Nous travaillons en ce moment avec Canal + &endash; et je ne suis pas le seul, puisque Dolby aussi &endash; pour essayer de passer soit du Dolby E, soit de la TTX, pour faire la transmission de contribution et de diffusion. Les gens de Canal + se sont aperçus que lorsqu’ils passaient un film qui sortait en même temps en DVD, les ventes de DVD n’étaient pas du tout heurtées. Ce qui signifie que les gens qui vont acheter un DVD, ils vont regarder les suppléments en plus, ils vont passer 3 heures à regarder ce truc-là, et s’ils aiment bien, ils vont le regarder une deuxième fois, le montrer aux amis... Pendant ce temps, ils ne regardent plus les émissions de télévision ! Donc, il faut sublimer le son pour redonner l’envie de regarder la télévision “en direct” et pas que des DVD, sinon, la télévision, elle est morte ! Et on sera tous au chômage, parce que c’est le plus gros vecteur.
Des gens comme Pierre Lescure ne sont pas tout à fait fous : s’ils veulent rejoindre TPS, ce qui est tout à fait d’actualité, c’est pour passer du 5.1 ! Peut-être même Dolby Digital et dts, avec le choix à la réception, et il est fort possible que ça se fasse très très vite. Donc, les professionnels que vous êtes dans la salle doivent bien comprendre que le multicanal, c’est pas demain, c’est aujourd’hui, voire hier, puisqu’au cinéma, ça a commencé dès 1937, comme l’expliquait Tomlinson hier matin. Le 5.1, c’est pas de la science-fiction.
Côté musique, je dirais une chose : je vais de temps en temps au Conservatoire, on a des discussions, vous faites des choses tout à fait exceptionnelles, à mon goût extrêmement élitistes et trop fermées, c’est un peu une chapelle. Il faut que vous désacralisiez complètement le 5.1, que vous essayiez de le faire dans un environnement qui est celui du Home Theater. Ce n’est pas parfait, mais le Dolby Stereo n’était pas parfait non plus, et pourtant on a adoré voir Apocalypse Now en Dolby SR, on a pleuré, on a eu peur, c’était formidable ! Ce format qui est là aujourd’hui, c’est l’héritage. À la maison, on a la même chose : alors il faut essayer d’avoir la créativité maximale pour essayer de détourner cet objet.

Brigitte, du Conservatoire, dans l’assistance : Je veux bien te répondre, Gérard, et renvoyer par la même occasion la balle dans votre camp, à France Télévision : actuellement, au Conservatoire, on produit quelques films pour la chaîne musicale Mezzo &endash; des concerts “Jeunes Solistes”. On vous les livre en stéréo. On peut tous vous les livrer, les anciens comme les futurs, mixés en multicanal ! À nous, ça ne nous coûte pas plus cher. Ça fait deux ans qu’on vous pose la question; ça fait deux ans qu’on aurait pu vous livrer des films en multicanal. On est prêts à vous livrer les films quand vous voulez, la balle est de votre côté...

Christophe Scherer : Ce que j’entends est fantastique, elle vient de dire quelque chose qui est très vrai, qui est encore un discours de producteur : ça coûte le même prix de le faire dans un standard que dans l’autre...

(réactions unanimes dans la salle : Non, non, non, c’est pas vrai, c’est faux, pas pour tout le monde, c’est parce que vous, diffuseurs, refusez de payer plus cher la version multicanal...)

Brigitte : Bon, je reformule ma phrase : ça vous coûtera, à vous, le même prix vis-à-vis de nous... (rappelons que Mezzo fait partie du holding France Télévision, au même titre que Voyages, NDLA)

Christian Hugonnet : Si on fait rebondir ce débat dans la direction de la production, je crois que la vraie difficulté est que la télévision vit un moment extrêmement difficile en ce moment. Aujourd’hui, il faut être capable de produire et diffuser des programmes 5.1 qui soient compatibles Dolby Stereo, LtRt et mono. Les recommandations deviennent importantes, et les directeurs techniques se posent des questions insensées, qu’ils n’avaient jamais dû se poser jusqu’à présent. Le problème aujourd’hui consiste à savoir comment arriver à obtenir cette compatibilité descendante. On doit passer, qu’on le veuille ou non, de la mono au multicanal...

Tony Spath :Ma réponse tiendra en huit mots : “Tout dépend de ce que vous appelez compatibilité”... (en VO : “six words, it depends how you define compatibility”, NDT). Si compatibilité doit être synonyme de perfection, c’est très difficile, voire impossible.

John Rutledge : La compatibilité est une vieille chimère... À vouloir trop rester compatible, on en reste à une simple évolution technologique, avec tous les compromis que cela suppose. Alors que c’est seulement avec les révolutions technologiques qu’on avance. C’est ce qui se passera avec la télévision haute définition, dans quelques années.

Keith Spencer-Allen : Faisons rebondir le débat... À toi, Tony !

Tony Spath : Le gentleman de la publicité (Christophe Scherer) me rappelle la situation aux États-Unis. On voit se succéder, dans les écrans publicitaires, de superbes productions 5.1... écrans publicitaires insérés dans des soap operas mixés même pas en stéréo, mais en mono, ou insérés dans des bulletins d’information, en mono... Quel dépaysement lorsque, écoutée sur un système Surround, l’image sonore s’effondre littéralement dès qu’on passe à autre chose que la pub...

Tomlinson Holman : C’est la même chose en Allemagne aussi ! Dans le magazine Surround Professional, nous chroniquons les films publicitaires, en décernant des récompenses à ceux qui ont le meilleur son. Il y avait une conférence thématique sur le Surround à Los Angeles l’an dernier. On commence à y voir des noms illustres côté annonceurs : Procter & Gamble, L’Oréal, venus suivre les évolutions du multicanal parce qu’ils savent que de plus en plus de systèmes Home Theater sont installés dans les domiciles des spectateurs... Il semble que les producteurs de programmes vont se trouver là confrontés à une concurrence inattendue !

Tony Spencer-Allen : Catherine, est-ce que se tenir au courant de l’évolution du son Surround multicanal est important dans votre domaine ?

Catherine Adart : Pour mon producteur, oui : il a un catalogue de films à gérer, et quand il a un film en projet, entre l’écriture, la recherche du financement, le tournage, il peut s’écouler un an ou deux jusqu’au mixage. On ne sait donc jamais quelles seront les nouvelles technologies apparues entre-temps, qui conditionneront le format dans lequel livrer le film, image et son. Il faut fournir sur le meilleur support possible, aussi bien pour lui que pour le diffuseur. Il y a cinq ans, on ne nous demandait pas de DVD, mais un format 4/3 avec un mixage Dolby dédolbylisé pour les VHS. Mais on voyait arriver sur les contrats une petite clause qui disait, en gros “Si un jour, on a besoin du DVD, on vous le demandera”.
Pendant quelques années, on ne nous a rien demandé, puis un jour, on nous demande 4 films d’un coup, pour exploitation DVD. Bon, très bien, je livre l’image comme d’habitude, le son comme d’habitude, et quelques jours plus tard, je reçois un rapport de 24 pages, justifiant le refus de l’image au nom d’innombrables défauts techniques jamais décelés jusque là. Je me dis “Super, le DVD, ça commence bien...”. Bon, on résout les problèmes, c’était du Scope, ils ne voulaient pas d’interimage, on y est allés à la palette graphique, on a fait ci, on a fait ça, en payant bien entendu, et ça se résout. Puis arrivent les problèmes de son : “Qu’est-ce qu’on fait ?”. Moi, j’ai de la chance, je travaille principalement pour Christian Fechner, c’est quelqu’un qui vient du disque, qui aime le son, et qui le plus souvent consulte les mixeurs. Ceux-ci nous tiennent au courant de ce qu’il faut faire, on en discute pas mal avec eux... Pour les derniers films qu’on avait faits avec UGC, le mixage était en dts ET en Dolby Digital, pour tout couvrir. Pour un film, récemment, il a fallu faire un 5.1 spécialement pour le DVD &endash; Les enfants du marais, je crois. La fille sur le pont a aussi été remixé en 5.1, il y a donc eu deux mixeurs, William Flageollet et Dominique Hennequin. Et on a continué comme ça. Le son 5.1 est livré sur cassette Hi-8, format des DA-88. Ce que je regrette un peu, je l’ai d’ailleurs déjà signalé à la CST, c’est que j’aimerais que, tout comme à l’époque du disque vinyle on pouvait avoir des exemplaires avant pressage, qu’on pouvait faire écouter à l’ingénieur du son, qu’on puisse faire la même chose pour les DVD. Une fois qu’on a donné les éléments, on ne sait plus du tout où ils vont, qui fait quoi dessus. De temps en temps, en regardant les étiquettes sur les éléments qui me reviennent, j’arrive à reconstituer leur parcours, de tel à tel labo au niveau du son... Grosso modo, jusqu’à maintenant, je crois que les mixeurs sont plutôt satisfaits de ce qu’ils ont entendu sur les DVD, mais ça nous a demandé de faire quelques chèques de plus, avec quelques zéros dessus. Ce n’est pas anodin, mais c’est vrai aussi qu’il est important d’avoir dans notre catalogue des films qui seront encore exploitables un certain temps.
Sur Les amants du Pont-Neuf, qui a été mixé à l’époque en Dolby Stereo, on nous a demandé s’il était possible de remixer, ou à défaut, de bidouiller quelque chose lors de la remasterisation, un 5.1 artificiel. On ne l’a pas fait sur ce film-là : peut-être que nous serons amenés à le faire pour d’autres films de notre catalogue, mais je n’ai pas encore touché à ce domaine. Mais on ne le laissera pas faire par n’importe qui, on demandera à l’ingénieur du son qui aura mixé le film d’aller voir ce qui se passe, on ne peut pas laisser faire ça comme ça...
Contractuellement, il faut savoir que c’est le réalisateur, le Directeur de la Photo et le mixeur qui ont leur mot à dire sur l’édition en DVD d’un film. Dans l’ensemble, ils nous font confiance... Mais c’est vrai que depuis cinq films, je fais faire un mixage 5.1 “spécial DVD”, immatriculé en tant que tel, spécifique. Les mixeurs avec qui je travaille préparent ce mix à l’avance, de façon à ne faire qu’un passage pour le réaliser. Ce que je sais, c’est que grosso modo, depuis qu’on est en 5.1, que ce soit pour l’exploitation en salles dts/Dolby, plus le DVD, plus la version télé, plus la verion internationale en 5.1, c’est 4 jours minimum d’auditorium en plus... La VI 5.1, c’est pour les versions étrangères éventuelles du film !

Keith Spencer-Allen : Est-ce que ça influence, d’une façon ou d’une autre, la phase de budgétisation des films ?

Catherine Adart : Ça coûte plus d’argent au producteur, mais ça ne lui en rapporte pas plus pour autant ! Parce que lorsque le contrat est signé, le film n’est le plus souvent pas tourné, ça passe par un vendeur à l’étranger qui deale aussi les DVD à l’étranger et tout ça, bref jusqu’à maintenant proposer des versions 5.1 ne nous a jamais rapporté d’argent en plus. J’ai un producteur qui veut de la qualité, qui a les moyens, qui fait des films qui se vendent à l’étranger, c’est un’e option qu’il a prise et à laquelle il se tient. Tout comme à l’époque où il faisant de la télévision, il mixait déjà en stéréo, gauche/droite, en se disant “Un jour, ça va arriver”. Christian Fechner représente à cet égard un cas particulier, je crois qu’il y a des productions qui ne peuvent pas se permettre de payer deux/trois/quatre jours d’auditorium de mixage en plus...
En revanche, il n’y a pas que le son 5.1 qui fait vendre les DVD : il y a aussi les bonus... Les bonus, j’ai découvert ça récemment. Il faut que je vous avoue, en toute humilité, que je n’ai ni télévision, ni DVD chez moi ! Je fait partie des x % de personnes dans ce cas, en fait c’est venu et c’est reparti ! Mais j’ai découvert que les jeunes et les revendeurs DVD à l’étranger sont très friands de ces bonus. On me pose très rarement la question de savoir s’il y a un son 5.1, mais demandent toujours si j’ai des bonus...
Parfois, les réactions des distributeurs sont surprenantes ! Je ne citerai pas de nom, mais j’ai un jour demandé à un très grand distributeur s’il préférait la version dts ou Dolby Digital du son pour l’édition DVD du film, ce qu’il pensait mettre dessus, et on m’a répondu : “Ça veut dire quoi ?”. Par contre, ils m’ont demandé si j’avais “un making of, des interviews, des trucs comme ça...”.

John Rutledge : Je pense qu’il faut vraiment renégocier avec les distributeurs... Vous apportez une richesse supplémentaire, tant au niveau son que contenus annexes, c’est une vraieamélioration au catalogue, ça le valorise !

Catherine Adart : Il s’est passé la même chose quand on est passé du Dolby SR au SR-D et au dts, pour pouvoir projeter le film dans les premières salles équipées en numérique au début des années 90 : les Gaumont, Karmitz et autres ne nous ont pas donné un centime de plus pour autant ! C’est nous qui décidons, parce que le producteur a les moyens, d’avoir à la base une qualité optimale. Ceux qui n’ont pas les moyens se replient sur les anciens standards, et s’en sortent quand même.

Bernard Heger : J’ai une façon différente de dire la même chose : c’est qu’il me semble que la valorisation provient du 5.1 Autrement dit, le passage en 5.1 vaut de l’argent, et pour longtemps. Quand le standard sera encore plus développé, ce sera plus évident. Il faudra casser le prix du multicanal, comme on casse les prix du matériel grand public, pour le rendre compatible avec les budgets habituels...

John Rutledge : Et c’est tout ce qui n’est pas 5.1 qui sera démodé !

Christophe Scherer : Oui, et c’est inéluctable... Quand on va vers le 5.1, on ne revient plus en arrière.

Bernard Heger : Oui, mais pour moins cher. Aujourd’hui, la production 5.1 est facturée beaucoup trop cher.

Gisèle Clark : Au niveau du soft, je ne suis pas sûre... Les éditeurs phonographiques n’avaient pas compris le truc au moment de la sortie du Compact Disc. Ils ont remasterisé à tour de bras, remixé les fonds de catalogue parfois, et c’est quand même pas normal qu’un disque des Rolling Stones, qui a été vendu à des millions d’exemplaires depuis sa sortie, coûte toujours 130 F dans un magasin. Ce serait bien que les éditeurs comprennent aussi qu’un produit s’amortisse, et qu’il est anormal de le faire payer plein pot au bout d’un certain temps...

Gérard Loupias : Il y a une grosse différence entre l’édition musicale et l’édition de programmes cinématographiques... C’est que les éditeurs de DVD acquièrent souvent les droits pour 18 mois ! Donc ils doivent avoir un retour sur investissement extrêmement rapide, sinon ils se plantent. C’est très compliqué. En musique, c’est plus rentable...

Franck Ernould : Ça ne les empêche pas de pleurer tout le temps, pour Napster, pour le MP3, pour la DAT...

Gisèle Clark : Tu veux dire que les éditeurs cinématographiques sur DVD ont des excuses que les gens de la musique n’ont pas...

Gérard Loupias : Tout à fait. Pour un “label DVD”, c’est très périlleux de faire tout l’encodage, la transformation, la vente, la distribution, et de travailler sur un territoire souvent limité à la France &endash; avec une seule langue sur le DVD. Les Américains l’ont bien compris, et souvent, ce sont leurs filiales qui distribuent sur l’Europe entière leurs films. Par exemple, UFD, la Fox, distribue elle-même Star Wars : ils ne l’ont pas vendu à Gaumont ou autres... Ce n’est pas la même économie.
D’autre part, il faut bien comprendre que le cinéma, on dit toujours que c’est une vieille dame, qui a cent ans passé, et qui ne fait plus le grand écart. Au niveau du box office, Hollywood ne connaît que le ticket : le DVD lui échappe complètement. Où est le ticket, dans un DVD ? Le cinéma est à la base, il ne fauit pas l’oublier, un art forain. Le DVD est un art, ou plutôt une industrie, électronique. Et Hollywood a très peur de ça. C’est vrai aussi dans le cinéma français, qui se dit être un art, mais qui est également une industrie. Le ticket est un problème. Les droits ne sont pas toujours donnés pour sept ans, comme pour les projections en salle ou l’exploitation télévisuelle, je crois, Catherine ?

Catherine Adart : Oui, c’est ça, sept ans le plus souvent. Le DVD, c’est 18 mois, et il sort 6 mois après la sortie du film en salle, ce qui est plutôt rapide. Sur ce, le pressage d’un DVD n’est pas si cher, c’est l’authoring et la masterisation qui sont onéreux. Il faut quand même dire qu’il y a eu une prime du CNC dernièrement, destinée à financer les bonus sur les éditions DVD. Cette prime, 35000 F par film je crois, est donnée à l’éditeur. On n’a donc pas trop à se plaindre, je pense qu’il y a très peu de films sortis sur DVD qui perdent de l’argent, parce qu’à l’heure actuelle, les producteurs français jouent le jeu, avec les bonus, les making of, etc. Le handicap majeur, c’est qu’il n’y a le plus souvent qu’une seule langue, il y a très peu de DVD français sous-titrés en anglais, encore moins doublés en anglais, sauf lorsque le film a été tourné directement dans cette langue, par coproduction ou autre (Harrison Flowers, Jeanne d’Arc ou autres).

John Rutledge : Pourtant, il faut préciser que les prix de fabrication d’un DVD, même s’ils peuvent sembler importants, ne permettent déjà plus aux structures qui s’en occupent de réaliser des marges importantes. Je connais plusieurs maisons d’authoring, qui pensaient avoir trouvé un marché avec les bonus, les menus, etc., mais en fait c’est déjà la guerre des prix entre prestataires. C’est en fait le glassmaster qui revient le plus cher ?

Gérard Loupias : Je suis d’accord avec ce que tu viens de dire, mais il y a aussi l’inverse : par exemple, 2 millions de Francs pour l’élaboration/construction complète du contenu du DVD des Rivières Pourpres... Lorsqu’on rentre dans des menus sophistiqués, des bonus, des étalonnages successifs, ça prend énormément de temps, et ça coûte beaucoup d’argent. J’ai eu le budget dans les mains : Gaumont a dépensé, rien que pour la license THX, 18000 $. C’est déjà beaucoup d’argent...

Christophe Scherer : Tu ne dis pas tout, en fait... Ils sont repassés sur toutes les images, le réalisateur en a profité pour faire ce qu’il n’avait pas pu faire sur le film, ils ont tout redescendu image par image...

Gérard Loupias : On peut aussi faire du DVD “industriel” à 30000 F, c’est sûr !

Christophe Scherer : Le Pacte des Loups va certainement coûter très cher aussi...

Gérard Loupias : Je voudrais ajouter une chose : pour une fois, je suis content d’être français, parce que les éditeurs américains et Hollywood, Columbia/Buena Vista/Disney, tout ça c’est un peu le même monde, mais il y a quand même Sony dans l’histoire, tous trouvent que le travail des Français au niveau des authorings dts, (il se reprend) pardon, DVD, excusez-moi...
(Tony Spath se réfugie sous sa table)
... les authorings français sont pour eux les meilleurs au monde. Columbia a donc maintenant décidé d’autoriser la Gaumont à s’occuper de l’élaboration ses DVD en France, de A à Z &endash; et Disney vient de prendre la même décision. Maintenant, je peux dire également que Disney a décidé d’utiliser aussi le dts...

Tony Spath : Je suis d’accord avec mon nouvel ami Lou-Lou, c’est un grand marché pour l’authoring français. Mais je pense que je ne suis pas d’accord avec lui sur qui a gagné, en fait, nous avons plus de part de marché sur le son en DVD...

John Rutledge : C’est toi qui as la plus grosse, Tony...

Christophe Scherer : Ah non, on ne parle pas de la taille...

Tony Spath : Au final, c’est une situation de marché, c’est toujours le consommateur qui décidera la façon dont les choses seront produites... Nous avons vu hier de très bons documentaires TV, dans des styles très divers, mais toujours avec de belles images, un contenu vraiment intéressant, et un son Surround de bonne qualité. Ce sont de vrais atouts pour le futur : on peut les sortir des étagères dans 15 ans, ils auront toujours une bonne image et un bon son, bref toujours contemporains parce que rien ne permettra de les dater ! Produire dès aujourd’hui en multicanal donne aux programmes une longévité bien supérieure ! Si une structure de production ne s’en rend pas compte, elle s’en mordra les doigts à moyen terme.
Dans le futur, il semble que le nombre d’enceintes installables chez le particulier soit assez verrouillé. Déjà en 5.1, on a un Wife Acceptance Factor assez réduit dans le domaine. Peut-être que les écrans plats et les enceintes plates qu’on nous annonce pour d’ici peu amélioreront la situation, mais les câbles resteront un problème. On aura peut-être aussi du papier peint composé d’une multitude de transducteurs miniaturisés, pourquoi pas, pour un son vraiment multidimensionnel...

Christophe Scherer : Je ne voudrais pas paraître réducteur sur le futur, puisqu’on aborde ce sujet, mais les normes vont arriver naturellement par l’utilisation à grande échelle du son multicanal par plein de gens qui feront forcément des bêtises, certains écarts de sons ne fonctionneront pas, des organismes comme la FIMM en France, auxquels nous participerons tous, créeront des normes.
Ce qui peut être plus problématique dans le futur, dans le dispatching du son multicanal, ce sont les fréquences graves, que nous apprécions tous, qui concourent aux ambiances créées, qui donnent beaucoup d’effet. Mais certains en abusent : j’ai déjà entendu dans certaines productions des claquements de portes agressifs... Cela peut créer à terme un danger pour le voisinage : on arrive relativement bien à contrôler les “fuitesé de médiums et d’aigus d’une pièce à une autre, mais pour les graves, de 20 à 100 He environ, c’est plus difficile. Il faut là imaginer des choses assez lourdes, silent-blocks et autres dispositifs, difficilement accessibles à tout à chacun et qui pourront créer à l’avenir des problèmes de voisinage extrêmement importants, dont on ne soupèes pas encore aujourd’hui la portée. La créativité et la dynamique du son qu’on cherche à promouvoir, puisqu’elle revient enfin dans des supports qu’elle avait peu à peu désertés, ne doit pas déboucher sur des exagérations invivables. Nous vivons au quotidien les contrôles des mixages que nous recevons, et les graves sont souvent très en avant...

Keith Spencer Allen : Une dernière question ?

John Rutledge : Est-ce que je peux faire une suggestion sur l’avenir ? Mais j’imagine encore plus loin que Tony avec son papier peint sonore, puisque je dis que à un moment donné, on aura des implants biologiques, on récupérera des informations destinées au cerveau, comme celles recueillies par nos oreilles et nos yeux, transmises à une banque de données. On aurait des crédits, on déciderait, à un moment donné : c’est le loisir, j’ai envie de vivre telle expérience, et on va vivre en virtuel, assis sur une chaîne ou allongé dans son lit, un Total Recall. On vivra le film dans sa tête, les crédits de travail qu’on a fait seront déduits et redistribués à la firme qui aura fait ça, la John Rutledge Company, par exemple, et voilà... Tous les problèmes de voisinage seront donc résolus à la source, avec ces stimulations directes.

Christian Hugonnet : Une toute dernière question, après cette brillante intervention ?

Public : Je voudrais, en rebondissant sur ce que vous venez de dire, Monsieur, faire remarquer que les sept personnes à cette table, qui représentent la diffusion télé, mais il n’y a pas de producteur dans la salle et sur la scène. Le problème que vous venez de soulever me paraît, à moi qui mixe pour la télévision des choses beaucoup plus généralistes (magazines, documentaires, dessins animés), pour nous le problème qui va se poser est : que mettre dans les canaux supplémentaires, en plus de la matière sonore qui provient du tournage ? Va-t-il falloir réorganiser les métiers du tournage, améliorer le savoir-faire des gens du tournage, l’organisation du montage son, aller chercher les bonnes compétences, et nous, mixeurs, s’adapter à tout ça et sortir des mixages multicanal ?
Vous avez chiffré le surcoût des différentes déclinaisons de formats pour le cinéma qui, depuis très longtemps déjà, s’est mis au Surround : pour nous, qui travaillons essentiellement encore en mono, en stéréo un peu depuis quelques années, on va avoir à gérer tout ça. Bref, ma question est : “Est-ce que les responsables en diffusion et en production purement télévisuelle envisagent un effort financier pour mettre tout cela en place ?”

Gisèle Clark : C’est la raison d’être de ce Forum, ce que vous venez de dire... C’est ce qu’on fait depuis quatre ans, et on en rediscutera encore certainement l’année prochaine !

L’intervenant dans le public :Je m’aperçois simplement que les réponses sont beaucoup plus avancées chez les gens qui interviennent par rapport au cinéma, en musique je suis moins sûr, mais sur le plan visuel, j’ai l’impression que ce n’est pas encore bien cerné...

Christophe Scherer : Je vais répondre d’une manière différente : nous sommes tous amenés, de par le phénomène DVD, sa rapidité d’adoption, l’accélération de ses chiffres de vente, à courir après le wagon. Tous, si on ne comprend pas ça, en exagérant un peu, on est morts ! Le contenu en fait partie &endash; je crois que c’était Orson Welles qui disait le film, c’est 50% pour l’image, 50% pour le son. Le monde du son change, on doit tous s’y adapter, nos métiers doivent s’y adapter. Diffuseurs et producteurs de programmes ne peuvent pas régler ce problème dans tous les métiers : les métiers eux-mêmes doivent évoluer avec la technologie. Il faut être pro actif...

Intervenant : Je voudrais faire remarquer que les produits audiovisuels présentés hier ont été presque tous réalisés dans un contexte expérimental, qui ont valeur de pilotes ; il y a même des intervenants qui ont avoué, Jérôme Alexandre de France 3 Lyon en tête, qu’ils étaient des “pirates dans leur entreprise !”. Des sortes de moines du service public...

Christophe Scherer : Mais c’est super ! Vous croyez que ça avait été facile, en 1994, de faire passer les premiers films publicitaires en multicanal ? Et Roland Garros, la même année ? Il faut y aller !

Christian Hugonnet : C’est vrai que ce sont des gens passionnés, ingénieurs, techniciens, qui font avancer les choses. Quelqu’un comme l’Autrichien Florian Camerer de l’ORF, qui vient présenter depuis trois ans les mixages Surround de ses émissions dans le cadre de ce Forum, est tout seul aussi ! À force de les présenter, on en parle, l’idée avance, et ça finit par prendre... Et on a aussi une demande qui se crée et qui existe.

Christophe Scherer : On va dire que petit à petit, les dirigeants vont s’équiper, et vont se rendre compte chez eux que le Surround est intéressant. Petit à petit, ça va venir.

Gérard Loupias : D’ailleurs, parmi vous, qui possède un Home Theater à la maison ?

(quelques mains se lèvent dans la salle)

Tony Spath :
À Hollywood, la transition des émissions de télévision vers le Surround s’est faite très progressivement. Elle n’a pas été majeure, et n’a pas débouché sur des coûts de rééquipement prohibitifs. Les cabines de mixage ont été peu à peu réaménagées depuis cinq ans, et au bout de cette période, toute la post-production s’est faite en Surround de façon très naturelle, sans heurt. Le mixage de shows télé utilise encore beaucoup de sources mono (les voix) ou stéréo (les musiques) : c’est surtout le public, l’ambiance des shows qui entoure le spectateur chez lui. Les budgets de mixage pour un show Surround n’a pas été modifié. On est loin des grosses productions cinématographiques à l’américaine...

Un spectateur : Pour revenir sur la vision du futur, quand on est assis sur son canapé et qu’on savoure les spectacles en “stimulation directe” : à mon avis, ça existe depuis plusieurs milliers d’années, ce n’est pas cher : c’est le livre ! Quand on lit un livre, on peut imaginer tout ce qu’on veut... La vision du futur est plutôt passéiste dans ce cas de figure !

Keith Spencer-Allen : Nous avons déjà dépassé la limite-temps de ce débat depuis vingt minutes... Je vous remercie tous de votre concours. Pour l’an prochain, j’ai quelques thèmes en réserve : l’apparence du “service à domicile”, qui va changer la façon dont nous regardons les DVD. Autre thème : le Surround dans des endroits un peu imprévus, les discothèques par exemple. Il faut savoir que dts vient d’équiper d’une sonorisation Surround une discothèque londonienne, en répartissant les enceintes de façon à satisfaire le maximum d’auditeurs.
Si on reprend le principe de cette table ronde l’an prochain, je suggère de l’intituler, cette fois : “Comment peut-on encore NE PAS produire en multicanal” ?

Table ronde enregistrée, retranscrite, traduite et mise en forme par Franck Ernould.


 

(John Rutledge et Franck Ernould, une heure après la fin de la Table Ronde...)
Photo : Gisèle Clark


© 2001 Franck Ernould (franck.ernould@sfr.fr)

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