STUDER

LA QUALITE SANS CONCESSIONS



Willi Studer est décédé le premier mars dernier. Après Sidney N. Shure voici quelques mois, c'est une autre légende qui disparaît. Nous avons retracé pour vous l'histoire d'un des plus grands noms de l'audio "pro". Franck Ernould




Du studio d'enregistrement à la télévision, sans oublier les stations de radio, le son et la robustesse Studer sont appréciés partout. Les années 70 furent sans doute l'âge d'or de la marque, qui avait fait des machines d'enregistrement et des consoles analogiques sa spécialité. Bien qu'elle ait su prendre le tournant du numérique, des challengers sont venus depuis lui contester sa suprématie dans tous les domaines qui lui étaient autrefois réservés. Le prestige de la marque restant intact, nul doute que son récent rachat par le groupe Harman lui permette de regagner du terrain. Sans plus tarder, revenons 48 ans en arrière...

Des oscilloscopes aux oscillateurs...



La firme naît en 1948, dans la cave d'un ancien bureau de poste à Zürich. Avec trois autres personnes, Willi Studer y conçoit et fabrique des oscilloscopes spéciaux servant à tester des baies à haute tension. L'enregistrement magnétique, développé par les allemands BASF et Telefunken dans les années 40, est "récupéré" et révélé au monde par les américains, Ampex en tête. Passionné par ces nouvelles machines, Monsieur Studer ne tarde pas à mettre au point la siennne, produite dès 1949 sous le nom de Dynavox - la marque Revox n'apparaîtra qu'en 1951, lorsqu'il sera décidé d'exporter la production dans le monde entier par le biais d'une structure créée à cette occasion . Entretemps, les ingénieurs peaufinent leurs plans et présentent le Studer 27, destiné cette fois aux professionnels. La Radio suisse n'a pas la patience d'attendre sa commercialisation en 1952, et utilise le premier prototype pour enregistrer un Festival de musique classique à Lucerne !

Sergeant Studer's...



Dès lors, les différents modèles se succèdent, A37, B37, C37... en restant fidèles à ce principe de base : construire des machines robustes et irréprochables, tant sur le plan de l'électronique que sur le plan de la mécanique. Toutes les pièces d'un Studer sont ainsi fabriquées en interne. On n'est jamais mieux servi que par soi même ! Le moindre détail d'un magnétophone stéréo C37 de 1960 fait penser à une montre suisse, les contacts sont en or, les frotteurs en platine, et même les écrous et les vis qui entrent dans sa fabrication sont usinées à Zürich ! Quand il le faut, Willi Studer conçoit lui-même les machines-outils qui n'existent pas pour construire les engins de ses rêves. Quant aux têtes, elles sont là encore réalisées par Studer pour Studer, qui garde jalousement ses secrets de fabrication. Bilan : un C37 pèse la bagatelle de 78 kilos, et son prix atteint 50.000 anciens francs de 1960 (soit environ 350.000 F 1996...) : autant dire un rêve, réservé aux professionnels les plus fortunés ! Pour l'anecdote, il paraît que des blocs de têtes pour C37 sont toujours disponibles aujourd'hui chez Studer-Suisse... Des usines supplémentaires sont construites pour satisfaire la demande, près de Zürich d'abord, puis en Allemagne. La première console signée Studer, le Model 69, portable, apparaît en 1958, et le premier magnétophone entièrement transistorisé, le A62, en 1963. Un an plus tard, coup de tonnerre : Studer présente le prototype du premier quatre pistes (à lampes), le J37. Une machine très complexe, qui compte parmi ses plus illustres utilisateurs... les Beatles ! George Martin n'hésite d'ailleurs pas à en synchroniser deux pour enregistrer l'album mythique "Sergeant Pepper's".

Et chez Revox ?



Revox a beau constituer la division "amateur" de Studer, Willi n'en suit pas moins de près chaque création, qu'il dote de caractéristiques professionnelles : par exemple, les magnétophones à bandes possèdent tous trois moteurs et trois têtes. En 1967 nait un autre modèle de légende : le A77. Magnétophone stéréo à bobines complètement modulaire (ce qui constitue alors une révolution), première machine à intégrer un moteur de cabestan asynchrone servo-contrôlé, le A77 sera produit à plus de 400 000 exemplaires en douze ans, et proposé en 50 versions différentes selon le domaine d'application : éducation, diffusion, "mouchards" radio permettant l'enregistrement de journées entières à faible vitesse, etc. Dans les années 70 apparaît toute une gamme d'appareils hifi, dont le design s'inspire étroitement des modèles professionnels Studer : elle connaîtra un grand succès notamment en Allemagne... Le B77 succède avec brio au A77 en 1978. Toujours fabriqué de nos jours, il s'en écoule plusieurs centaines par an rien qu'en France...

L'âge d'or



En 1970, Studer dévoile les célébrissimes multipistes A80. Les effectifs dépassent alors 1000 personnes. A cette époque, une section européenne de l'Audio Engineering Society existait depuis longtemps, mais les Américains hésitaient à organiser des Conventions en Europe, la rentabilité financière leur paraissant aléatoire. C'est en grande partie grâce à Willi Studer, qui les cautionnait et tenait vraiment à leur concrétisation, que les Conventions de l'AES sont désormais européennes une fois sur deux...
La Studer 289, avec ses 30 entrées, est en 1972 la plus "grosse" console professionnelle disponible sur le marché : la Radio Suisse en achète quelques-unes... Tout au long des années 70, la firme acquiert usines et immeubles, en Suisse comme en Allemagne. Les machines estampillées Studer sont présentes dans les studios du monde entier, de Paris à Tokyo en passant par Singapour ou Melbourne, et les nouveautés se succèdent : le A800 voit le jour fin 1979, suivi par de nouvelles consoles portables, des synchroniseurs... Le numérique naissant n'est pas oublié : Revox ne tarde pas à proposer plusieurs modèles de lecteurs CD et des outils de mastering sont disponibles chez Studer. 1984 et 1985 représentent des années florissantes pour la firme, qui emploie alors 1 700 personnes et annonce un chiffre d'affaires de 229 millions de francs (suisses, bien sûr). A820, A807, A812, consoles 963 et 970, contrôleur SC4008 et synchroniseurs TLS4000... la valse des références est incessante.

Le temps des rachats



En 1989, Studer rachète Integrated Media Systems et son produit phare, la workstation Dyaxis : une bonne occasion pour rattraper son retard dans un domaine très prometteur, le DtD. Le numérique devient alors une priorité pour la marque, qui propose dans la foulée une nouvelle gamme de lecteurs CD et de DAT professionnels, un banc de montage numérique... et le premier multipiste DASH signé Studer, le 48 pistes D820. En 1990, Willi Studer revend ses sociétés au groupe Motor Columbus AG : le groupe Studer Revox AG, créé à cette occasion, rachète alors 51% du constructeur français Digitec, dont les activités dans le domaine de la diffusion numérique sont parfaitement complémentaires de celles du groupe suisse. Ultime changement en 1994, l'américain Harman, un "vieux routier" américain de l'audio pro, rachète le groupe Studer Revox AG. C'est sous son nouveau nom, Studer Professional Audio AG, que sont commercialisés aujourd'hui la Dyaxis II, la console de mixage numérique D940, le 24 pistes DASH D827 ou encore le lecteur de CD professionnel D731. Pour leur part, les appareils Revox ont disparu des étalages. On murmure cependant que le nom devrait être racheté par un grand groupe d'électronique à la fin de cette année...
Signe des temps, Studer présentait en octobre 1995, en avant-première à l'AES de New York, un enregistreur de CD-R et surtout son premier enregistreur numérique stéréo utilisant un support magnéto-optique et permettant la compression de données, le D424 (cf. KBHSR 38). Cette machine sera mise en vente dans les mois qui viennent. Les dernières évolutions techniques sont donc digérées tout en restant fidèle à l'image de marque, la légende continue, et Willi Studer, son instigateur, peut partir tranquille...


Article paru dans Home Studio Recording


Copyright © 1997 Franck Ernould (franck.ernould@sfr.fr)

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