AU-DELÀ DE LA STÉRÉO
Part.1 : le son multicanal
Rien de nouveau sous le soleil : la stéréo accuse ses
limites, ne permet pas de simmerger totalement dans un espace
sonore. Face à ce triste constat et suite au cuisant
échec de la quadriphonie, deux méthodes
saffrontent : dun côté la diffusion
multicanal, 5.1 en tête, de lautre lapproche
psychoacoustique consistant à générer des effets
tridimensionnels au travers dune paire enceintes. Dans ce
premier volet, nous nous intéresserons à
lapproche multicanal... Franck Ernould
Depuis que l'homme est sur terre, il se sert de ses deux oreilles
pour entendre. Voici cent ans, cest en mono que nos
ancêtres écoutaient leurs gramophones, puis le
cinéma, puis la radio. La stéréo ne date que des
années 60, et nous voilà aujourd'hui en 5.1. Quant au
7.1, Sony le réserve pour linstant aux très
grandes salles de cinéma !
Stéréo acoustique
Tous les scientifiques sont unanimes : l'être humain est
pourvu, entre autres, de deux oreilles. Ces capteurs fort efficaces
et le traitement, au sein du cerveau, du signal qu'ils recueillent
permettent de localiser un son dans tout l'espace : plans
gauche-droite, mais aussi avant-arrière et haut-bas.
L'audition prend ici un avantage décisif sur la vision, qui
n'est que frontale. Si lon remontre à notre stade
primitif, tout ce qui n'est pas vu est source potentielle de danger.
C'est pourquoi notre cerveau se met en état d'alerte
dès qu'il perçoit un bruit brusque provenant de
l'arrière. Réflexe : on se retourne pour voir ce dont
il s'agit. Un détail à ne pas oublier quand on mixe en
surround !
Pendant des siècles, la musique a utilisé des
instruments acoustiques rayonnant de l'énergie qui se
répartit ensuite dans toutes les directions, allant rebondir
sur les murs de la pièce si lon se trouve en
intérieur. Le cerveau se débrouille alors pour
repérer spatialement le ou les instrumentistes, juger de leur
distance (proportion champ direct/champ
réverbéré). La musique savante na pas
attendu les plug-ins ProTools pour samuser avec des effets de
spatialisation plus ou moins prononcés : faire passer des
lignes musicales d'un instrument à l'autre, donc de gauche
à droite, par exemple. Dès le XVIè
siècle, des uvres entières sont écrites
pour deux orgues ou deux churs placés à
l'opposé dans une même nef. Plus tard, lorsque la
musique savante acquiert le droit d'exister hors de l'église
ou des salons des princes, on se met à construire des salles
de concert pour qu'elles "sonnent" bien : longueur et couleur de
réverbération, notamment. De lacoustique
architecturale dirait-on aujourdhui...
L'invention du phonographe, à la fin du XIXè
siècle, met fin à la période où tout
événement sonore doit être produit en direct. La
machine est déjà assez complexe à
réaliser, il n'est donc pas à l'ordre du jour de
multiplier les difficultés par deux sous prétexte qu'on
a deux oreilles ! Le saviez-vous ? Les phonographes sont
dépourvus de microphone et de haut-parleur : c'est
l'énergie acoustique interceptée par le pavillon qui
est retransmise mécaniquement à l'aiguille et grave la
cire dans une seule dimension, en profondeur &endash; même
chose à lenvers lors de la lecture. Autant dire que les
subtilités de prise de son ou de jeu ne sont pas de mise :
tout le monde autour du pavillon, le soliste devant, et tourne la
manivelle...
Douche froide
Avec l'apparition du microphone, plus sensible, on peut enfin
commencer à raffiner un peu les prises : l'ère de
l'enregistrement électrique commence. La radio, nouvellement
apparue, fait aussi un usage intensif de ce capteur, à charbon
puis à ruban, dont on amplifie le signal avec des triodes, un
composant électronique nouveau aussi. Quant au cinéma,
il utilise depuis 1927 une technologie optique pour enregistrer la
modulation sonore sur la pellicule, mais se contente des mêmes
micros, dont on a du mal à discerner la directivité...
Mieux vaut parler fort et clair si lon veut être compris
!
Dès 1927 (coïncidence !), un certain Monsieur Neumann
présente un curieux micro en forme de bouteille, le CMV3. Sa
sensibilité n'a aucun équivalent, et la
résolution des enregistrements qu'il permet est cent lieues en
avance des moyens de l'époque : la gravure directe sur 78
tours, sans montage possible, donc. Dans les années 30, un
ingénieur anglais du nom de Blumlein a l'intuition de la
stéréophonie. Il dépose nombre de brevets
concernant notamment la prise de son avec deux micros. A
lépoque, il se sent bien seul !
L'invention du magnétophone, qui se répand dans le
monde entier au début des années 50, va changer
beaucoup de choses en matière denregistrement. Le
nouveau support, la bande magnétique, est de bien meilleure
qualité que tout ce qui a existé jusqu'à
présent. Autrement dit, tout le grain des prises
effectuées avec des Neumann U47 ou C12 flambant neufs reste
intact. Très vite, on invente les têtes doubles :
l'idée de stéréophonie revient alors au galop,
donnant naissance à la "haute fidélité".
Après quelques atermoiements, on standardise un moyen de
graver deux canaux sur les côtés des sillons d'un disque
longue durée de 20 à 30 mn par face. Les
ingénieurs du son y croient et se jettent sur ce nouveau
procédé. Les maisons de disques seront plus longues
à convaincre : «Au milieu des années 50, les
enregistrements officiels se faisaient en mono»,
raconte Bruce Swedien. «Nous expérimentions
déjà la stéréo mais, chose qui peut
paraître surprenante aujourdhui, les grands pontes des
maisons de disques et autres décisionnaires du show biz
ny croyaient absolument pas. Ils mettaient tout en oeuvre pour
nous décourager dessayer, refusant par exemple de payer
la bande magnétique sur laquelle nous enregistrions
parallèlement en stéréo - le matériel
correspondant se trouvait dans une pièce à part.
Lun deux ma même dit un jour La
stéréo, pourquoi faire ? Je ne prends pas ma douche
avec deux pommeaux !. Vu sous cet angle...».
Certains font des expériences avec des têtes
artificielles équipées de deux micros, plus ou moins
sophistiquées, mais sauf à écouter au casque,
les résultats s'avèrent assez décevants.
Sur ses deux oreilles
Voilà donc le disque stéréo à l'assaut du
marché. Il ne simposera quau bout denviron
dix ans : rappelons que les premiers Beatles ou le premier Pink Floyd
ont été mixés en mono - les fans qui usaient les
33 tours sur leur Teppaz n'y trouvaient rien à redire... A la
fin des années 60 commence l'âge d'or de la
"chaîne hifi", qui devient un emblème de la
société de consommation. Apparue à peu
près au même moment que le disque microsillon, la
modulation de fréquence propose à son tour des
émissions en stéréo (chez nous, France Musique
seulement - et aucune radio privée jusqu'en 1981, monopole
oblige). Le radio-cassette stéréo, souvent pourvu d'un
système pour élargir limage sonore, connaît
en parallèle le succès que l'on sait.
Parallèlement à toutes ces évolutions, le
cinéma est resté monophonique, ce qui n'empêche
pas des réalisateurs pointilleux de réaliser des bandes
son extrêmement sophistiquées et fines,
enregistrées avec des Nagra. Des expériences
très ponctuelles ont déjà eu lieu pour aller
au-delà et essayer des sons sur plusieurs canaux : en
précurseur absolu, citons "Fantasia", dessin animé
exclusivement musical estampillé Disney, dès 1941. On
essaie aussi de "remplir" les écrans hyperpanoramiques de la
production à grand spectacle hollywoodienne des années
50 : ces films tournés sur de la pellicule 70 mm sont
projetés avec six pistes magnétiques couchées
sur les côtés du film. Enfin, citons chez nous Jacques
Tati qui, en 1967, mixe "Playtime" en stéréo. Cela dit,
on ne sort pas de l'expérimentation : aucun standard de
production ne se dégage, et un nombre infime de salles est
concerné par ces "améliorations". Souvenons-nous du
procédé Sensurround® utilisé pour le film
"Tremblement de terre", qui consistait à loger un haut-parleur
de graves sous le siège de chaque spectateur pour qu'il
ressente mieux les vibrations. Bref, n'en déplaise aux
fanatiques du septième art, au début des années
70, pour le grand public, le son cinéma est nettement en
retard sur le son "musique" : toujours mono et toujours optique - une
technologie responsable dune chute rapide des aigus, à
la dynamique limitée, mais aussi très sensible aux
parasites provoqués par l'usure physique de la pellicule
projetée des centaines de fois. Peut mieux faire ! Patience,
patience...
La quadrature du son
Au début des années 70, justement, les industriels de
la hifi, enivrés par leur succès, lancent un nouveau
concept : la quadriphonie. C'est l'époque du multipiste roi
(même en classique !) et de la prise de son de proximité
obligatoire, souvent dans des studios de taille réduite
rendant toute prise d'ambiance impossible. Diriger les canaux sur
deux ou quatre bus ne pose aucun problème majeur : les disques
seront désormais mixés sur quatre canaux. Pas de
problème pour enregistrer les masters, le quatre pistes est
monnaie courante à l'heure où les multipistes les plus
élaborés en gèrent six fois plus. Compte tenu du
fait que le seul support de qualité alors disponible est le
disque noir, les ingénieurs se mettent à plancher sur
ce délicat problème : comment loger quatre canaux sur
un sillon qui a déjà bien du mal à en
héberger deux, gravés à 45° ?
Jamais à cours didées, ils inventent alors divers
systèmes de matriçage, alliés à des
techniques faisant intervenir des fréquences porteuses
très élevées (40 à 50 kHz),
modulées par les canaux arrière puis
mélangées aux canaux avant, gravés pour leur
part tout à fait normalement pour assurer la
compatibilité avec les têtes stéréo. Le
grand public est donc invité à s'équiper toutes
affaires cessantes de quatre enceintes, d'un ampli quatre canaux, et
surtout d'une tête de lecture très sophistiquée,
donc onéreuse. Autant l'avouer : les résultats ne sont
pas à la hauteur des espérances. «En studio, tout
se passait très bien, le mixage quatre pistes était
impressionnant . Cest en écoutant le disque
quadriphonique du commerce que les choses se
gâtaient...», se rappelle Alan Parsons. «Pour obtenir
un résultat correct, il fallait une gravure et un pressage
extrêmement soignés, une cellule de lecture parfaitement
réglée, conçue pour monter au-delà de 40
kHz et des circuits de décodage bien calibrés. Sinon,
on avait limpression dun hors-phase avant-arrière
permanent !». Ajoutons que les constructeurs n'étant pas
parvenus à se mettre d'accord sur un standard unique (air
connu), des sigles hermétiques comme QS, SQ et autres Stereo 4
achevèrent de semer la confusion dans l'esprit du
consommateur... et la quadriphonie disparut aussi vite quelle
était venue. Sil ne reste que quelques dizaines de
masters dans les caves des maisons de disques, les techniques de
matriçage, elles, n'ont pas été perdues pour
tout le monde (cf. encadré Dolby).
Systèmes lumineux pour salles obscures
En 1978, les laboratoires Dolby, célèbres pour leurs
réducteurs de bruit professionnels (A) puis grand public (B)
frappent très fort avec le Dolby Stereo. Ce système
permet de loger sur une piste optique standard compatible mono quatre
canaux son distincts : gauche, centre, droite, ambiance,
matricés en deux canaux Lt Rt. La technique de
réduction de bruit employée - A, puis SR à la
fin des années 80 - augmente considérablement la
dynamique. Mis au service de films comme "Stars War" ou "Apocalypse
Now", le procédé devient le premier standard
multicanaux mondial. Dolby mentionne à ce jour "9 340 Dolby
encoded films". Jugées selon les critères
d'aujourd'hui, ses performances semblent limitées : bande
passante, dynamique..., sans parler de ce canal d'ambiance
tronqué, plafonnant à 6 kHz. L'immersion sonore que
ressent le public, a priori pour la première fois (exception
faite dune poignée de privilégiés ayant
assisté à des concerts de musique
électro-acoustique en multi-diffusion depuis les années
60), est une sensation à proprement parler inouïe, sans
aucun équivalent en musique pure. Au mixage, les règles
sont clairement définies : la voix au centre, le reste
gauche-droite, de temps en temps quelque chose dans le surround. Un
conseiller Dolby assiste l'ingénieur du son cinéma lors
de ses premiers mix à ce format, lui recommande tel ou tel
truc, lui déconseille tel autre... Bref, au niveau de la
production, le Dolby Stereo est assez borné quant
à ses possibilités. Dix ans après, cette
technologie sest vue déclinée dans le grand
public sous le nom de Dolby Surround. Les chiffres de vente sont
très flatteurs !
Quoiquil en soit, de parent pauvre, le
son au cinéma se retrouve d'un seul coup en avance sur le son
musique. Quelques années plus tard, le CD popularise la
technologie numérique... que Dolby ne tarde pas à
s'approprier en présentant le Dolby Digital : des informations
numériques compressées dun facteur dix,
logées sous forme de pavés entre les
perforations de la pellicule - il n'y avait plus de place ailleurs !
-, laissant donc exister les pistes Dolby Stereo traditionnelles.
Dans les salles obscures, cest lextase : six canaux, une
dynamique époustouflante, un canal de sous-graves, une
ambiance vraiment stéréo... Le succès est au
rendez-vous : à ce jour, près de 1 800 films
mixés à ce format et 20 000 salles
équipées dans le monde... même si parfois, la
quantité de décibels prime sur la qualité ! Dans
les audis cinéma, c'est la débauche de matériel
: consoles à automation, multipistes numériques,
excellentes enceintes &endash; les recommandations THX sont
exigeantes sur ce point &endash; et autant d'effets que dans un
studio musique.
Toujours plus loin
Le perfectionniste Steven Spielberg n'est toutefois pas satisfait du
travail de Dolby. Pour donner aux pas des dinosaures de Jurassic Park
tout le poids voulu, il choisit une nouvelle arme, le dts, pour
Digital Surround Technology. Cet autre standard américain six
canaux sinspire en grande partie des travaux des
français de LC Concept, lun deux ayant
dailleurs rejoint les rangs de dts. Le format de mixage est
identique (5.1), mais la compression moins drastique : environ 4:1.
En contrepartie, lembonpoint qui en découle oblige
à loger les données ailleurs que sur le film, et plus
précisément sur un CD-ROM lu en synchronisme par le
projecteur, en référence à un timecode
gravé sur la pellicule. Le dts est donc inauguré par un
film qui battra des records de recettes partout dans le monde. Aux
Etats-Unis, ce procédé est abondamment utilisé
dans les salles de cinéma. Très avisés, les
ingénieurs dts sempressent alors de décliner leur
savoir-faire en une version "musique"...
En effet, dans le monde du disque, on commence à
sinterroger. Ce sont les compositeurs de bandes originales de
films qui vont de lavant : si le film est mixé en 5.1,
il faut bien que les musiques le soient aussi ! L'adaptation n'est
parfois pas évidente, comme nous le raconte Didier Lozahic, du
studio Zorrino : «Sur la musique du "Cinquième
élément", jai pu laisser libre cours à mon
imagination, notamment au niveau des placements des instruments dans
les différents canaux. Jai suggéré
à Eric Serra, qui pensait plutôt
stéréo améliorée, de placer
des sons uniquement dans le surround, par exemple. Le résultat
la étonné !». Parallèlement, certains
artistes commencent à penser directement 5.1. Cest ainsi
quAlan Parsons, dès 1996, mixe "On Air" à la fois
en versions stéréo et en dts. Malheureusement, rares
son ceux à profiter de cette dernière : les
décodeurs dts pour platines CD ne se courent pas les rues
!
Dans le même temps, dts lance une grande campagne de remixage
multicanaux de disques connus : Allman Brothers, Brian Wilson, Eric
Clapton, Joe Cocker, Moody Blues, Paul McCartney, Eagles ou Steely
Dan, remixés 5.1. Oui mais voilà, pour les mêmes
raisons déquipement - devoir se procurer et brancher sur
sa platine un décodeur six canaux qui ne sert à rien
dautres en rebutera plus dun -, ces albums
nattireront pas l'attention des foules. Qui plus est,
même sils sont déguisés en CD Audio pour
que les platines les reconnaissent, il est impossible de les lire
sans le décodeur &endash; on entend une espèce de bruit
blanc assez peu agréable. Beaucoup de handicaps à
l'heure où arrive... le DVD !
Audio ou vidéo ?
Apparu au milieu des années 90, le Digital Versatile Disc
représente un phénomène unique dans l'histoire
des supports enregistrés : c'est tout simplement la
première fois que support son et support image sont
identiques. La galette de 12 cm, simple ou double face, simple ou
double couche, a d'abord été conçue pour
accueillir des films : cest le DVD Video, successeur
annoncé de la VHS aux Etats-Unis (nos amis
doutre-Atlantique ne lutilisent que très peu pour
enregistrer). Dautres déclinaisons du support sont
ensuite apparues ensuite, tandis dautres sont encore à
létude. Citons par exemple DVD-ROM et le DVD Audio.
Bref, en gros, un DVD peut accueillir ce qu'on veut !
Mais au fait, côté son, quelle différence entre
celui dun DVD Video et celui dun DVD Audio ? Simple :
dans le premier cas, il est compressé (Dolby Digital, dts ou
MPEG) tellement l'image demande de place, contrainte dont on peut
saffranchir dans le second cas, compte tenu de la place
disponible. Si on désire exploiter le DVD comme support son
multicanaux, compte tenu du débit de données permis par
le lecteur, on peut travailler en PCM 48 kHz, 16 ou 20 bits sur les
six canaux. Lles choses se gâtent ensuite dès qu'on veut
"monter" plus haut en résolution ou en fréquence
d'échantillonnage, une tendance fort à la mode
actuellement. Pas de problème en revanche si on se cantonne
à la stéréo, fût-ce en 24 bits 192 kHz
!
Les spécifications du DVD Audio n'en finissent pas
d'être fixées, approuvées, puis remises en cause.
Sony/Philips, avec leur séduisant Super Audio CD basé
sur le procédé DSD (échantillonnage one
bit à 2,8224 MHz), ont jeté un beau pavé dans la
mare en assurant la compatibilité descendante avec le CD : une
couche à ce format et une couche DSD sur un même
support. Nous voici donc face à deux formats concurrents qui,
lun comme lautre, acceptent du son haute
définition et multicanal - six, a priori. Le plus fort est
qu'on ne sait toujours pas ce qu'on va y mettre sur un plan
strictement musical, cest-à-dire
déconnecté de toute image... Plus exactement, aucune
tendance forte ne se dégage. Pour les enregistrements live,
les canaux arrière servent à reproduire un
prémixage d'ambiances captées sur plusieurs micros
disposés un peu partout dans la salle - le résultat est
parfois impressionnant, comme sur le DVD de Bazik, que nous avons eu
l'occasion d'écouter en mixage, ou plus bizarre, sur un DVD de
concert rock où, très curieusement, une guitare
sobstinait à se promener dans les canaux arrière.
Peut-être le guitariste était-il arrivé en retard
et resté dehors, essayant daccompagner quand même
ce qui se passait sur scène ?
Colorisation et 5.1
En ce qui concerne les albums studio, nous l'avons dit, rien ne se
dégage. Avant même de parler centre, avant et
arrière, faut-il se servir du subwoofer ? «Pour
écouter les dinosaures de Spielberg, peut-être, mais
cest inutile en musique - on ne le met à contribution
que pour que celui qui a acheté son écoute 5.1 ne soit
pas déçu en se disant que ce gros machin ne sert
à rien», affirme Bob Ludwig. La voix du chanteur
doit-elle forcément aller au centre, comme en cinéma,
ou reste-t-elle dans les enceintes gauche-droite ? Dans ce cas, que
mettre au centre ? Autant de questions auxquelles chacun apporte sa
propre réponse.
Ne serait-ce que parce qu'ils sont souvent filmés, les
concerts capteront sans doute pas mal de ventes aux vrais
débuts commerciaux du DVD Vidéo - le "Unplugged" d'Eric
Clapton est ainsi déjà devenu un grand classique des
démos, malgré un son 5.1 comprimé en Dolby
Digital qui fait sans doute perdre un peu de subtilité.
Verra-t-on du coup une campagne de remix 5.1 de concerts
déjà publiés en stéréo depuis des
lustres, ce genre de disques, par leur impact et leur
air, se prêtant aisément à une mise
en 5.1 ? Yves Jaget semble mitigé : «Pour être
impressionnant et éviter le côté
plaqué, le mixage multicanaux doit être
prévu et assumé dès le départ, dès
la conception du show : mise en scène, choix des sons, des
effets spéciaux, certaines exagérations... Certains
styles sy prêtent davantage que dautres».
Remixer en 5.1 les albums de grands noms sera très tentant
pour les maisons de disques. Mais cest un peu comme coloriser
un vieux film... Un processus où la morale doit être
souveraine, qui peut être réussi s'il est mené
avec soin par lingé son original (exemple : Elliott
Scheiner pour Gaucho, de Steely Dan - que Bob Ludwig
lui-même trouve excellent en 5.1 - une référence
quand on sait quil avait déjà masterisé la
version stéréo). Ce remixage peut aussi se
révéler une vraie trahison - nous nous souvenons avoir
ainsi écouté sur DVD une compilation de titres de, par
exemple, Suzanne Vega ou Sting, 5.1-isés pour
démo par des ingés son anonymes, et où toute la
personnalité insufflée au mixage stéréo
par un Mitchell Froom ou un Hugh Padgham avait disparu. Mais que ne
ferait-on pas pour redonner une vie commerciale à de vieux
masters ?
Laddition, sil vous plait
Pour les studios qui désirent se mettre au 5.1, la facture est
assez lourde... L'aménagement acoustique doit être revu
: on passe dun stade où lénergie provient
uniquement de lavant (où se trouvent les deux enceintes
stéréo) à une configuration où cinq
haut-parleurs entourent littéralement lingénieur.
Labsorption, le contrôle des réflexions... tout
diffère. Sans parler de linsertion dun caisson de
graves dans le système découte, dont le placement
peut parfois se révéler problématique, ni des
modifications à apporter à la console (grille
découte spéciale, genre StudioComm ou Adgil). Au
final, dans le meilleur des cas, la note se monte au minimum à
100 000 F. Au pire, il faut refaire toute la cabine ! Remarquons
qu'aujourd'hui, à part Sony avec sa DPS-V55 et sa toute
nouvelle DRE-S777, toutes deux pourvues de programmes
"optimisés surround", aucun fabricant ne propose de
réverbe "5.1". Ce serait pourtant le succès
assuré, à l'heure où même les consoles
home studio (cf. banc dessai de la Ramsa dans ce même
numéro), les cartes son et les enceintes amplifiées
pour ordinateur sont à ce format...
Chez les particuliers, même son de cloche : l'irruption du
surround représente une occasion inespérée, dans
un marché hypersaturé, de vendre des enceintes et des
ampli-tuners à des ménages déjà
équipés - mais en stéréo "seulement".
Depuis la VHS et le CD, le grand public a presque tout refusé
: DAT, DCC, LaserDisc, S-VHS... Tout juste accepte-t-il le MiniDisc,
mais mollement. Difficile de prévoir le destin du surround
!
Le monde sans fil est à vous
Les producteurs de télé envisagent déjà
le 5.1, comme l'indique Franck Fradet, ingénieur du son
à la SFP : «Je pense que laxe principal sera le
sport : recréer l'ambiance régnant dans les tribunes
d'un match de football, par exemple. C'est un milieu très
difficile à gérer : pas de source clairement
discernée, mais une sorte de brouhaha homogène,
même en stade ouvert. Bref, les micros ne sont pas
décorrélés, ils captent un peu la même
chose où qu'ils soient disposés, ce qui ne rend pas le
surround très payant au final. Les chaînes savent
qu'elles nont pas affaire à des puristes, à des
audiophiles, à des coupeurs de dB en quatre, mais à des
clients à qui on a fait acheter une télé 16/9
avec son surround marqué dessus et donc miroiter
une plus-value sonore appréciable. En dautres termes, le
public en veut pour son argent. Il faut du brillant, une
grosse ambiance large derrière, que nimporte qui peut
discerner. 90% des gens ont placé les enceintes de leur
chaîne hifi nimporte comment, les conditions dune
écoute stéréo optimale ne sont que très
rarement remplies. Comment vont-ils placer leurs non plus deux, mais
six enceintes ? Il faut donc que le mix multicanaux assure,
même dans les conditions les plus défavorables. On
achoppe sur des problèmes physiques : de notre point de vue,
il ny aura de bon système surround quà
partir du moment où les fils auront disparu, où les
gens pourront poser leurs enceintes à lendroit de leur
choix sans avoir quatre mètres de câbles à tirer
depuis leur ampli. Ce genre daspect pratique est essentiel. Le
DVD, apportant à domicile les grosses machines du
cinéma américain mettra sans doute la barre assez haut
en termes de qualité sonore».
Pour lanecdote, signalons que quelques radios se sont
lancées dans lexpérience consistant à
diffuser sur les deux canaux dune station FM un programme
inédit encodé Dolby Surround : citons France Inter
(notamment Le singe soleil, en mai 97) et RFM (nuits
dHalloween, de Noël). Les auditeurs équipés
ne tarissent pas déloges... malgré une
transmission hertzienne analogique chahutant sans doute quelque peu
les spatialisations !
Trop fort !
Franck Fradet soulève là un problème de taille :
jusqu'ici, le son Dolby Digital a souvent servi à "brutaliser"
les tympans du public de films d'action américains. Coups de
poings, moteurs, détonations, cris en tous genres : les
témoignages de spectateurs obligés de sortir de la
projection tellement le niveau sonore est élevé
abondent... Il serait dommage que cette "esthétique"
prévale, par habitude, et que DVD devienne synonyme de
spectaculaire, de "plein les oreilles". Certains insinuent
dailleurs que cest cette débauche
dénergie sonore qui masque les défauts du Dolby
Digital, quun bon enregistrement classique met cruellement en
lumière. Comme le rappelle Albert Laracine, un de nos plus
grands preneurs de son, «Aux débuts de la
stéréo, on a entendu des disques tout à fait
bizarres, avec des sons qui bougeaient de gauche à droite, des
panoramiques aberrants, ou encore des largeurs de prise de son sans
rapport avec la réalité. Le phénomène a
fait long feu». Voir se pérenniser dans la musique pure
les abus dynamiques et spectraux souvent constatés en
cinéma serait fort dommage pour une technologie qui peut
déboucher sur des restitutions d'une finesse et d'une
résolution telles que le son paraît palpable dans
l'espace - comme on a pu s'en apercevoir lors du Forum International
du Son Multicanaux, au SATIS. La meilleure preuve était
apportée par un enregistrement de trio à cordes
"compatible stéréo", qui semblait parfait dans ce
format : mais une fois qu'on ajoutait les autres canaux, revenir en
stéréo était tout simplement impossible. Ce sera
la condition sine qua non pour qu'émerge un marché
important pour le son surround.
Pour conclure, que représente le 5.1 pour les home studistes ?
Une technologie qui existe, qui semble prometteuse, et suil ne
faut pas hésiter à découvrir. De plus en plus de
consoles numériques proposeront des modes de mixage Surround :
il faut essayer, mettre des réverbes derrière,
prémixer des ambiances... En attendant, pourquoi ne pas
chercher à faire passer, dans un mix stéréo, des
effets de spatialisation psycho-acoustiques ? Loffre abonde,
que ce soit en plug-in ou en hardware, beaucoup
dingénieurs du son connus les utilisent dores et
déjà... Ce sera le sujet du second volet de cet article
!
ENCADRÉS
CD stéréo et
Surround?
Que se passe-t-il si je lis un CD stéréo sur un
ampli Dolby Surround ? C'est assez simple : tout ce qui est
"gauche/droite" reste "gauche/droite", mais un peu plus
resserré. Ce qui est commun aux deux canaux sera reproduit par
l'enceinte centrale. Ce qui est plus ou moins hors phase dans le mix
original - réverbes, mais aussi parfois certains sons - se
retrouvera à l'arrière ! Comme le souligne Denis
Florent, Directeur de Production à RFM, station qui produit
plusieurs fois par an des émissions au format Dolby :
«Écouter des disques surround apporte parfois de bonnes
surprises ! Par exemple, le dernier album de Quincy Jones,
Qs Juke Joint, enregistré avec un big band,
est ébouriffant. Je pense notamment à une chanson
interprétée par Ray Charles, Stevie Wonder et Bono, au
son monstrueusement magnifique une fois décodée. De
façon générale, je pense quun titre
mixé large en stéréo sonnera bien en Dolby,
alors quun mix centré, mono avec de la réverb sur
les côtés pour élargir passera très mal
dans les mêmes conditions». On se sent entouré par
le son, au détriment de la précision d'analyse
stéréo bien entendu. Une expérience que votre
serviteur pratique quotidiennement sur son magnifique amplificateur
surround Tokai, acheté 990 F en grande distribution, les cinq
enceintes comprises... (ah non, Monsieur, le caisson de graves est en
option, oui oui...).
EN CHIFFRES
Les laboratoires Dolby vivent essentiellement de licences. On ne
sétonnera donc pas quils soient amenés
à tenir une comptabilité très précise des
produits utilisant des technologies dont ils sont détenteurs :
609 brevets dans 31 pays et 611 marques déposées dans
96 pays. Voici le dernier recensement des ventes à
léchelle mondiale, au 21 janvier 99 ;
36 564 000 décodeurs Dolby Surround
7 202 000 appareils Dolby Digital
1 873 000 lecteurs DVD Video équipés Dolby
Digital (270 modèles)
2 075 000 lecteurs DVD ROM pour ordinateurs (118
modèles)
1 400 DVD et 500 Laser Discs avec des bandes son Dolby
Digital
192 jeux vidéo Dolby Surround
29 DVD-ROM Dolby Digital
DE SIX À HUIT !
Pour Sony, six canaux ce n'est pas suffisant : huit c'est mieux !
Conçu pour des écrans très larges, le
système SDDS (pour Sony Dynamic Digital Sound) loge pas moins
de cinq HP derrière limage : gauche, semi-gauche,
centre, semi-droit, droit. Il va sans dire que les
déclinaisons domestiques dun tel format, loin
d'être aussi implanté que le Dolby Digital ou le dts
dans le circuit des salles de cinéma, risquent de poser
problème ! Dans le genre "haut de gamme", certains
prédisent néanmoins un bel avenir au SDDS. Qui vivra
verra...
RÉCUPÉRATION
Cest à un certain Peter Scheiber que lon doit les
bases du son surround. Ray Dolby lui a loué son
brevet pour lappliquer à un système
découte cinéma : bien quil prétende
avoir conçu le système, lhomme verse encore des
royalties à linventeur. Autre bidouilleur de
génie, Jack Cashin a amélioré les
spécifications du Dolby Stereo avant de fonder Ultra Stereo
Labs, procédé utilisé pour la première
dans le film Nashville, de Robert Altman,
récompensé par un Oscar en 1984. Dolby Labs a
subséquemment récupéré ce système,
et lexploite couramment. Ceci pour dire que la firme a
aidé à populariser le format surround en cinéma
ou à la maison, mais ne la pas à proprement
parler inventé.
(franck.ernould@sfr.fr)
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