Sarclo, 2ème !


18 septembre 2001, Paris, Boulevard Voltaire, 15h30.
C’est là que Sarclo m’a donné rendez-vous. Nous correspondons désormais régulièrement via e-mail, il m’a envoyé en Juin des paroles de ses nouvelles chansons. Nous avons même failli nous voir chez lui à Genève au mois d’Août, lors de mes vacances rituelles au Grand-Bornand ! C’est finalement dans les locaux d’EPM que je le retrouve &endash; je ne l’ai pas vu depuis son spectacle avec son copain Emmanuel Lods au Point-Virgule à Paris, C'est un miracle si on baise ce soir, plus d’un an auparavant.



Nous en étions restés, dans notre dernière entrevue, à l’enregistrement imminent de “L’amour de l’amour et la chair à saucisses...”. Eh oui, c’était fin 94 !!!

La destinée de ce disque a été un peu mouvementée : Jean-Michel Kajdan, engagé au début du projet comme guitariste, s’était retrouvé producteur de l’album. Il a été d’un dévouement admirable, il est allé mixer seul à Ferber, j’avais passé dix jours avec lui là-bas. Manfred Kovacic s’était retrouvé juste taulier, dans cette histoire.
David avait payé les maquettes de “L’amour”. Quand il avait refallu refaire un disque, voici trois ans, il devait repayer les maquettes, mais n’en avait rien fait. Je suis donc sorti de sa juridiction...
Cet album date de 95, j’ai enchaîné sur la tournée française de Renaud après, en 96. Une année sur la route, 82 concerts, 250.000 personnes. Ce disque a été vendu pendant la tournée, directement au public, à 12.000 exemplaires. Ma plus grosse vente ! Première partie pendant 20 puis 25 minutes, à chaque concert de Renaud. Ça marchait du feu de Dieu ! Chaque fois qu’on tombait dans une salle “assise”, je les faisais lever, je leur disais “Je peux pas faire de rappel, si je m’en vais vous allez crier “Re-naud, Re-naud”, donc si vous en voulez une de plus, il faut me faire une standing ovation, j’adore ça ! Et les gens se levaient, et j’avais droit à mon rappel avec standing ovation, ce qui est assez fort en première partie...

Qu’est-ce que tu chantais ?

Ce qui se retrouve sur l’album Michel et Denis jouent à Paris. Sauf que là, il y en a plus, j’ai un peu changé d’une chanson à l’autre, pendant la dernière semaine, pour pouvoir en enregistrer un peu plus à l’Olympia. Il y avait Mon papa, Comparaison..., Du brun, Les Riches, Le Vélo...

Renaud te rejoignait sur scène ? Ou l’inverse ?

Non, non... Mais il a été vraiment adorable. Je le connais depuis longtemps, mais c’était la première fois qu’on bossait ensemble. Aujourd’hui, je ne sais pas où il en est. Son dernier album est sorti en 1996, il n’a rien fait depuis, Dominique, son amie douce est foutue le camp, l’album est annoncé puis reporté. On m’a dit qu’on le trouvait souvent à la Closerie des Lilas, il y est souvent et habite pas loin... Je le voyais quand il venait à Genève.

Derrière cette tournée, il y a eu une autre série de spectacles, en duo, je t’ai vu à Ivry...

En trio, même ! Il y avait Marc Berthoumieux, et ç’a été enregistré aussi, dans Michel et Denis jouent à Paris. Puis après on a changé Marc, pour Daniel Mill, on a enregistré avec, en plus, un contrebassiste, Mathias Demoulin, l’album On leur doit des enfants si doux.

Comment il s’est fait, celui-là ?

C’est là que David Sechan a refusé de financer les démos. Comme ingénieur du son, on a eu un Suisse, c’était à Lausanne. Et comme arrangeur/producteur artistique, on a eu Jean-Christophe Maillard, que je ne connaissais pas, qui était un copain de Daniel Mill, que j’avais croisé deux fois, il avait un studio avec Marc Berthoumieux, Sous la ville. Il m’avait fait une impression déplorable, j’avais l’impression que c’était un minet, qu’il était déconneur et superficiel. Et puis il arrive, il dirige les musiciens de façon absolument merveilleuse...
Pour le disque d’après, je me suis dit “J’en ai marre d’avoir une bande de musiciens autour de moi, parce que je fais la chanteuse, et que tout le monde me dit “Toi, tu t’assieds là, et tu chantes quand on te le demande...”. Ça m’a fait chier, je me suis dit “Je veux être la moitié du groupe, donc je prends un musicien, Jean-Christophe Maillard, il fait tout, moi je discute uniquement avec lui, et tout ce qu’on fait ensemble, c’est co-opté, d’un seul bloc”. On a fait comme ça, il a mis un tas d’éléments dans son Mac avec Logic Audio, on a mixé ensuite dans Pro Tools. Dans Logic, il en a mis plein partout, très moderne, et ça faisait 11 titres, ça faisait pas beaucoup de chansons, alors j’en ai fait trois tout seul à la guitare, et puis j’ai demandé à Stéphane Bloch, un autre chanteur suisse &endash; on avait fait un concert ensemble, où il jouait sur mes chansons, l’année dernière, je me suis dit “Allez hop, viens !”, il a choisi trois vieilles chansons, On n’est pas assez beau..., Le bubon et Tiercé gagnant, il joue ça avec ses copains, justement dans le studio où on avait enregistré On leur doit des enfants si doux voici trois ans, car entre-temps son ingénieur du son perso était devenu actionnaire/associé de l’endroit.
Sur le disque, il y a donc 11 chansons neuves, 6 vieilles, et c’est assez varié : de moi tout seul avec ma gratte à des trucs très “machines” (J-C M) en passant par des instruments de SB.

Quand tu dis “machines”, tu récupères des choses qui sont un peu dans l’esprit de L’amour comment procéder, où c’était aussi des machines qui tournaient ?

L’époque “machines” de L’amour comment procéder, c’était une époque où les machines étaient petites et faiblardes. C’était raide, on programmait les synthés : aujourd’hui, quand on dit “machines”, on joue dedans et on fait des boucles avec ce qu’on a joué. Même mes guitares, très acoustiques, ne deviennent magnifiques au final que parce qu’elles ont été tronquées, saucissonnées, remises en place... C’est pour ça que je n’ai jamais aussi bien joué que sur ce disque ! C’est très faux-cul, mais ça marche bien !
En plus, je trouve que j’ai eu beaucoup de joie avec ce disque : j’ai eu beaucoup de plaisir à l’écrire, à montrer ces chansons à J-C et à voir comment il réagissait, lui, devant. Quand il a amené les éléments du Logic, qu’il les a foutus dans les Genelec du studio, et qu’on a pu entendre ce que ça allait être au mix, j’ai de nouveau eu les poils qui montaient. Quand j’ai fait les voix, puis que je les ai entendues dans le mix, telles que prévues, j’ai encore eu les poils.

À propos, tu bidouilles beaucoup tes voix ?

Pas tant que ça... Généralement, on enregistre cinq prises d’un coup, et puis on les écoute, et phrase par phrase on fait glisser la “bonne” version dans une sixième piste de Logic, tac tac. Comme ça, on a tous les éléments qu’il faut, et c’est d’une cohérence parfaite, on ne déplace rien. Sauf que si on veut, quand un refrain est bien chanté, on a tendance à l’utiliser comme “sous-voix” d’un autre refrain.
Au moment où j’ai entendu les mixages, donc, avec les voix dedans, j’ai encore eu les poils... J’ai éclaté de rire quand j’ai entendu Le pédophile de Kreuzlingen, ça m’a fait pisser. J’ai pleuré de joie en écoutant la chanson pour mes filles, parce que j’ai trouvé le résultat sublime, heureux comme tout. Je suis allé au mastering, et là encore, c’est monté d’un cran, j’ai encore eu des moments d’émotion. Alors je me dis que si moi, j’arrive à éprouver quelque chose à tous les stades de cette production, c’est que c’est plutôt bien parti, que c’est une bonne fusée...

C’est la première fois ? Pourtant, je trouve le précédent très réussi également...

Oui, Des enfants si doux est un beau disque, mais où la musique est un peu faite par des musiciens pour se dire qu’on fait de la musique acoustique, bien comme il faut. Disons que c’est un disque pour lequel on espérait quatre ffff dans Télérama et on n’en a eu que trois parce qu’ils en ont oublié un, mais c’est un peu ce que j’appelle une “musique Télérama”. Tandis que là, si on a quatre ffff dans Télérama, c’est parce qu’ils nous remettent celui qu’ils avaient oublié la dernière fois ! C’est pas de la musique Télérama, ce coup-là, tu comprends...
Ce qu’il y a de drôle, si tu veux, c’est que ce disque, qui est fait de façon très contemporaine, très actuelle, très neuve, très “now”, eh ben François Dacla, le boss d’EPM, qui est quand même le producteur de Georges Chelon et d’Anne Sylvestre et de Michel Bernard, il l’adore ! Autrement dit, son côté contemporain ne gêne pas du tout ici, dans ce que d’aucuns appellent la “boule à mites” de la chanson française. Dans l’armoire à naphtaline de la chanson française de qualité, mon dernier album ne gêne pas...

Quoi de surprenant, dans la mesure où même Bruce Swedien, grand gourou de la bande analogique, s’est mis à Pro Tools ?!?

Il n’y a plus beaucoup, beaucoup de différence entre une console de studio très chère et une petite Mackie, par exemple... La chose qui est possible, à condition d’avoir un gros ordinateur, est d’utiliser plein de plug-ins afin de récupérer des couleurs analogiques. Nous, on était toujours un peu courts : quand on voulait mettre en parallèle plusieurs plug-ins, ça n’allait plus, on devait copier la piste avec son effet avant de réutiliser le plug-in sur autre chose !

Te voilà donc incollable en informatique musicale !

Je me sers aussi de l’ordinateur pour autre chose ! Par exemple, mon dossier de presse, je l’ai réalisé moi-même avec Corel Draw, je gère mes ordinateurs, c’est plus ou moins propre... Je fais de l’architecture sur ordinateur aussi, sur AutoCAD (je continue de faire l’architecte, un peu...) : pour moi, l’ordinateur est quelque chose de maîtrisé, c’est un ami, un objet très amical... sauf quand il me plante mes mails !
Je rêve de Mac : je suis sur PC à cause d’AutoCAD. Mais en fait, je devrais acheter un mauvais ordinateur pour AutoCAD, ne faire tourner qu’AutoCAD dessus, et avoir un iMac pour le reste, parce que c’est trop génial, le Mac...

Sur “on leur doit des enfants si doux”, tu avais fait aussi une tournée derrière ?

Ça s’était mal goupillé. On avait fait une semaine au Café de la Danse, ça s’était bien passé, il y avait du monde, tout le monde était d’accord pour dire que c’était des beaux concerts, avec le groupe du disque. Mais bordel de Dieu, ça faisait des concerts trop chers, et ils ne l’ont pas vendu en tournée. La bande était un peu démotivée, alors j’ai entamé une sorte de traversée du désert &endash; j’ai fait quelques spectacles avec mon compère Lods, notamment.
Là, aujourd’hui, j’ai des chansons qui font un beau disque, et on espère que ça me ressort de la merde...

On dirait que pour toi, On leur doit des enfants si doux est un disque maudit...


C’est un disque dont l’écriture s’est déroulée un peu avant et juste après la mort de ma mère. Ce deuil, c’est un tournant, il fait réaliser qu’on est là pour un bon moment, et la gaîté que ça dégage est pour le moins discutable.

Il y a une chanson qui parle de ta mère, d’ailleurs, dedans ?

Oui, oui, tout à fait. Dans ma tête, ce disque est dans un sillon de deuil : depuis le premier sillon jusqu’à la fin, on fait tout le tour comme ça. Puis après, je suis sorti de ça, et ça a donné les chansons qui sont sur le dernier album ! À mon avis, c’est plus gai, et le côté bordélique d’aller une chanson de 93, une autre de 97, une de 83, etc., les vieilles chansons que j’ai mis là-dedans, ça donne au final un bordel assez gai, et j’aime bien ça. Les huit textes nouveaux de l’album sont reproduits à la fin du press book !

Tu as composé ces chansons chez toi, à la guitare, ou tu bidouilles déjà des maquettes sur ton ordinateur et Logic ?

Je suis allé chez Jean-Christophe, à Paris, je lui chantais ma chanson, il enregistrait et il se démerdait avec ! On n’a pas besoin de lui dire “là, c’est un si bémol septième”, il écoute, il sait ce que c’est, il est guitariste et percussionniste. Il joue avec Winsberg, avec Daniel Mill, il a joué avec Angélique Kidjo, il a été directeur musical de Michel Fugain alors qu’il avait 21/22 ans, il a sorti un disque sous son nom, et il a un groupe.
C’est un guitariste hors pair : Denis Margadant joue très bien, mais Jean-Christophe, c’est encore la classe au-dessus...

Tiens, oui, Denis, c’est le grand absent de ce disque ?

Il nous a loué le studio, c’est tout. Il ne joue pas sur ce disque. Denis, il n’est pas arrangeur : il aime boire des coups, faire de la musique sympa, il sait me rattraper quand je me plante sur scène, mais c’est pas un auteur d’arrangements. C’est un job qu’il faut commencer à faire et aller jusqu’au bout. Denis, il aura toujours trop de trucs à faire, il est prof de chimie, et...

Prof de chimie ? Sérieux ?

Mais oui, il est prof de chimie dans une école de commerce à Genève, il a une virtuosité qui lui vient du classique, il vient d’ailleurs d’enregistrer un disque de guitare classique magnifique, son deuxième, il a son studio d’enregistrement, dans lequel il commence à se retrouver à peu près, il sait à peu près où sont les boutons, il joue convenablement de la guitare électrique et électro-acoustique, ET il est prof de chimie. Et alcoolique, en plus ! Il a donc plusieurs cordes à son arc. Mais du coup, si je lui donne dix chansons en lui disant “Allez, dans deux mois, il me les faut arrangées”, deux mois plus tard, il aura une idée et demie, parce qu’il n’aura pris le temps, il n’aura pas eu le temps de se plonger dedans.
Jean-Christophe, je l’ai coincé : ça l’intéressait d’avoir le job !

Il te connaissait déjà ?

Bien sûr, il avait déjà fait des arrangements sur On leur doit des enfants si doux ! C’était Daniel Mill et les autres musiciens qui nous l’avaient mis dans les jambes : ils m’avaient fait comprendre qu’ils étaient musiciens live mais pas producteurs, et m’avaient demandé de prendre un directeur artistique, et tant qu’à faire, Maillard, parce qu’il est très bon. Je l’ai cru, je n’avais de toute façon pas le choix, on était déjà à la limite du délai imparti pour le disque, et on a avancé. J’ai adoré travailler avec lui !
Une anecdote absolument géniale pour t’expliquer qui est Jean-Christophe Maillard : on travaillait une chanson, et on a voulu aller bouffer, parce que c’était midi, on avait faim, et puis Daniel Mill était en train de se mettre un truc dans les mains : on joue ensemble encore deux-trois fois, histoire de préparer le boulot pour quand on reviendrait de la bouffe. Tous les autres, le contrebassiste, le guitariste, moi, Jean-Christophe et le batteur, on pliait notre bazar et on se préparait à partir. L’autre, avec son accordéon, il était toujours en train de faire tourner sa phrase, en nous répétant obstinément “Oh, j’aimerais bien qu’on la refasse encore une fois, j’aimerais bien qu’on la refasse encore une fois...”. Personne ne s’arrêtait de ranger son bordel, tout le monde ne pensait qu’à foutre le camp. Et quand il a eu fini sa phrase à l’accordéon, Jean-Christophe Maillard a eu ce mot que je trouve sublime : “Tu vois, Daniel Mill, pourquoi tu fais pas chef ? C’est parce que quand tu dis quelque chose, tout le monde s’en bat les couilles !”. C’est une merveille : c’était tellement vrai, c’est d’une méchanceté tellement épouvantable, et c’était dit sans aucune espèce d’agressivité. En plus, c’était Daniel Mill qui avait amené Jean-Christophe Maillard, mais il n’avait aucun égard, rien du tout, J-C lui balançait des horreurs avec un plaisir...
Quand j’ai rappelé cette scène à Maillard deux ans après, il m’a dit “Oh non, c’est pas vrai, j’ai pas dit ça ?...”. Très sincère, en plus, il ne se souvenait plus, il ne s’est peut-être même pas rendu compte au moment où il a sorti cette connerie...
Pour ce disque-ci, sa grande phrase, c’était autre chose. J’étais un peu inquiet quant à la durée totale du disque, on regardait un peu ses arrangements, et à la fin du morceau, il me dit “Eh ben voilà, les trois minutes vingt à son pépère...”. Je trouve ça tellement génial, de me faire faire un disque moderne par un mec qui me prend pour un Bidochon total... Quand il me voit jouer de la guitare, pour lui ça doit être l’affliction intégrale, et puis en même temps, il me fait jouer mes guitares, et c’est elles qu’on entend sur le disque. Il en prend un soin jaloux, il est content de ça, parce que ça a une couleur dont il a envie d’avoir l’usage. Je trouve ça assez génial, ce côté “guitare rurale de Sarcolet”. Elle est là, elle est toujours rurale, mais elle pue pas la naphtaline.
Au petit déjeuner, je passais le dernier disque de Dylan, Freewheeling, à Maillard, la chanson Don’t Think So, It’s Alright. Je lui dis “Tu vois, ce picking qu’il fait, Dylan, je comprends pas comment il fait... J’aimerais être toi pour apprendre à faire ça”. Alors, il écoute le truc attentivement, et puis il me sort “Mais tu fais exactement pareil, ça va très bien, et puis de toute façon, de la musique comme ça, on ne PEUT plus en faire maintenant, c’est fini”. Il a tort, parce que Dylan vient de ressortir un disque sublime, on peut très bien faire de la vieille musique qui soit bonne ! J’ai eu la chance de voir Dylan sur scène le 8 Août à Montreux, j’étais terriblement heureux, bouleversé même, et je trouve vraiment que ce bon vieux rock’n’roll rural, western/country/rock... Je ne me sens pas du tout honteux d’être Bidochon et d’aimer ça.

Quand sort “L’amour est un commerce...” ?

Je pense qu’il sera en Suisse le 2 octobre. Il sortira en France avant les concerts du Sentier des Halles, fin octobre donc (le 22, en fait, NDR).
EPM fait un bon boulot, sur la distribution française de mes disques : ça me change de Scalen ou de Baillemont ! C’est Jean-Christophe Mouron, mon ancien “directeur sportif”, qui m’avait traîné ici. La noblesse de la chanson française, elle est là. Mon attachée de presse rock’n’roll est la plus sympa de Paris, Nicole Hollington.
En Suisse, c’est moi qui m’occupe de la mise en place. Et au Québec, c’est très difficile. C’est dommage, parce que j’y ai un public qui m’aime, et je ne peux pas y aller. Ils n’ont jamais deux pièces de dix pour faire une de vingt, c’est hallucinant, ils sont radins, ils veulent bien que tu ailles jouer chez eux, mais c’est à toi de trouver chez toi les subventions pour aller chez eux ! Par exemple, si Jim Corcoran veut faire une tournée avec moi en Suisse, c’est aussi avec un tourneur que je lui aurai trouvé en Suisse qu’il la fera. Après, quand j’ai fait jouer Jim Corcoran, Plume Latraverse et Richard Desjardins en Suisse, je l’ai fait par amitié, évidemment. Mais ensuite, quand on s’aperçoit qu’il n’y a jamais un ascenseur qui remonte, au bout d’un moment, on se dit que même si on ne s’entr’aide pas entre chanteurs, c’est pas étonnant si les producteurs te chient dessus...

Ça fait donc un certain temps que tu n’es pas allé jouer là-bas...

La dernière fois que j’y suis allé, en 1999, j’ai gagné le prix Miroir de la Chanson Française ! Un peu l’équivalent des Journées Georges Brassens que j’avais gagnées ici en 90, mais en mieux, parce que les Journées, c’était quand même des seconds couteaux qui postulaient pour avoir un prix. Là, c’est un vrai festival, qui engage des belles programmations, et ils distinguent quelqu’un. C’est un prix que je partage avec Michel Rivard, Plume Latraverse, Richard Desjardins, Philippe Léotard, CharlÉlie Couture, Maxime Leforestier... Du beau monde ! Le jury se balade de plateau en plateau, et donne un avis en regardant des gens qui ont été engagés pour donner un vrai concert, tandis que les journées de Sète, on jouait vingt minutes, c’est tout ! La soirée où j’ai joué à 9 heures, il y avait Tryo, à 10 heures et demie. Je les voyais jouer, je voyais les gens qui écoutaient ça, électrisés, moi je sortais de mon concert et écouter les autres après avoir joué soi-même, c’est comme regarder un film de cul après avoir baisé, c’est pas possible ! (rires) Pour moi, c’était complètement étrange, les gens qui me voyaient disaient “Ah tiens, c’est le mec qui ajoué tout à l’heure...”.
Trois jours après, j’ai appris que j’avais gagné le Miroir de la Chanson Française, j’ai été assez content !

Tu as toujours ta maison de production, Côtes du Rhône ?

Oui, elle a déménagé à Genève ! J’ai un copain qui m’a dit “J’ai un petit immeuble, là, il faudrait que tu me fasses un plan pour que je puisse déposer au département des Travaux Publics. Je vais voir, et je lui réponds que je lui ferai un plan à la con. Et puis dix jours après, il me rappelle, me dit “Bon, c’est plus la peine de faire un plan, il y a eu un incendie !”. Alors je retourne voir : au quatrième étage, ça avait brûlé, et ça avait brûlé le toit aussi. Les combles étaient pleins de suie noire et de dégueulassetés. Je dis à mon gars “Toute cette merde, là, tu vas l’enlever ?” “Ben oui, je suis obligé !” “Et les locataires, après, tu crois qu’ils peuvent refaire des galetas, ou tu veux vendre tes combles pour faire autre chose ?” “Ben, je revends volontiers mes combles...” “Bon, je te les achète, si tu me fais un prix raisonnable”... Voilà comment je me suis acheté l’étage d’un immeuble ! J’ai fait deux appartements dedans : j’en loue un, ce qui me paie le prêt, et j’habite l’autre. Ça facilite beaucoup la vie d’artiste, de ne pas avoir de loyer à payer !

C’est bien connu, les artistes habitent toujours sous les combles &endash; voir les chansons de Ferré, Brassens...

C’est très bien, mais qu’est-ce qu’il fait chaud l’été, par contre...

Où cases-tu tes disques, tes guitares et tout ça ?

J’ai un petit garage dans la cour, qui est tout rempli !

Quand tu te balades en concert, tu es autonome ?

Oui, j’ai ma petite console, une Yamaha 01V, un micro HF voix, un micro guitare HF, une pédale MIDI pour changer d’une chanson à l’autre les réglages de voix sur la console, les égaliseurs de guitare...

Finie, ta période “orchestre japonais” du début des années 90 (un Korg M1 sur lequel Sarclo faisait tourner, en concert, quelques morceaux programmés, NDR) ?

Je n’ai rien de programmé sur scène ! J’ai un peu honte quand je repense à ce M1. Il y a peu de choses dont je n’ai pas à m’enorgueillir, mais ça, c’était vraiment terrible ! Il m’a suivi pendant un an et demi, j’ai fait pas mal de concerts avec, le Théâtre de Dix Heures notamment. Ça n’a laissé de souvenir formidable à personne, ça !
Pour cet hiver, j’ai fait des demandes de subventions à Zurich, à Berne, à Genève, pour pouvoir faire les concerts ici, à Paris. Je me suis dit “Qu’est-ce que je leur envoie comme doc, pour leur dire qui je suis ?”. Alors j’ai fait Yahoo, une recherche sur Sarclo, et paf, je suis tombé chez Ernould, alors je me suis dit “Bon, je vais voir ce qu’il y a chez ce garçon...”. J’ai imprimé les 25 pages que tu m’as consacrées, c’est monstrueux, tu n’es pas loin d’une ensarclopédie... Je leur ai envoyé ça, sans rien d’autre. Et ils m’ont accordé presque autant que je leur demandais, 17000 francs suisses.

Je suis très flatté... Rendez-vous au Sentier des Halles !!!


© 2001 Franck Ernould (franck.ernould@sfr.fr)

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