INTERVIEW SARCLO
7 Décembre 1994, Sentier
des Halles

Sarcloret
est né à Paris le 17 juin 1951, d'une "famille noble"
remontant au 13 ème siècle. Son vrai nom est Michel de Senarclens
&endash; et il précise, très pince-sans-rire, que le Prince
Charles est son cousin par la fesse gauche... Notre homme vit entre
la Suisse, où il habite, et la France, où il domicilie sa maison de
production, CdR (pour Côtes du Rhône Productions) à Vulbens. Pour
l'anecdote, l'auteur de ces lignes s'était vu offrir, en 1990, une
bouteille de vin rouge avec étiquette Sarclo en prime avec les deux
CD achetés à l'issue du concert de l'Olympia… Une opération
qu'il eût peut-être fallu étendre à la FNAC et autres grands
disquaires, chez qui la présence dans les bacs de disques signés
Sarclo est hélas, le plus souvent, épisodique.
Entre la chanson
et lui, c'est déjà une longue histoire. Sarclo admet n'avoir jamais
touché une guitare avant vingt ans ! À l'issue de ses études
d'architecte, où il a pas mal joué et composé de chansons, il
déniche des souscripteurs, et se lance dans un double album vinyle
autoproduit, enfin, estampillé CDR… « Il y avait une face où
j'étais tout seul en public, une face "rock" avec des
copains, une face un peu "folk", et une face "jazz".
27 chansons en tout, le son était innommable, mais l'ambiance était
plutôt déconneuse et ahurie, c'est en quelque sorte un projet de
fin d'études à peu près introuvable maintenant ». Ce disque
s'appelle "Les plus grands succès de Sarcloret" : avis aux
chineurs, je suis preneur d'un exemplaire ! Puis notre Sarclo se
retrouve signé chez Polydor : un honneur qu'il doit notamment à un
certain Renaud Séchan… « Comme je n'avais pas de nouvelles
chansons, ils voulaient réenregistrer les mêmes : ils ont fait "Les
premiers adieux de Sarcloret", ce que j'appelle les doublons.
Ensuite, après moult discussions, ils m'ont proposé un 45 tours,
avec Albert Marcœur pour arrangeur, que j'avais demandé. Moi, je
voulais faire un album : j'ai repris mes affaires, et je les ai
envoyés paître. Pour moi, la chanson restait encore quelque peu en
marge, je faisais encore de l'architecture.
J'ai donc produit tout
seul, sur CdR, en 1985, "Les pulls de ma poule", qui a été
réédité sur CD en 94. Renaud en avait relu les chansons avec moi,
et j'ai eu beaucoup de plaisir à le regarder regarder un texte. Il
est très simple, il dit simplement "Ca, je comprends pas",
"Ca c'est compliqué, c'est pas la peine", "Ca, ça va
pas", "Ca, ça traverse pas, ça passe pas". On
comprend un peu l'un peu trop grande facilité dans ses chansons, que
je trouve pour ma part parfois trop convenues. Il y a parfois des
sentiments qu'on sait qu'il prête aux autres, alors il se les
attribue... Mais l'exigence de transparence et de clarté qu'il a, je
trouve ça très bien, le côté immédiat des choses.. ». Il en
résulte, au final, un très bel album, 11 titres en studio, où tout
ce qu'on aimera ensuite dans Sarclo se trouve déjà : la tendresse
("Quand tu seras petite", "Les pulls de ma poule",
"Courajod", "Mon petit bonheur la chance"…), le
côté anar râleur ("Dieu", "Ducon"…), la
philosophie absurde ("Mourir c'est périr un peu"…).
Publié
en 1987, l'album suivant s'appelle "Les mots c'est beau". 4
titres studio, 16 titres live, même si la différence ne s'entend
pas… « Quelques chansons en public ne "sonnaient"
pas, alors nous avons décidé de les refaire ». Le disque
contient nombre de chansons marquantes de Sarclo : "Tous les
chanteurs sont des crétins", "La valse des dictateurs",
"La petite laine", "Comparaison (n'est pas raison)"…
et se clot par une reprise de "Mourir c'est périr un peu".
C'est à partir de ce CD qu'on commence à se demander pourquoi
diable Sarclo n'est pas davantage remarqué et programmé… même
s'il tourne pas mal, en Suisse notamment, mais aussi en France, au
Québec, etc.
En 1990, Sarclo enregistre d'abord un 45 tours :
"Mon Papa"/"Les Mouettes". « Nous sommes
ensuite retournés au studio Valesco (en fait, un local appartenant à
Serge Kaufmann, Benoît Corboz et Denis Margadant) répéter les
morceaux pour faire une belle scène et enregistrer les rythmiques.
Après les vacances, nous avons fait les overdubs, en prenant notre
temps. Le compteur ne tourne pas, Valesco n'est pas un studio
commercial... ». Le fruit de tous ces efforts : "L'amour,
comment procéder", qui mélange des titres séquencés avec des
machines et d'autres joués par un "vrai" groupe. Le CD a
LE son, et recèle, là encore, son content de pépites : la
chanson-titre, "D'accord", "Mon papa", "Pleurer
dans tes bras", "J'en ai marre", "Les mouettes"…
Il se termine en farce : d'une part une chanson bébête en 30
secondes chrono, que n'aurait pas reniée Odeurs à sa grande époque
: "L'okapi". D'autre part, une reprise de "J'en ai
marre", en version musette hyperspeedée, qui est une sorte
d'autocritique du disque. « Le disque s'autodétruit à la fin,
on dit "on l'a fait comme vous avez entendu, mais on aurait
aussi pu le faire comme ça..." ». Sur la pochette, Sarclo,
sourire narquois et cigare au bec, chemise/cravate/veste/jeans, se
donne un genre…
Année phare
1990 est une
année marquante pour Sarclo à un autre titre : il remporte en effet
le Grand Prix de la Chanson des Journées Internationales Georges
Brassens ! « On a envoyé une cassette avec trois-quatre chansons
dessus. J'ai été sélectionné parmi 80 personnes qui avaient
postulé pour la finale. Il y avait huit finalistes, dont Mil
Mougenot, Vincent Absil… Vingt minutes sur scène en tout pour
convaincre un public. Je suis allé les voir, à la rue VdT, en leur
disant « J'ai des chansons qui font une minute et demie, alors
quatre pour vingt minutes, je sais pas faire ! ». J'ai donc eu le
droit de chanter six chansons… et j'ai eu le Prix ! Ca donnait un
Olympia, un chèque avec lequel j'ai fait un 45 tours pour Boris
Santeff, une chaîne stéréo, les œuvres complètes de Georges
Brassens, un magnétoscope… et une notoriété que je n'avais pas
auparavant, surtout en Suisse : ça leur a fait plaisir que j'aie eu
une sucette, ils aiment bien être sûrs que ça vaut quelque chose !
». Pour l'anecdote, grâce à une invitation France Inter,
l'auteur de ces lignes se rendit ce soir-là à l'Olympia… et ne
s'en est guère remis depuis, cette interview en témoigne ! Entre
autres déclarations fracassantes, Sarclo nous fit applaudir puis
réapplaudir lors de son entrée en scène, puis décréta : « C'est
vrai, ici, les applaudissements n'ont pas le même goût qu'ailleurs
! »… La soirée dura jusqu'à bien au-delà de minuit, avec de
multiples premières parties, et le concert de Sarclo lui-même fut
irréprochable.
Cette même année, Sarclo devient chanteur à
plein temps : « J'ai cessé de faire l'architecte en 1990, au
moment du Prix Georges Brassens. La crise économique en est un peu
responsable, il n'y avait plus de boulot pour les architectes à
Genève. N'empêche que c'est un très beau boulot, même si je n'ai
pas beaucoup de talent pour remplir les classeurs, je suis plutôt
désorganisé. J'ai fait de belles maisons, dans lesquelles les gens
sont heureux d'habiter. Bref, aujourd'hui, j'ai plus de chantiers en
chansons que de chantiers en chantier ».
En 1992, paraît
"Une tristesse bleue et grise", enregistré en public, avec
plein de musiciens différents. Ambiance un peu désabusée, à
l'image de la photo de pochette, où Sarclo est assis sur un seuil de
porte, pieds nus, jeans et T-shirt, le regard un rien sévère tourné
sur le côté… 20 titres en public, 15 musiciens, un répertoire
essentiellement composé d'anciennes chansons, à sept exceptions
près. « Sur six soirs, j'ai invité des gens assez remarquables,
la musique qui en a résulté était plutôt marrante, on a gardé
les meilleurs moments. C'est le disque que je préfère de tous ceux
que j'ai faits (à part le prochain) : je le trouve assez courageux,
les musiciens prenaient des risques, se mouillaient pour moi &endash;
et tout BBFC est venu (ce groupe de jazz qui a une renommée
européenne), François Guye, violoncelliste classique de renom...
voilà pourquoi je suis attaché à ce disque ». Sarclo se
montre d'ailleurs assez fidèle à ses musiciens, dont on retrouve
les noms, au fil des années, d'une pochette à une autre : ainsi,
Denis Margadant, qui joue encore avec lui en 2001, était déjà là
en 1985, sur "Les Pulls de ma poule". « Quand je tombe
sur des gens pas trop cons, pas trop désagréables, qui boivent bien
les verres qu'on leur verse, que ça roule, qu'on ne s'emmerde pas,
alors c'est bien... Quand je me plante sur scène, ils suivent, et on
ne remarque pas trop ! ».
En 1993, encore un nouveau
Sarclo live, sobrement appelé Sarclo Solo. Nouveauté : les
commentaires inter-titres de notre chanteur helvète, reproduits mot
pour mot dans le livret. On pense souvent à certains côtés de
Desproges lorsqu'il haranguait sans pitié son public, le poussant
souvent aux frontières du malaise ; sauf que chez Sarclo, la phrase
qui détend soudain l'atmosphère, le gros mot savamment amené ou la
pirouette finale viennent toujours dissiper une éventuelle
complaisance…Notre homme écume alors les scènes (dont celle du
Théâtre de Dix Heures, à Paris) accompagné de sa guitare
acoustique et de son orchestre japonais : un synthétiseur Korg M1,
sur lequel il déclenche des séquences pour telle ou telle chanson.
Cet album est constitué d'estraits de ce spectacle, enregistrés ici
et là. Beaucoup de titres déjà anciens, pas trop de redites avec
le précédent live ("Les nichons"), une version déclamée
de "L'amour, comment procéder"… Aussi, un poème de
Charles Cros, "À ma femme endormie". Intéressant, mais on
attend la suite !
Elle mettra encore un peu de temps à se
matérialiser… Lors de cette interview, fin 94, l'album "L'amour
de l'amour (et la chair à saucisses) était en gestation. Il sera
finalement publié en… 1996 ! Il fournit le prétexte de cette
interview, l'après-midi du 7 Décembre 1994, au Sentier des Halles,
que Sarclo occupe avec le fidèle Denis Margadant à la guitare
pendant plusieurs semaines. Le spectacle porte d'ailleurs le nom du
disque qui suivra.
Ton nouveau spectacle, "L'amour de
l'amour", comporte pas mal de nouvelles chansons...
Il
va donner un disque du même nom. Ce sont des chansons qui me
plaisent beaucoup, certaines datent déjà d'une année, d'autres de
moins longtemps. La plus récente est celle que j'ai écrite pour ma
mère, "Chanson d'automne". Une très récente s'appelle
"L'Aveugle". Il m'est arrivé une chose rigolote, j'ai vu
sortir un chien d'aveugle d'un immeuble, avec l'aveugle derrière. Je
me suis dit "C'est quand même sympa, un chien qui promène son
aveugle", puis après le chien a tourné à droite sur la
pelouse, il a pissé, puis ils sont rentrés tous deux dans
l'immeuble. Alors je me suis dit "Est-ce que c'est le chien qui
sort l'aveugle, est-ce l'aveugle qui sort le chien ?". Et j'ai
écrit le texte… Le refrain, c'est "Que serait Kouchner sans
la guerre/ Mère Thérésa sans Calcutta/ C'est en hiver que l'Abbé
Pierre/ Peut faire un tabac...". Ca m'amuse beaucoup de jouer
sur les bons sentiments : "C'est joli de rendre service/c'est
utile, c'est agréable/Quand c'est gratuit, c'est tout bénéfice/pour
le contribuable...". Je n'ai pas encore la musique, mais
j'aimerais bien la mettre sur le disque, ce serait bonnard.
Tu
aimes aussi reprendre des chansons d'un album à l'autre, les
éclairer chaque fois différemment - "Mourir, c'est périr un
peu", par exemple. Les mots n'évoluent pas, c'est la musique
qui change.
"Sarclo Solo", on me le reproche
parfois en Suisse, on me dit "Oh, il aurait quand même pu faire
un vrai disque". Pour ma part, je me place dans une perspective
presque pédagogique, j'ai envie de dire aux gens qu'une chanson
n'est pas une oeuvre définitive, qu'on peut jongler avec, la
retourner comme un gant de cuisine, feutre dehors et caoutchouc
dedans, pour le faire sécher. Il y a aussi des chansons que j'ai
l'impression d'avoir loupées : par exemple, sur le disque "Une
tristesse bleue et grise", nous avons mis "Sur une lueur de
ton langage" dans une version qui ne nous satisfait qu'à
moitié, parce qu'on n'avait pas mieux... Ce qu'on a fait est assez
conventionnel, assez haché, que le texte ne respire pas beaucoup du
coup.. En plus, le beat jazz ne me plaît plus beaucoup en ce moment,
je trouve ce que nous faisons à deux avec Denis Margadant plus
vivant, et j'ai un guitariste sauvage, un mec de Montréal, qui joue
avec Jim Corcoran, il s'appelle Bobby Cohen, c'est un vrai fou de la
guitare, il a joué cette chanson sur scène avec moi, et il l'a
transformée au point que je me suis dit : "Là, cette chanson
est sauvée, elle est vivante, elle est exemplaire". Du coup,
j'ai toujours envie de me dire que mes chansons ont encore une
chance, tant qu'elles n'ont pas été vendues à 600 000 exemplaires,
de devenir une chose que les gens peuvent écouter.
C'est
d'ailleurs une chanson un peu à part, dans ton répertoire, avec les
assonances, la syntaxe brutalisée...
J'avais lu ce
bouquin de Vautrin, "Un grand pas vers le Bon Dieu", où il
inventait des tas de mots, pour faire semblant d'être un cajun,
comme ça. Comme je trouvais ça assez joli, j'ai eu envie d'en faire
aussi. Finalement, je n'en ai inventé qu'un pour toute la chanson,
mais je me suis amusé à déplacer des mots, à prendre des mots
censés avoir un sens, puis les en priver, pour créer des images par
la sonorité des choses.
Un peu comme Gainsbourg dans
certaines de ses chansons ("Pas long feu", par exemple)
?
Oui, sauf qu'il donne un contresens à ses mots en
dérythmant une expression toute faite : ce n'est pas déplacer le
sens des choses, ce n'est pas utiliser des mots hors de leur sens.
Lui le fait dans "Variations sur Marilou", mais toujours
dans un sens facile à comprendre. Je me suis assez protégé contre
le sens de ma chanson : la clé est dans le sous-titre, "Ma nuit
avec Julia Migenes Johnson". C'est une nuit d'amour, on essaie
d'y réfléchir, et on s'aperçoit que c'est pas racontable. Alors,
n'étant pas racontable, que peut-on en dire, comment peut-on
s'amuser à s'émouvoir sur une chose non racontable, à rendre la
chose à la fois fumeuse et transparente ?
Comment as-tu
décidé de jouer en duo sur scène avec Denis Margadant ?
A
la suite de ces concerts dont je te parlais tout à l'heure, avec
Bobby Cohen. J'ai demandé à Denis s'il avait envie de se coller au
même turbin, j'étais seul sur scène depuis longtemps j'avais viré
l'orchestre japonais (le M1) pour ne faire que de la guitare, et
quand j'ai eu le besoin d'avoir plus de musique, j'ai eu l'idée des
deux guitares. Denis a mis très peu de temps à posséder les
chansons.
Quels sont tes rapports avec EPM, dont le logo
apparaît pour la première fois sur ta compilation, "T'es belle
comme le Petit Larousse à la page des avions" ?
Ils
distribuent les bandes que je produis, leur nom apparaît donc à
côté de celui de CDR Productions... Ils succèdent donc à
Baillemont, à Scalen, dans la lourde tâche de mettre mes disques à
la disposition du public.
Tu es basé en France ou en
Suisse ?
Je suis à Vulbens, à 25 km de Genève, en
France voisine, ce qu'on appelle le bassin genevois, mais c'est vers
la frontière. Je me suis aménagé une espèce de grange, où le sol
était en terre battue. J'ai tout refait, fait les murs, les
escaliers, les trous pour les fenêtres, les cuisines… Une vraie
rénovation, avec mes petites mains. C'est là qu'est domicilié Côte
du Rhône Production, d'où j'envoie mes disques, où je répète, où
je range mes guitares.
C'est toi qui t'occupes complètement
de tes CD : pochettes, visuels, expédition en direct…
C'est
moi qui suis tout ça ! Les CD sont tirés à 2000 exemplaires au
début, et j'en fais presser 1000 chaque fois que je suis à court !
J'ai des tirages de 4 à 6000 par album, dont la plupart se vend
après les concerts. Je suis un artisan !
C'est ce qui fait
ton charme… Quoique quand je t'ai découvert à l'Olympia, en 1990,
c'était carrément toute une soirée qui t'était consacrée, tu
avais invité des premières parties, tu avais tout un groupe avec
toi !
C'était le groupe de L'amour comment procéder,
avec le sonorisateur qui nous suivait à l'époque, qui connaissait
la combine. En première partie, il y avait notamment Michel Besson,
l'accordéoniste qui joue la deuxième version de J'en ai marre,
à la fin de l'album.
Les concerts en Suisse, je m'en occupe, avec
la sœur de ma gonzesse, que j'ai intronisée Directeur Sportif en
Suisse. J'ai un autre Directeur Sportif ici, qui me trouve des
concerts en France et fait un peu de réclame pour mes disques :
Jean-Michel Mouron. Mais actuellement, ça ne marche pas vraiment, je
ne suis pas très content ! Il y a des bons contacts avec EPM pour
produire un album avec le frère de Renaud, David Séchan, qui va
être éditeur et mettre de la thune sur une pré-production.
Combien
de concerts fais-tu par an ?
En 92, j'ai fait une tournée
de 150 dates. Depuis, c'est plutôt une centaine. Ca va vite : six
semaines quelque part, ça fait déjà 30 concerts ! C'est la Suisse
Romande qui me fait les deux tiers, j'y suis une sorte de "vieille
gloire locale", ce qui me facilite le boulot.
La différence
qu'il y a entre la qualité de ce que je peux produire et la qualité
de ce que d'autres peuvent produire avec le même niveau de notoriété
en France, c'est que je suis connu en Suisse, ce qui me permet
d'avoir un peu de moyens de production, ainsi que quelques
subventions, ce qui facilite les choses, c'est pas la honte. Ils
m'ont bien aidé pour cette année (1994). J'avais demandé 25'000
francs suisses (dix briques en FF), j'en ai eu 18'000 pour la
production du disque, du spectacle, son exportation à Paris,
etc.
Qu'écoutes-tu en ce moment ?
Desjardins,
que je considère comme la plus grande révélation en matière de
chanson depuis Couture en 80... Il chante vraiment pour les adultes,
un peu comme Souchon ou Renaud. Cabrel, Daho, Niagara... eux,
chantent pour les petits, ils ne me passionnent pas. Chez moi,
j'écoute J-S Bach, Dylan, Miles Davis, Manuel Gottschalk... et
France Info. Dans la voiture, j'écoute beaucoup Bruce Cockburn, Dart
to the Heart, en ce moment, qui m'a été offert par Jim Corcoran
: un disque insensé, qui va du rock le plus américain, avec les
cuivres et tout le bataclan, à la ballade sans paroles jouée à la
guitare acoustique, en passant par le folk le plus "picking",
le rock le plus débridé… C'est pas chiant, pas heurté, c'est un
disque pas lassant, je le mets dans la bagnole sans arrêt !
Où
enregistres-tu ton prochain album ?
Chez Manfred Kovacic
(ex-musicien de Bashung, NDR), à Carpentras. Il a équipé son
studio Vega d'une console 72 voies récupérée chez Pathé, qu'il a
entièrement refaite. Il enregistre et il mixe, produit et arrange,
il a travaillé avec Pierre Eliane sur l'album "Thérèse
Songs", dont j'adore le son. Pierre Eliane est moine depuis
quelques années et chante des textes de Thérèse de Lisieux. Ca
devrait être un cauchemar véritable, mais pas du tout : la sonorité
généreuse des chants, les mélodies sont splendides, tout comme la
réalisation. Je préfère aller dans un studio qui fait quelque
chose que j'aime, plutôt que d'arriver et demander à reproduire le
son de mon disque précédent. En fait, je vais donner à Manfred
Kovacic le disque de Bruce Cockburn dont je parlais tout à l'heure,
charge à lui de trouver une synthèse entre ce disque-là, ce qu'il
a fait avec Pierre Eliane, et mettre Sarcloret là-dedans...
Il
fait quoi, Manfred ?
Producteur et arrangeur. Mais il va
le faire sur la base de ce qu'il va venir entendre demain soir
ici.
N'est-il pas marqué synthés ? Dans KGDD, le groupe
de Bashung du début des années 80, son influence électronique
était prépondérante, jusqu'à Play Blessures
et Figure Imposée…
Ìl a beaucoup
changé… Chez lui, il y a des amplis à lampes, des réverbes à
ressorts, tout est vintage, un vrai B3 avec la cabine Leslie, et moi
je vise le son acoustique, sans sampler, sans électronique. Moi, je
suis un peu coincé : j'ai envie de faire ce disque chez Manfred
Kovacic, de m'installer dans un fauteuil, d'écouter tourner, de dire
« Ouais, là ça va », et puis de chanter, que ça soit fait, et
pas envie de m'emmerder à aller faire des allers-retours. Lui fait
ça aussi pour aller à la « pêche aux producteurs »… On verra
comment ça s'arrangera avec David Séchan ! Moi, j'aimerais vraiment
faire un disque entre John Wesley Harding et Blood on the Tracks
!
Que les os, alors !
Le disque de Bruce
Cockburn dont je te parlais tout à l'heure a été produit par
T-Bone Burnett, qui a été un des guitaristes de Dylan. J'ai envoyé
des faxes aux USA pour lui demander si ça l'intéresserait, mais ils
n'ont pas répondu…
Sans parler de "Tous les
chanteurs sont des crétins", tu cites parfois des collègues,
dans tes chansons : « les premières chansons de Couture », par
exemple : c'est le premier Couture qui te plaît ?
J'aime
beaucoup les Chansons dans la sciure, je donnerais beaucoup
pour en avoir une copie…, le Pêcheur, Pochette Surprise,
Poèmes Rock… Après, j'ai l'impression qu'il y a trois/quatre
bonnes chansons par album, pas plus. Peut-être parce que Pierre
Éliane n'était plus là pour "serrer" la production, le
regard… C'est justement pour ça que j'avais du plaisir à bosser
souvent avec des gens, leur montrer mes textes… Maintenant je ne le
fais plus, c'est peut-être un tort. On est trop dans ce qu'on fait
pour avoir la distance, la relecture est un art difficile.
Qu'est-ce
qui vient d'abord, chez toi : texte ou musique ?
Le texte
d'abord, la musique ensuite, et il faut généralement revoir un peu
le texte là-dessus ! Par exemple, Courajod a été écrite en
décasyllabes, puis en dodécasyllabes, en octo, puis panaché 8/10,
10/11, 11/12… J'ai fini avec trois versions, j'ai tout combiné,
tous les vers à 8 sont passés à la trappe, tout s'est
grippé/dégrippé sur la musique : il ne faut pas que les mots
soient des empêcheurs de tourner en rond.
Je relis énormément :
je sauvegarde un document sur mon Mac, je le ressors, puis le
sauvegarde sous un autre numéro. Comme ça, j'ai plusieurs versions,
et je peux corriger sans avoir peur de détruire une belle idée,
parce que je garde les deux. Après, je me retrouve avec huit/douze
versions d'une même chanson, comme ç'a été le cas avec Éloge
d'une tristesse bleue et grise, et encore j'avais jeté les
versions intermédiaires ! La version définitive est une fusion des
douze autres. Sur une lueur de son langage aussi, il m'a fallu
à peu près trois semaines de boulot à plein temps ; même chose
pour D'accord… Un boulot énorme, il fallait arriver à la
fois à vivre un chagrin et à s'en détacher, à pleurer à mi-temps
pour pouvoir mettre le reste du temps sur l'écriture et le faire
avec élégance. C'est une chanson que je trouve élégante, qui
continue de me séduire, mais c'est parce que je sais que j'ai mis
beaucoup de boulot dedans, et je le vois. Du coup, quand je fais tout
ce boulot sur une chanson, je ne donne plus aux gens le droit de me
dire « Mais dis donc, là, il y a un adjectif de travers… ». Je
ne vais pas aller chercher Pierre Éliane pour qu'il me dise ça !
Par contre, j'ai des chansons "coup de bol", comme celle
que j'ai faite pour mon père, qui est venue en une demi-heure, et
personne ne l'a relue non plus, tout le monde trouve qu'elle est
ronde comme ça.
Je trouve ça étonnant, qu'une chanson
comme "Mon papa", qui marque tous ceux à qui je la fais
écouter, ne t'ait pas fait davantage connaître !
Le père
de tout ça, pour moi, c'est Boris Vian ! Le premier mec qui a écrit
de façon décente dans la chanson, c'est lui : Gainsbourg l'a
reconnu et s'est lancé dans la chanson à sa suite. Je sais aussi à
peu près la moitié de Brassens par cœur, normal ! Le problème
qu'ont parfois certains chanteurs, c'est qu'ils n'ont pas assez de
culture dans leur métier, et qu'ils refont sans s'en rendre compte
des chansons qui ont déjà été faites : c'est un petit peu
casse-pied ! Cela dit, j'ai des lacunes aussi : j'adore Caussimon
(Ostende), mais je ne connais pas le reste de son œuvre.
Quand Michel Bühler chante Ostende, on tremble… Il tourne
le dos, il se met au piano, le dos voûté, et il t'emmène à
Ostende ! C'est beau, c'est génial. On ne peut pas tout connaître
!
Le livret Idiotensichergesammeltewerke
donne l'occasion de te découvrir sous de multiples aspects, par des
photos s'étendant sur bientôt vingt ans de carrière…
La
plus honteuse, c'est celle sur laquelle je suis barbu ! (page 98,
NDR). Avec une chemise à carreaux, en plus ! Moi, ce livret,
j'aurais voulu les textes, une photo par album, et puis c'est tout.
Mais le gars qui s'est mis au boulot pour faire ça s'est un peu
surinvesti, il y a passé beaucoup de temps, et quand j'ai eu le
résultat entre les mains, il était trop tard pour faire marche
arrière, les délais étaient déjà dépassés. Ca ne ressemble
donc pas à ce que je voulais, mais on s'en fiche complètement, ça
n'a pas la moindre importance !
Je trouve ça assez sympa,
ce côté fourre-tout, avec aucune chronologie, les photos
déformées/zoomées…
Il est venu chez moi, et est
reparti avec un carton de photos ! Il voulait une photo de mon père,
je trouvais ça ridicule, alors on a mis une mosaïque de photos du
Général Guisan, une « gloire locale ». Et pour La Valse des
Dictateurs, on l'a mis en grand. Une chanson appréciée avec
ferveur en Suisse, d'ailleurs : feu le Général Guisan est un gars
qui a réussi ; par magouille et politique (ce qui revient au même),
à maintenir la Suisse en dehors de la dernière guerre, au prix
quelquefois de compromissions dégoûtantes, mais enfin il est quand
même celui qui a évité qu'on se mouille de trop là-dedans.
Ton
concert est composé de chansons assez mid-tempo…
Je
suis prisonnier de l'ambiance du nouveau disque, qui est plutôt
douce. Et puis dans les anciennes chansons qu'on veut sauver, les
plus belles sont plutôt les douces. Je ne peux pas laisser tomber
Comparaison, Mon papa, Mon amour a perdu son
chapeau… Alors il faut aller chercher les rigolotes :
j'aimerais bien faire sur scène La saga des crottes de nez,
des trucs comme ça, mais on a ici le théâtre à 8 heures 5, il
faut le rendre à 9 heures et demie : je ne me plains pas, mais au
Palais des Glaces, on aura la soirée. Je pourrai faire un entracte,
faire un spectacle long, faire rire plus, pleurer plus. En accentuant
peut-être un peu le côté « sketch ».
Finalement, c'est
Jean-Michel Kajdan, un célèbre guitariste parisien qui, à côté
de plusieurs excellents albums solo, a joué avec le gratin des
chanteurs français, sur scène ou en studio : de Jonasz à Mitchell,
en passant par Renaud, Lockwood, Odeurs… D'autres pointures sont là
: Marc Berthoumieux à l'accordéon, François Laizeau à la
batterie, et Evert Veerhes à la basse. Le CD est bien enregistré
chez Manfred Kovacic, à Carpentras, mais il est mixé à Paris, au
studio Ferber.
Quinze nouveaux titres à découvrir. Tous sont de
Sarclo, sauf "Incorrigible hiver" (D. Scheder) et "Le
bonheur" (J. Villard). "L'aveugle", mentionné dans
l'interview, est bien là, avec quelques nuances de texte, mais
Sarclo n'en a finalement pas trouvé la musique, signée Gaston. Même
chose avec "Les riches", où c'est Jean-Mi Kajdan qui a
officié. Pas d'erreur : c'est du Sarclo pur, tel qu'on l'aime, en
grande forme. Si l'accouchement du disque a été long, rien n'en
transparaît à l'écoute : on rebondit d'une chanson à l'autre.
La lecture du dossier de presse de SARCLO vous intéressera certainement. Merci à son attachée de presse, Nicole HOLLINGTON...
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Les plus grands succès de Sarcloret (2 LP) |
1981 |
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Les premiers adieux de Sarcloret (LP) |
1983 |
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Les pulls de ma poule |
1985 |
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Les mots, c'est beau |
1987 |
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L'amour, comment procéder |
1990 |
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Une tristesse bleue et grise |
1992 |
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Sarclo Solo |
1993 |
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Idiotensichergesammeltewerke (intégrale 5 CD) |
1993 |
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T'es belle comme le Petit Larousse à la page des avions (compile) |
1994 |
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L'amour de l'amour (et la chair à saucisses) |
1996 |
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SARCLO live 97 |
1998 |
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On leur doit des enfants si doux |
1998 |
Voir discographie plus complète dans le dossier
de presse
Cet article est ma contribution personnelle à un chanteur que j'apprécie particulièrement depuis onze ans déjà. Merci pour tout, Sarclo, et continue !
Copyright © 2001 Franck Ernould
(franck.ernould@sfr.fr)
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