INTERVIEW SARCLO
7 Décembre 1994, Sentier des Halles




Sarcloret est né à Paris le 17 juin 1951, d'une "famille noble" remontant au 13 ème siècle. Son vrai nom est Michel de Senarclens &endash; et il précise, très pince-sans-rire, que le Prince Charles est son cousin par la fesse gauche... Notre homme vit entre la Suisse, où il habite, et la France, où il domicilie sa maison de production, CdR (pour Côtes du Rhône Productions) à Vulbens. Pour l'anecdote, l'auteur de ces lignes s'était vu offrir, en 1990, une bouteille de vin rouge avec étiquette Sarclo en prime avec les deux CD achetés à l'issue du concert de l'Olympia… Une opération qu'il eût peut-être fallu étendre à la FNAC et autres grands disquaires, chez qui la présence dans les bacs de disques signés Sarclo est hélas, le plus souvent, épisodique.
Entre la chanson et lui, c'est déjà une longue histoire. Sarclo admet n'avoir jamais touché une guitare avant vingt ans ! À l'issue de ses études d'architecte, où il a pas mal joué et composé de chansons, il déniche des souscripteurs, et se lance dans un double album vinyle autoproduit, enfin, estampillé CDR… « Il y avait une face où j'étais tout seul en public, une face "rock" avec des copains, une face un peu "folk", et une face "jazz". 27 chansons en tout, le son était innommable, mais l'ambiance était plutôt déconneuse et ahurie, c'est en quelque sorte un projet de fin d'études à peu près introuvable maintenant ». Ce disque s'appelle "Les plus grands succès de Sarcloret" : avis aux chineurs, je suis preneur d'un exemplaire ! Puis notre Sarclo se retrouve signé chez Polydor : un honneur qu'il doit notamment à un certain Renaud Séchan… « Comme je n'avais pas de nouvelles chansons, ils voulaient réenregistrer les mêmes : ils ont fait "Les premiers adieux de Sarcloret", ce que j'appelle les doublons. Ensuite, après moult discussions, ils m'ont proposé un 45 tours, avec Albert Marcœur pour arrangeur, que j'avais demandé. Moi, je voulais faire un album : j'ai repris mes affaires, et je les ai envoyés paître. Pour moi, la chanson restait encore quelque peu en marge, je faisais encore de l'architecture.
J'ai donc produit tout seul, sur CdR, en 1985, "Les pulls de ma poule", qui a été réédité sur CD en 94. Renaud en avait relu les chansons avec moi, et j'ai eu beaucoup de plaisir à le regarder regarder un texte. Il est très simple, il dit simplement "Ca, je comprends pas", "Ca c'est compliqué, c'est pas la peine", "Ca, ça va pas", "Ca, ça traverse pas, ça passe pas". On comprend un peu l'un peu trop grande facilité dans ses chansons, que je trouve pour ma part parfois trop convenues. Il y a parfois des sentiments qu'on sait qu'il prête aux autres, alors il se les attribue... Mais l'exigence de transparence et de clarté qu'il a, je trouve ça très bien, le côté immédiat des choses..
». Il en résulte, au final, un très bel album, 11 titres en studio, où tout ce qu'on aimera ensuite dans Sarclo se trouve déjà : la tendresse ("Quand tu seras petite", "Les pulls de ma poule", "Courajod", "Mon petit bonheur la chance"…), le côté anar râleur ("Dieu", "Ducon"…), la philosophie absurde ("Mourir c'est périr un peu"…).
Publié en 1987, l'album suivant s'appelle "Les mots c'est beau". 4 titres studio, 16 titres live, même si la différence ne s'entend pas… « Quelques chansons en public ne "sonnaient" pas, alors nous avons décidé de les refaire ». Le disque contient nombre de chansons marquantes de Sarclo : "Tous les chanteurs sont des crétins", "La valse des dictateurs", "La petite laine", "Comparaison (n'est pas raison)"… et se clot par une reprise de "Mourir c'est périr un peu". C'est à partir de ce CD qu'on commence à se demander pourquoi diable Sarclo n'est pas davantage remarqué et programmé… même s'il tourne pas mal, en Suisse notamment, mais aussi en France, au Québec, etc.
En 1990, Sarclo enregistre d'abord un 45 tours : "Mon Papa"/"Les Mouettes". « Nous sommes ensuite retournés au studio Valesco (en fait, un local appartenant à Serge Kaufmann, Benoît Corboz et Denis Margadant) répéter les morceaux pour faire une belle scène et enregistrer les rythmiques. Après les vacances, nous avons fait les overdubs, en prenant notre temps. Le compteur ne tourne pas, Valesco n'est pas un studio commercial... ». Le fruit de tous ces efforts : "L'amour, comment procéder", qui mélange des titres séquencés avec des machines et d'autres joués par un "vrai" groupe. Le CD a LE son, et recèle, là encore, son content de pépites : la chanson-titre, "D'accord", "Mon papa", "Pleurer dans tes bras", "J'en ai marre", "Les mouettes"… Il se termine en farce : d'une part une chanson bébête en 30 secondes chrono, que n'aurait pas reniée Odeurs à sa grande époque : "L'okapi". D'autre part, une reprise de "J'en ai marre", en version musette hyperspeedée, qui est une sorte d'autocritique du disque. « Le disque s'autodétruit à la fin, on dit "on l'a fait comme vous avez entendu, mais on aurait aussi pu le faire comme ça..." ». Sur la pochette, Sarclo, sourire narquois et cigare au bec, chemise/cravate/veste/jeans, se donne un genre…

Année phare

1990 est une année marquante pour Sarclo à un autre titre : il remporte en effet le Grand Prix de la Chanson des Journées Internationales Georges Brassens ! « On a envoyé une cassette avec trois-quatre chansons dessus. J'ai été sélectionné parmi 80 personnes qui avaient postulé pour la finale. Il y avait huit finalistes, dont Mil Mougenot, Vincent Absil… Vingt minutes sur scène en tout pour convaincre un public. Je suis allé les voir, à la rue VdT, en leur disant « J'ai des chansons qui font une minute et demie, alors quatre pour vingt minutes, je sais pas faire ! ». J'ai donc eu le droit de chanter six chansons… et j'ai eu le Prix ! Ca donnait un Olympia, un chèque avec lequel j'ai fait un 45 tours pour Boris Santeff, une chaîne stéréo, les œuvres complètes de Georges Brassens, un magnétoscope… et une notoriété que je n'avais pas auparavant, surtout en Suisse : ça leur a fait plaisir que j'aie eu une sucette, ils aiment bien être sûrs que ça vaut quelque chose ! ». Pour l'anecdote, grâce à une invitation France Inter, l'auteur de ces lignes se rendit ce soir-là à l'Olympia… et ne s'en est guère remis depuis, cette interview en témoigne ! Entre autres déclarations fracassantes, Sarclo nous fit applaudir puis réapplaudir lors de son entrée en scène, puis décréta : « C'est vrai, ici, les applaudissements n'ont pas le même goût qu'ailleurs ! »… La soirée dura jusqu'à bien au-delà de minuit, avec de multiples premières parties, et le concert de Sarclo lui-même fut irréprochable.
Cette même année, Sarclo devient chanteur à plein temps : « J'ai cessé de faire l'architecte en 1990, au moment du Prix Georges Brassens. La crise économique en est un peu responsable, il n'y avait plus de boulot pour les architectes à Genève. N'empêche que c'est un très beau boulot, même si je n'ai pas beaucoup de talent pour remplir les classeurs, je suis plutôt désorganisé. J'ai fait de belles maisons, dans lesquelles les gens sont heureux d'habiter. Bref, aujourd'hui, j'ai plus de chantiers en chansons que de chantiers en chantier ».

En 1992, paraît "Une tristesse bleue et grise", enregistré en public, avec plein de musiciens différents. Ambiance un peu désabusée, à l'image de la photo de pochette, où Sarclo est assis sur un seuil de porte, pieds nus, jeans et T-shirt, le regard un rien sévère tourné sur le côté… 20 titres en public, 15 musiciens, un répertoire essentiellement composé d'anciennes chansons, à sept exceptions près. « Sur six soirs, j'ai invité des gens assez remarquables, la musique qui en a résulté était plutôt marrante, on a gardé les meilleurs moments. C'est le disque que je préfère de tous ceux que j'ai faits (à part le prochain) : je le trouve assez courageux, les musiciens prenaient des risques, se mouillaient pour moi &endash; et tout BBFC est venu (ce groupe de jazz qui a une renommée européenne), François Guye, violoncelliste classique de renom... voilà pourquoi je suis attaché à ce disque ». Sarclo se montre d'ailleurs assez fidèle à ses musiciens, dont on retrouve les noms, au fil des années, d'une pochette à une autre : ainsi, Denis Margadant, qui joue encore avec lui en 2001, était déjà là en 1985, sur "Les Pulls de ma poule". « Quand je tombe sur des gens pas trop cons, pas trop désagréables, qui boivent bien les verres qu'on leur verse, que ça roule, qu'on ne s'emmerde pas, alors c'est bien... Quand je me plante sur scène, ils suivent, et on ne remarque pas trop ! ».

En 1993, encore un nouveau Sarclo live, sobrement appelé Sarclo Solo. Nouveauté : les commentaires inter-titres de notre chanteur helvète, reproduits mot pour mot dans le livret. On pense souvent à certains côtés de Desproges lorsqu'il haranguait sans pitié son public, le poussant souvent aux frontières du malaise ; sauf que chez Sarclo, la phrase qui détend soudain l'atmosphère, le gros mot savamment amené ou la pirouette finale viennent toujours dissiper une éventuelle complaisance…Notre homme écume alors les scènes (dont celle du Théâtre de Dix Heures, à Paris) accompagné de sa guitare acoustique et de son orchestre japonais : un synthétiseur Korg M1, sur lequel il déclenche des séquences pour telle ou telle chanson. Cet album est constitué d'estraits de ce spectacle, enregistrés ici et là. Beaucoup de titres déjà anciens, pas trop de redites avec le précédent live ("Les nichons"), une version déclamée de "L'amour, comment procéder"… Aussi, un poème de Charles Cros, "À ma femme endormie". Intéressant, mais on attend la suite !
Elle mettra encore un peu de temps à se matérialiser… Lors de cette interview, fin 94, l'album "L'amour de l'amour (et la chair à saucisses) était en gestation. Il sera finalement publié en… 1996 ! Il fournit le prétexte de cette interview, l'après-midi du 7 Décembre 1994, au Sentier des Halles, que Sarclo occupe avec le fidèle Denis Margadant à la guitare pendant plusieurs semaines. Le spectacle porte d'ailleurs le nom du disque qui suivra.

Ton nouveau spectacle, "L'amour de l'amour", comporte pas mal de nouvelles chansons...

Il va donner un disque du même nom. Ce sont des chansons qui me plaisent beaucoup, certaines datent déjà d'une année, d'autres de moins longtemps. La plus récente est celle que j'ai écrite pour ma mère, "Chanson d'automne". Une très récente s'appelle "L'Aveugle". Il m'est arrivé une chose rigolote, j'ai vu sortir un chien d'aveugle d'un immeuble, avec l'aveugle derrière. Je me suis dit "C'est quand même sympa, un chien qui promène son aveugle", puis après le chien a tourné à droite sur la pelouse, il a pissé, puis ils sont rentrés tous deux dans l'immeuble. Alors je me suis dit "Est-ce que c'est le chien qui sort l'aveugle, est-ce l'aveugle qui sort le chien ?". Et j'ai écrit le texte… Le refrain, c'est "Que serait Kouchner sans la guerre/ Mère Thérésa sans Calcutta/ C'est en hiver que l'Abbé Pierre/ Peut faire un tabac...". Ca m'amuse beaucoup de jouer sur les bons sentiments : "C'est joli de rendre service/c'est utile, c'est agréable/Quand c'est gratuit, c'est tout bénéfice/pour le contribuable...". Je n'ai pas encore la musique, mais j'aimerais bien la mettre sur le disque, ce serait bonnard.

Tu aimes aussi reprendre des chansons d'un album à l'autre, les éclairer chaque fois différemment - "Mourir, c'est périr un peu", par exemple. Les mots n'évoluent pas, c'est la musique qui change.

"Sarclo Solo", on me le reproche parfois en Suisse, on me dit "Oh, il aurait quand même pu faire un vrai disque". Pour ma part, je me place dans une perspective presque pédagogique, j'ai envie de dire aux gens qu'une chanson n'est pas une oeuvre définitive, qu'on peut jongler avec, la retourner comme un gant de cuisine, feutre dehors et caoutchouc dedans, pour le faire sécher. Il y a aussi des chansons que j'ai l'impression d'avoir loupées : par exemple, sur le disque "Une tristesse bleue et grise", nous avons mis "Sur une lueur de ton langage" dans une version qui ne nous satisfait qu'à moitié, parce qu'on n'avait pas mieux... Ce qu'on a fait est assez conventionnel, assez haché, que le texte ne respire pas beaucoup du coup.. En plus, le beat jazz ne me plaît plus beaucoup en ce moment, je trouve ce que nous faisons à deux avec Denis Margadant plus vivant, et j'ai un guitariste sauvage, un mec de Montréal, qui joue avec Jim Corcoran, il s'appelle Bobby Cohen, c'est un vrai fou de la guitare, il a joué cette chanson sur scène avec moi, et il l'a transformée au point que je me suis dit : "Là, cette chanson est sauvée, elle est vivante, elle est exemplaire". Du coup, j'ai toujours envie de me dire que mes chansons ont encore une chance, tant qu'elles n'ont pas été vendues à 600 000 exemplaires, de devenir une chose que les gens peuvent écouter.

C'est d'ailleurs une chanson un peu à part, dans ton répertoire, avec les assonances, la syntaxe brutalisée...

J'avais lu ce bouquin de Vautrin, "Un grand pas vers le Bon Dieu", où il inventait des tas de mots, pour faire semblant d'être un cajun, comme ça. Comme je trouvais ça assez joli, j'ai eu envie d'en faire aussi. Finalement, je n'en ai inventé qu'un pour toute la chanson, mais je me suis amusé à déplacer des mots, à prendre des mots censés avoir un sens, puis les en priver, pour créer des images par la sonorité des choses.

Un peu comme Gainsbourg dans certaines de ses chansons ("Pas long feu", par exemple) ?

Oui, sauf qu'il donne un contresens à ses mots en dérythmant une expression toute faite : ce n'est pas déplacer le sens des choses, ce n'est pas utiliser des mots hors de leur sens. Lui le fait dans "Variations sur Marilou", mais toujours dans un sens facile à comprendre. Je me suis assez protégé contre le sens de ma chanson : la clé est dans le sous-titre, "Ma nuit avec Julia Migenes Johnson". C'est une nuit d'amour, on essaie d'y réfléchir, et on s'aperçoit que c'est pas racontable. Alors, n'étant pas racontable, que peut-on en dire, comment peut-on s'amuser à s'émouvoir sur une chose non racontable, à rendre la chose à la fois fumeuse et transparente ?

Comment as-tu décidé de jouer en duo sur scène avec Denis Margadant ?

A la suite de ces concerts dont je te parlais tout à l'heure, avec Bobby Cohen. J'ai demandé à Denis s'il avait envie de se coller au même turbin, j'étais seul sur scène depuis longtemps j'avais viré l'orchestre japonais (le M1) pour ne faire que de la guitare, et quand j'ai eu le besoin d'avoir plus de musique, j'ai eu l'idée des deux guitares. Denis a mis très peu de temps à posséder les chansons.

Quels sont tes rapports avec EPM, dont le logo apparaît pour la première fois sur ta compilation, "T'es belle comme le Petit Larousse à la page des avions" ?

Ils distribuent les bandes que je produis, leur nom apparaît donc à côté de celui de CDR Productions... Ils succèdent donc à Baillemont, à Scalen, dans la lourde tâche de mettre mes disques à la disposition du public.

Tu es basé en France ou en Suisse ?

Je suis à Vulbens, à 25 km de Genève, en France voisine, ce qu'on appelle le bassin genevois, mais c'est vers la frontière. Je me suis aménagé une espèce de grange, où le sol était en terre battue. J'ai tout refait, fait les murs, les escaliers, les trous pour les fenêtres, les cuisines… Une vraie rénovation, avec mes petites mains. C'est là qu'est domicilié Côte du Rhône Production, d'où j'envoie mes disques, où je répète, où je range mes guitares.

C'est toi qui t'occupes complètement de tes CD : pochettes, visuels, expédition en direct…

C'est moi qui suis tout ça ! Les CD sont tirés à 2000 exemplaires au début, et j'en fais presser 1000 chaque fois que je suis à court ! J'ai des tirages de 4 à 6000 par album, dont la plupart se vend après les concerts. Je suis un artisan !

C'est ce qui fait ton charme… Quoique quand je t'ai découvert à l'Olympia, en 1990, c'était carrément toute une soirée qui t'était consacrée, tu avais invité des premières parties, tu avais tout un groupe avec toi !

C'était le groupe de L'amour comment procéder, avec le sonorisateur qui nous suivait à l'époque, qui connaissait la combine. En première partie, il y avait notamment Michel Besson, l'accordéoniste qui joue la deuxième version de J'en ai marre, à la fin de l'album.
Les concerts en Suisse, je m'en occupe, avec la sœur de ma gonzesse, que j'ai intronisée Directeur Sportif en Suisse. J'ai un autre Directeur Sportif ici, qui me trouve des concerts en France et fait un peu de réclame pour mes disques : Jean-Michel Mouron. Mais actuellement, ça ne marche pas vraiment, je ne suis pas très content ! Il y a des bons contacts avec EPM pour produire un album avec le frère de Renaud, David Séchan, qui va être éditeur et mettre de la thune sur une pré-production.

Combien de concerts fais-tu par an ?

En 92, j'ai fait une tournée de 150 dates. Depuis, c'est plutôt une centaine. Ca va vite : six semaines quelque part, ça fait déjà 30 concerts ! C'est la Suisse Romande qui me fait les deux tiers, j'y suis une sorte de "vieille gloire locale", ce qui me facilite le boulot.
La différence qu'il y a entre la qualité de ce que je peux produire et la qualité de ce que d'autres peuvent produire avec le même niveau de notoriété en France, c'est que je suis connu en Suisse, ce qui me permet d'avoir un peu de moyens de production, ainsi que quelques subventions, ce qui facilite les choses, c'est pas la honte. Ils m'ont bien aidé pour cette année (1994). J'avais demandé 25'000 francs suisses (dix briques en FF), j'en ai eu 18'000 pour la production du disque, du spectacle, son exportation à Paris, etc.

Qu'écoutes-tu en ce moment ?

Desjardins, que je considère comme la plus grande révélation en matière de chanson depuis Couture en 80... Il chante vraiment pour les adultes, un peu comme Souchon ou Renaud. Cabrel, Daho, Niagara... eux, chantent pour les petits, ils ne me passionnent pas. Chez moi, j'écoute J-S Bach, Dylan, Miles Davis, Manuel Gottschalk... et France Info. Dans la voiture, j'écoute beaucoup Bruce Cockburn, Dart to the Heart, en ce moment, qui m'a été offert par Jim Corcoran : un disque insensé, qui va du rock le plus américain, avec les cuivres et tout le bataclan, à la ballade sans paroles jouée à la guitare acoustique, en passant par le folk le plus "picking", le rock le plus débridé… C'est pas chiant, pas heurté, c'est un disque pas lassant, je le mets dans la bagnole sans arrêt !

Où enregistres-tu ton prochain album ?

Chez Manfred Kovacic (ex-musicien de Bashung, NDR), à Carpentras. Il a équipé son studio Vega d'une console 72 voies récupérée chez Pathé, qu'il a entièrement refaite. Il enregistre et il mixe, produit et arrange, il a travaillé avec Pierre Eliane sur l'album "Thérèse Songs", dont j'adore le son. Pierre Eliane est moine depuis quelques années et chante des textes de Thérèse de Lisieux. Ca devrait être un cauchemar véritable, mais pas du tout : la sonorité généreuse des chants, les mélodies sont splendides, tout comme la réalisation. Je préfère aller dans un studio qui fait quelque chose que j'aime, plutôt que d'arriver et demander à reproduire le son de mon disque précédent. En fait, je vais donner à Manfred Kovacic le disque de Bruce Cockburn dont je parlais tout à l'heure, charge à lui de trouver une synthèse entre ce disque-là, ce qu'il a fait avec Pierre Eliane, et mettre Sarcloret là-dedans...

Il fait quoi, Manfred ?

Producteur et arrangeur. Mais il va le faire sur la base de ce qu'il va venir entendre demain soir ici.

N'est-il pas marqué synthés ? Dans KGDD, le groupe de Bashung du début des années 80, son influence électronique était prépondérante, jusqu'à Play Blessures et Figure Imposée

Ìl a beaucoup changé… Chez lui, il y a des amplis à lampes, des réverbes à ressorts, tout est vintage, un vrai B3 avec la cabine Leslie, et moi je vise le son acoustique, sans sampler, sans électronique. Moi, je suis un peu coincé : j'ai envie de faire ce disque chez Manfred Kovacic, de m'installer dans un fauteuil, d'écouter tourner, de dire « Ouais, là ça va », et puis de chanter, que ça soit fait, et pas envie de m'emmerder à aller faire des allers-retours. Lui fait ça aussi pour aller à la « pêche aux producteurs »… On verra comment ça s'arrangera avec David Séchan ! Moi, j'aimerais vraiment faire un disque entre John Wesley Harding et Blood on the Tracks !

Que les os, alors !

Le disque de Bruce Cockburn dont je te parlais tout à l'heure a été produit par T-Bone Burnett, qui a été un des guitaristes de Dylan. J'ai envoyé des faxes aux USA pour lui demander si ça l'intéresserait, mais ils n'ont pas répondu…

Sans parler de "Tous les chanteurs sont des crétins", tu cites parfois des collègues, dans tes chansons : « les premières chansons de Couture », par exemple : c'est le premier Couture qui te plaît ?

J'aime beaucoup les Chansons dans la sciure, je donnerais beaucoup pour en avoir une copie…, le Pêcheur, Pochette Surprise, Poèmes Rock… Après, j'ai l'impression qu'il y a trois/quatre bonnes chansons par album, pas plus. Peut-être parce que Pierre Éliane n'était plus là pour "serrer" la production, le regard… C'est justement pour ça que j'avais du plaisir à bosser souvent avec des gens, leur montrer mes textes… Maintenant je ne le fais plus, c'est peut-être un tort. On est trop dans ce qu'on fait pour avoir la distance, la relecture est un art difficile.

Qu'est-ce qui vient d'abord, chez toi : texte ou musique ?

Le texte d'abord, la musique ensuite, et il faut généralement revoir un peu le texte là-dessus ! Par exemple, Courajod a été écrite en décasyllabes, puis en dodécasyllabes, en octo, puis panaché 8/10, 10/11, 11/12… J'ai fini avec trois versions, j'ai tout combiné, tous les vers à 8 sont passés à la trappe, tout s'est grippé/dégrippé sur la musique : il ne faut pas que les mots soient des empêcheurs de tourner en rond.
Je relis énormément : je sauvegarde un document sur mon Mac, je le ressors, puis le sauvegarde sous un autre numéro. Comme ça, j'ai plusieurs versions, et je peux corriger sans avoir peur de détruire une belle idée, parce que je garde les deux. Après, je me retrouve avec huit/douze versions d'une même chanson, comme ç'a été le cas avec Éloge d'une tristesse bleue et grise, et encore j'avais jeté les versions intermédiaires ! La version définitive est une fusion des douze autres. Sur une lueur de son langage aussi, il m'a fallu à peu près trois semaines de boulot à plein temps ; même chose pour D'accord… Un boulot énorme, il fallait arriver à la fois à vivre un chagrin et à s'en détacher, à pleurer à mi-temps pour pouvoir mettre le reste du temps sur l'écriture et le faire avec élégance. C'est une chanson que je trouve élégante, qui continue de me séduire, mais c'est parce que je sais que j'ai mis beaucoup de boulot dedans, et je le vois. Du coup, quand je fais tout ce boulot sur une chanson, je ne donne plus aux gens le droit de me dire « Mais dis donc, là, il y a un adjectif de travers… ». Je ne vais pas aller chercher Pierre Éliane pour qu'il me dise ça ! Par contre, j'ai des chansons "coup de bol", comme celle que j'ai faite pour mon père, qui est venue en une demi-heure, et personne ne l'a relue non plus, tout le monde trouve qu'elle est ronde comme ça.

Je trouve ça étonnant, qu'une chanson comme "Mon papa", qui marque tous ceux à qui je la fais écouter, ne t'ait pas fait davantage connaître !

Le père de tout ça, pour moi, c'est Boris Vian ! Le premier mec qui a écrit de façon décente dans la chanson, c'est lui : Gainsbourg l'a reconnu et s'est lancé dans la chanson à sa suite. Je sais aussi à peu près la moitié de Brassens par cœur, normal ! Le problème qu'ont parfois certains chanteurs, c'est qu'ils n'ont pas assez de culture dans leur métier, et qu'ils refont sans s'en rendre compte des chansons qui ont déjà été faites : c'est un petit peu casse-pied ! Cela dit, j'ai des lacunes aussi : j'adore Caussimon (Ostende), mais je ne connais pas le reste de son œuvre. Quand Michel Bühler chante Ostende, on tremble… Il tourne le dos, il se met au piano, le dos voûté, et il t'emmène à Ostende ! C'est beau, c'est génial. On ne peut pas tout connaître !

Le livret Idiotensichergesammeltewerke donne l'occasion de te découvrir sous de multiples aspects, par des photos s'étendant sur bientôt vingt ans de carrière…

La plus honteuse, c'est celle sur laquelle je suis barbu ! (page 98, NDR). Avec une chemise à carreaux, en plus ! Moi, ce livret, j'aurais voulu les textes, une photo par album, et puis c'est tout. Mais le gars qui s'est mis au boulot pour faire ça s'est un peu surinvesti, il y a passé beaucoup de temps, et quand j'ai eu le résultat entre les mains, il était trop tard pour faire marche arrière, les délais étaient déjà dépassés. Ca ne ressemble donc pas à ce que je voulais, mais on s'en fiche complètement, ça n'a pas la moindre importance !

Je trouve ça assez sympa, ce côté fourre-tout, avec aucune chronologie, les photos déformées/zoomées…

Il est venu chez moi, et est reparti avec un carton de photos ! Il voulait une photo de mon père, je trouvais ça ridicule, alors on a mis une mosaïque de photos du Général Guisan, une « gloire locale ». Et pour La Valse des Dictateurs, on l'a mis en grand. Une chanson appréciée avec ferveur en Suisse, d'ailleurs : feu le Général Guisan est un gars qui a réussi ; par magouille et politique (ce qui revient au même), à maintenir la Suisse en dehors de la dernière guerre, au prix quelquefois de compromissions dégoûtantes, mais enfin il est quand même celui qui a évité qu'on se mouille de trop là-dedans.

Ton concert est composé de chansons assez mid-tempo…

Je suis prisonnier de l'ambiance du nouveau disque, qui est plutôt douce. Et puis dans les anciennes chansons qu'on veut sauver, les plus belles sont plutôt les douces. Je ne peux pas laisser tomber Comparaison, Mon papa, Mon amour a perdu son chapeau… Alors il faut aller chercher les rigolotes : j'aimerais bien faire sur scène La saga des crottes de nez, des trucs comme ça, mais on a ici le théâtre à 8 heures 5, il faut le rendre à 9 heures et demie : je ne me plains pas, mais au Palais des Glaces, on aura la soirée. Je pourrai faire un entracte, faire un spectacle long, faire rire plus, pleurer plus. En accentuant peut-être un peu le côté « sketch ».

Finalement, c'est Jean-Michel Kajdan, un célèbre guitariste parisien qui, à côté de plusieurs excellents albums solo, a joué avec le gratin des chanteurs français, sur scène ou en studio : de Jonasz à Mitchell, en passant par Renaud, Lockwood, Odeurs… D'autres pointures sont là : Marc Berthoumieux à l'accordéon, François Laizeau à la batterie, et Evert Veerhes à la basse. Le CD est bien enregistré chez Manfred Kovacic, à Carpentras, mais il est mixé à Paris, au studio Ferber.
Quinze nouveaux titres à découvrir. Tous sont de Sarclo, sauf "Incorrigible hiver" (D. Scheder) et "Le bonheur" (J. Villard). "L'aveugle", mentionné dans l'interview, est bien là, avec quelques nuances de texte, mais Sarclo n'en a finalement pas trouvé la musique, signée Gaston. Même chose avec "Les riches", où c'est Jean-Mi Kajdan qui a officié. Pas d'erreur : c'est du Sarclo pur, tel qu'on l'aime, en grande forme. Si l'accouchement du disque a été long, rien n'en transparaît à l'écoute : on rebondit d'une chanson à l'autre.

 

À SUIVRE...

 

La lecture du dossier de presse de SARCLO vous intéressera certainement. Merci à son attachée de presse, Nicole HOLLINGTON...


Les plus grands succès de Sarcloret (2 LP)

1981

Les premiers adieux de Sarcloret (LP)

1983

Les pulls de ma poule

1985

Les mots, c'est beau

1987

L'amour, comment procéder

1990

Une tristesse bleue et grise

1992

Sarclo Solo

1993

Idiotensichergesammeltewerke (intégrale 5 CD)

1993

T'es belle comme le Petit Larousse à la page des avions (compile)

1994

L'amour de l'amour (et la chair à saucisses)

1996

SARCLO live 97

1998

On leur doit des enfants si doux

1998



Voir discographie plus complète dans le dossier de presse


Cet article est ma contribution personnelle à un chanteur que j'apprécie particulièrement depuis onze ans déjà. Merci pour tout, Sarclo, et continue !



Copyright © 2001 Franck Ernould (franck.ernould@sfr.fr)

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