Serge PERATHONER/Jannick TOP
Un duo de choc

Serge et Jannick se sont rencontrés au sein du groupe de Michel Berger voici quatorze ans. Ils ont mené depuis bien des projets en commun, au disque comme à l’écran (petit ou grand). Le dernier en date ? La musique du film de Pierre Jolivet, “Fred”, interprétée à la basse solo par Jannick en personne... Franck Ernould

Serge et Jannick sont tous deux ce qu’il est convenu d’appeler des personnalités musicales marquantes. À peine débarqué à Paris, Serge travaille sur plusieurs albums d’Yves Simon (“Raconte-toi”, “Macadam”, “Un autre désir”...). La musique de film est un rêve d’enfance pour lui : aussi, lorsqu’Yves se voit confier la B.O. du premier long métrage de Diane Kurys, “Diabolo Menthe”, Serge est de la partie, il arrange, conseille, “produit”. L’accueil public est enthousiaste, mais ne lui ouvre pas pour autant le milieu du cinéma. Quelques années plus tard qu’un de ses disques atterrit chez Pierre Jolivet, une vieille connaissance perdue de vue depuis des années, qui aborde alors la carrière de producteur/réalisateur après des années passées à se produire en duo comique avec son frère Marc. Serge compose donc la musique de son premier film, “Strictement personnel”... et des cinq autres, y compris le dernier en date, “Fred”.
Il retrouve Jannick Top, diplômé de Conservatoire en piano et violoncelle, ex-Magma, chez Michel Berger en 1983 pour préparer le Zénith de France Gall. C’est le début d’une longue collaboration : les disques de Michel et de France, les tournées, “Starmania”, que les deux compères programment intégralement en MIDI pour une diffusion en temps réel tous les soirs, “La légende de Jimmy”... En parallèle, Serge et Jannick ne dédaignent pas composer une pub par-ci, un générique par-là, dont celui d’”Ushuaïa”. Vient ensuite, en juin 1989, “Navarro”, dont le réalisateur, Patrick Jamain, a beaucoup apprécié la musique de “Force majeure”, le troisième film de Pierre Jolivet Il contacte directement le duo Top/Pérathoner, qui écrira toutes les B.O. de cette série.

D’une musique à l’autre, vous avez l’occasion d’explorer des univers musicaux très différents ?

Bien sûr : certaines partitions sont écrites uniquement pour cordes et piano. Pour d’autres, les sons sont purement électroniques : “Ushuaïa”, par exemple, dont nous avons sorti en CD les thèmes les plus marquants voici quelques années. Nous avons d’ailleurs enchaîné sur la nouvelle émission mensuelle de Nicolas, “Okavango”, dont nous écrivons cette fois pour chaque numéro 45 minutes de musique, en alternance avec d’autres compositeurs. Pour la série télé sur laquelle nous travaillons actuellement, “Groupe nuit”, la tonalité d’ensemble est assez “jungle”.

Réalisez-vous les versions définitives dans votre home studio ?

De plus en plus... Nous possédons Cubase VST sur Mac, Pro Tools, Sample Cell, des tonnes de CD-ROM de sons... Serge enregistre lui-même, si besoin est, des guitares, des saxos, des percussions, des voix, des trompettes, et même son piano ! Il n’y a que pour des éléments très spécifiques, comme des orchestres à cordes ou des chœurs de 40 personnes par exemple, que nous enregistrons ailleurs, généralement sur DA-88. Pour une “vraie” batterie, nous appelons Claude (Salmiéri), qui possède chez lui une kit “prêt à enregistrer”, micros installés à demeure, et un DA-88...

Comment vous partagez-vous le travail ?

De manière très informelle... Nous possédons une société de production et un local communs (Piano-Bass Music Edition). En ce qui concerne la composition, nous réfléchissons chacun de notre côté et mettons en commun les thèmes composés, en discutant et améliorant ensemble ce que chacun a trouvé tout seul. Côté réalisation, c’est plutôt Serge qui tient un rôle prédominant.

Serge, es-tu ton propre “sound designer” ?

Le plus souvent, oui. J’adore empiler des sons pour leur donner un caractère particulier, ce qui ne m’empêche pas, le cas échéant, d’apprécier un piano seul. Comme j’enregistre tout en direct sans click dans Cubase VST, je suis tout à fait libre ensuite de copier, coller, recaler...

La musique de “Fred” a une particularité...

Elle est entièrement composée d’improvisations de Jannick à la basse, sans aucun accompagnement. Je l’ai enregistré dans Cubase VST, puis nous avons choisi ensemble les meilleurs moments. Pierre Jolivet, le réalisateur, aime beaucoup la musique, c’est un connaisseur, perfectionniste, qui pense à ses ambiances musicales très tôt. Nous discutons généralement ensemble du scénario dès son écriture, nous suivons le tournage, puis le montage... Ceci dit, pour “Fred”, il a refusé de nous montrer la moindre scène avant le montage final. Nous avons découvert le film en projection de travail, et nous avons disposé de deux semaines environ pour écrire vingt minutes de musique. Arrivés vierges à la séance, la force émotionnelle des images nous a frappés de plein fouet. À la sortie, nous étions d’accord pour trouver le film formidable, et Pierre, pour nous motiver, nous a dit “Vous savez, les gars, ça va être dur pour vous, parce qu’à la limite, mon film fonctionne même sans musique”. Ce qui n’est pas loin de la vérité, même si l’absence totale de musique rend vite un film aride, voire glauque !

Comment en êtes-vous arrivé à la formule de la basse solo ?

En discutant entre nous, en essayant diverses formules, jusqu’à laisser Jannick jouer tout seul ! C’était une décision difficile : une guitare slide aurait sans doute convenu, mais aurait évoqué “Paris, Texas”. Nous ne voulions refaire ni “Bagdad Café”, ni “Ascenseur pour l’échafaud”. Le piano solo était incompatible avec le climat assez chargé du film, le rock ou le blues faisaient cliché... Comme je connais bien Pierre, pour l’amener à accepter ce parti pris “minimaliste”, je lui ai présenté des maquettes de plus en plus épurées, jusqu’à la basse solo, qu’il a acceptée sans réserve.

Ton rôle, Serge, était donc plus réduit qu’à l’accoutumée, puisque tu ne jouais pas...

J’ai retrouvé à cette occasion une casquette de réalisateur sonore, m’occupant de l’enregistrement, du tri des prises... J’avais aussi des thèmes en tête, que Jannick a exécutés à la basse. Il était vraiment l’homme de terrain, j’avais pour ma part plus de recul que lorsque je suis à la fois, comme beaucoup de compositeurs de musiques de film, réalisateur/arrangeur/compositeur/chef d’orchestre. Là, j’était en permanence en symbiose avec l’image, et Jannick restait dans sa musique. Parfois survenaient de superbes moments musicaux, mais trop riches par rapport à l’image : j’intervenais alors pour ne pas affaiblir la séquence... Et puis, si sur un prochain film, nous décidons de n’inclure que du piano solo, c’est Jannick qui coiffera la casquette de réalisateur sonore.

Tout partait dans le Mac, m’as-tu dit ?

Directement... Pour le mixage, j’ai utilisé une réverbe courte du VST, et je suis rentré directement en numérique dans la DAT.

Pas d’autres effets ?

Avec Jannick, pas besoin, le son est dans ses doigts ! Il a d’ailleurs tout joué avec une seule basse, une Tom Anderson.

Dans votre parcours cinématographique, vous restez particulièrement fidèle à deux réalisateurs, Jolivet et Jamain...

(S.P.) C’est vrai, mais c’est aussi le cas de la plupart de mes compositeurs favoris, Fellini/Rota, la symbiose totale, ou Hitchcock/Herremann, Spielberg/Williams... J’apprécie aussi beaucoup Maurice Jarre, qui sait écrire de très beaux thèmes tout en sacrifiant occasionnellement au “badaboum” à la mode hollywoodienne. J’adore ce qu’il a fait avec des synthés sur “Witness”, voici une dizaine d’années. Du talent, du goût, une grande lucidité... En fait, avec l’autonomie que procurent les outils musicaux actuels, tout le monde croit qu’il est facile de réaliser une musique à l’image... Pourtant, même si le niveau d’exigence est parfois tombé bien bas, ce domaine réclame bien plus d’âme et de talent qu’on ne croit...


Cet article est paru dans HOME STUDIO

Copyright © 1998 Franck Ernould (franck.ernould@sfr.fr)

*

Ingés son/

Producteurs

Artistes/

Groupes

Stories/

Studios

Divers/

Pédago

Liens audio
English Spoken

here !

Michel Magne spécial
Page d'accueil

*