
L'auteur, avec Cooky, Scaha et Dan Lacksman
à la console
(studio B de SynSound, Bruxelles, Juillet
1996)
Si vous entendez un de ces jours à la radio un morceau vous
faisant irrésistiblement penser au premier album de Deep
Forest, mais sans reconnaître le titre, il est certainement
signé Pangea.
Derrière ce nom mystérieux se cachent plusieurs
musiciens (Cooky Cue, Sacha Chaty et Frank Michiels) placés
sous la houlette de Dan Lacksman (voir encadré), vingt ans de
carrière musicale en tant que programmeur de synthés,
ingénieur du son et producteur, réalisateur (entre
autres !) de ce fameux premier album de Deep Forest. Alors que Michel
Sanchez et Eric Mouquet ont décidé de concocter leur
deuxième album dans leurs studios respectifs, en changeant de
latitudes musicales, Dan Lacksman a pour sa part
préféré poursuivre l'exploration des racines
africaines. Pour en savoir plus, nous avons rencontrés Pangea
à Bruxelles, au studio Synsound, dont Dan est
propriétaire.
Et pour cause : j'en étais le réalisateur... C'est
ici même, à SynSound, que Michel Sanchez a
rencontré Eric Mouquet lors d'une séance avec Herbert
Léonard, et lui a fait écouter une démo de ce
qui ne s'appelait pas encore Deep Forest. Il voulait enregistrer un
album, avait démarché les maisons de disques, et m'a
proposé d'entrer dans la production, en mettant mon studio
à sa disposition et en suivant "un peu" le projet. De fil en
aiguille, j'en suis arrivé à tout reprendre avec eux et
Cooky, en repartant des maquettes et des sons de base. L'album, sorti
d'ici sous la forme d'un produit fini, y compris les remixes, s'est
mis à faire un carton un peu partout dans le monde... Eric a
voulu alors faire de la scène : je n'y croyais pas du tout, je
pense que "Deep Forest" est le résultat d'une alchimie qui ne
peut survenir qu'en studio, pas sur scène : il serait
impossible de transposer "Star Wars" au théâtre ! Les
deux membres du groupe désiraient d'autre part explorer les
sons d'Europe centrale... Les divergences entre nous s'accumulant,
nous avons mis fin à notre collaboration. Lorsque, plus tard,
j'ai découvert le second album de Deep Forest, je l'ai
trouvé très proche... des maquettes du premier ! Dans
ce genre de travail de studio, tout en finesse, on perd vite le
recul, il est essentiel d'avoir un superviseur, quelqu'un qui tient
le cap. Un album réussi est très souvent le
résultat d'un travail en équipe...
Cooky et moi avions déjà réfléchi
à du matériel pour le deuxième Deep Forest.
Quand nous nous en sommes retirés, nous avons voulu continuer
dans ce genre de musique, mais à notre façon. Sacha
s'était déjà déclaré
intéressé : nous avions donc deux compositeurs, un
producteur,et je connaissais Franck Michiels, mi-musicien,
mi-musicologue/ethnologue, passionné par l'Afrique où
il avait déjà enregistré des documents
ethniques. Nous lui avons proposé d'entrer dans le projet, et
il a mis à notre disposition huit heures d'enregistrements
inédits (rappelons que l'essentiel des sons ethniques de Deep
Forest provenait de CD's). La matière était très
riche, et le travail a commencé immédiatement. Pangea
était né !
En partant des voix. Il a donc fallu "dérusher" les documents
enregistrés sur DAT, repérer les phrases
intéressantes sur le plan de la mélodie, du timbre,
"découper" puis réunir au sampler les groupes de notes,
qui peuvent très bien être distants d'une heure sur le
document original, essayer de les harmoniser, transposer,
timestretcher... C'est un travail très minutieux, qui peut
demander jusqu'à cinq semaines pour trois morceaux... Il s'est
déroulé dans les home studios respectifs de Cooky et
Sacha.
Les morceaux étaient déjà arrangés,
structurés. Le travail en studio a souvent consisté
à simplifier ce qui avait été
réalisé en home studio : le défaut classique,
qui pousse à tout "sur-arranger" par manque de moyens.
J'intervenais pour maintenir une couleur générale
à l'album, donner une cohérence aux morceaux... Un vrai
travail d'équipe !
Je tiens d'ailleurs à dire que nous n'avons pas essayé
de copier Deep Forest à 100%. Nous avons notre son propre,
influencé par les membres du groupe Pangea, qui ont leur
personnalité, leur propre matériel, qui n'est pas celui
de Deep Forest, même si nous avons repris des techniques
expérimentées avec eux, tel le RSS Roland par exemple,
auquel le son Pangea doit évidemment beaucoup !
Les 32 pistes du Mitsubishi étaient toutes prises, et
nous avions généralement une dizaine de pistes
supplémentaires sur un Fairlight mfx2. Tous les synthés
sont en stéréo, et les voix samplées
étaient le plus souvent réparties sur 7 pistes, pour
pouvoir restituer des plans différents.
Je tenais avant tout à retrouver l'alchimie du
premier Deep Forest, ce qui passait selon moi par l'enregistrement et
le mixage dans ce studio "secondaire", qui a déjà une
longue histoire. C'est à dessein que j'emploie le terme
"alchimie", même s'il a des consonances
"ésotériques", plutôt que le mot "magie", que
j'ai toujours trouvé prétentieux. La magie tombe du
ciel, alors que pour pratiquer l'alchimie, il faut connaître
ses ingrédients, expérimenter... comme pour un disque !
A un certain moment, tous les ingrédients sont là, tout
le monde est concentré, et inexplicablement quelque chose se
passe. Pour prendre une comparaison plus terre à terre, dans
un mix, on pourrait dire que la mayonnaise prend, soudain tout se met
en place...
Quatre mois d'enregistrement, quatre mois de mixage, répartis
sur une longue durée... Nous avons pris tout notre temps,
essayé plusieurs versions de certains titres, en modifiant les
structures. Nous nous sommes aperçus alors que, malgré
l'utilisation des mêmes sons et des mêmes
ingrédients, nous ne retrouvions jamais le feeling de la
première version des titres. Un morceau qui "tourne"
résulte d'un équilibre fragile, qu'un rien peut venir
rompre. Ce processus d'alchimie dont je parlais tout à l'heure
ne peut être répété à l'infini...
Je me souviens que Thomas Dolby, pour cette raison, ne fait jamais de
"maquette". Lui, le spécialiste des synthés, le roi du
Fairlight, arrive toujours en studio avec un brouillon, piano-voix.
Il refuse d'aller plus loin, et me confiait "Lorsqu'on enregistre,
c'est la première fois que tout se passe. Après, c'est
fini, on ne peut plus retrouver ce moment. Et on s'use à
essayer de refaire les maquettes en studio, alors que les conditions
de leur enregistrement sont par définition non reproductibles
!".
Cette opinion est corroborée par ma propre expérience,
où j'ai vu en studio les meilleurs musiciens s'échiner
en pure perte à retrouver le feeling des maquettes ! Un des
grand intérêts des home studios actuels réside
justement dans le fait qu'en prenant un minimum de précautions
à l'enregistrement sur DA-88 ou ADAT, on peut
réexploiter en studio professionnel ce qui a été
enregistré chez soi. On n'est plus obligé de tout
refaire, on peut préserver les trouvailles, les moments
uniques, et leur apporter des matériaux
supplémentaires.
Nous cherchions un nom en rapport avec les racines de
l'humanité. Deep Forest reprenait l'idée des
forêts abritant les Pygmées, qui furent probablement les
premiers hommes sur Terre. Sacha a pensé à Pangea, qui
est le nom du continent mythique, d'un seul bloc, qui existait bien
avant que l'homme ou les animaux n'apparaissent. Nous avons tous
trouvé qu'il sonnait très bien, et nous l'avons
conservé. Cette idée de continent unique, continu, nous
la retrouvons de nos jours, avec l'évolution technologique, le
GSM, les réseaux mondiaux de communication : avec Internet,
par exemple, tout redevient global. Je pense qu'il ne faut pas
oublier nos origines, quoi que nous fassions, l'apport des
connaissances ancestrales est toujours là. Nous avons voulu
montrer que les chants les plus anciens, transmis oralement au fil
des siècles, ne sont pas incompatibles avec les
synthétiseurs, les ordinateurs...
Passionné d'audio, Dan Lacksman pratiquait le "sound on sound"
dès treize ans... Assistant à dix-huit, il devient
ensuite programmeur de synthés, et son Moog modulaire fait de
lui une célébrité dans le monde des studios
bruxellois. Membre du groupe de musique électronique Telex, il
décide au début des années 80 de construire son
propre studio 24 pistes, logiquement baptisé Synsound, dans
une grande maison, autour de sa collection d'instruments
électroniques (dont un CMI Fairlight). Il y enregistrera Lio,
Alain Chamfort, Thomas Dolby et bien d'autres, ce qu'atteste la
collection de disques d'or exposée dans l'entrée... De
studio "synthés", Synsound acquiert ses lettres de noblesse,
se dote d'une acoustique permettant les prises de voix ou
d'instruments, passe en 32 pistes numérique, et Dan se lance
dans la production. C'est ainsi qu'il est amené à
réaliser le premier Deep Forest...
Au premier studio est venu s'ajouter voici deux ans une seconde
structure, articulée autour d'une SSL et d'un 3348 Sony, et
réservée à une exploitation commerciale par des
ingénieurs free-lance.
Après être passé par plusieurs groupes, Cooky,
passionné de synthés depuis toujours, devient assistant
et croise Dan en studio à plusieurs reprises. Celui-ci
cherchant un "bras droit", Cooky devient salarié de Synsound
en 1984, et les deux hommes assurent ensemble les séances de
l'album d'Alain Chamfort "Tendre fièvre", dont ils mixent les
48 pistes (2 x 24) sans automation, à quatre mains sur la
table de mixage ! Son sampler favori est le Roland S-760, et il
utilise également le TX816 Yamaha et leD-50.
Parisien d'origine, musicien, il devient "par hasard" arrangeur sur
un titre qu'il sauve ainsi de la perdition. Reconnaissant, le
producteur artistique le fait travailler sur le premier album d'une
jeune chanteuse nommée Sarah Mandiano. Sacha repère le
nom de Dan Lacksman sur la pochette de l'album de Thomas Dolby, "The
flat earth", dont il apprécie énormément le son,
découvre Synsound, en apprécie le cadre, le
côté "hors norme",y réalise le second album de
Sarah... et ne travaille plus ailleurs ! Parmi ses autres
références : Philippe Russo, un déjeuner avec
Polnareff... et Pangea. Dans son home studio, il possède
S1000, Sound Canvas, EWS, Jupiter-8, D-50...
Spécialiste des percussions, on peut lire son nom sur nombre
de CD's, par exemple le dernier Philippe Pascale, chez Virgin...
Frank est aussi passionné par l'Afrique, où il se rend
régulièrement DAT en bandoulière. C'est donc
tout naturellement que Dan le contacte lors de la fondation de
Pangea, dont il est en quelque sorte, par sa formation et ses
connaissances, le "garant musicologique". Il était
malheureusement en vacances lors de cette interview, ce qui explique
son absence des photos illustrant cet article.
Article paru dans Home Studio Magazine 4.
Copyright © 1996 Franck Ernould
(franck.ernould@sfr.fr)
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