MIRWAIS
EN STUDIO AVEC MADONNA


Quand un ancien de Taxi Girl rencontre Madonna, le disque est explosif ! C’est ce qui vient d’arriver à Mirwais, convié par la belle Américaine à produire quelques titres de son dernier album chez Warner, Music. En 30 questions/réponses, Mirwais nous raconte cette production, mais aussi celle de son récent album solo, et s’exprime à bâtons rompus sur la technologie, les synthés, le MP3, la culture, le statut d’artiste, les reprises...

Mirwais Ahmadzaï, guitariste/programmateur au sein du groupe parisien Taxi Girl, se lance après l’éclatement du groupe dans une carrière solo. Il est remarqué voici quelques années pour son duo pop avec Juliette Desurmont (sous le nom de “Juliette et les Indépendants”, deux albums chez Chrysalis/EMI) et ses talents de producteur sont assez courus au milieu des années 90. Si son premier album solo, publié en 1991, était resté assez confidentiel, le second, “Production”, sorti en Mai chez Naïve, a beaucoup fait parler de lui. Un packaging d’un rose fluo pétant sur lequel se découpe une photo de Mirwais lui-même, en noir et blanc et avec des câbles sur le côté gauche de l’oreille, des chroniques élogieuses dans la presse française (Libé, Magic!, Technikart, Future Music) et anglaise (The Face notamment) ont attiré l’attention du public sur un album résolument électronique, assez dur, mais dont l’originalité absolue défie tout classement dans une catégorie précise. Foin des instrumentaux traditionnels dans la musique électronique actuelle, les voix abondent dans ce disque, même si c’est pour être conscienceusement déformées, filtrées...
Comme à l’accoutumée, ce CD a été réalisé essentiellement à la maison par Mirwais lui-même, dans son studio personnel parisien (2 + B). Un festival d’inventivité, des sons inouïs, un non-conformisme musical réjouissant : on passe de titres lourds et torturés comme Disco Science à des chansons électro-pop comme Naive Song, qui évoque des titres du début des années 80, entre Kraftwerk et Gary Numan, un splendide hommage à Serge Gainsbourg (V.I., sur une boucle empruntée à Cargo Culte)... Au détour d’un titre (Paradise [Not For Me]), une voix anglaise connue, chantant en français, accroche l’oreille : ne serait-ce pas ??? Mais si : Madonna en personne, les crédits de la pochette l’attestent. Mais que fait-elle là ?
Quelques mois plus tard, le 18 Septembre 2000 exactement, sort Music, LE nouvel album de Madonna, attendu depuis des années. Parmi ses onze titres, on retrouve, dans une version légèrement différente, Paradise [Not For Me]. Et on s’aperçoit que Mirwais a produit, en toute simplicité, la moitié des titres sur l’album d’une chanteuse de renommée planétaire, qui sera écouté dans le monde entier et vendu à des millions d’exemplaires. Plusieurs mois de travail intensif avec Madonna à Londres et dans son home studio parisien, qui lui valent désormais l’insigne honneur de partager les crédits de ce CD avec des pointures comme William Orbit ou ... Beau parcours pour l’ancien guitariste de Taxi Girl, que beaucoup de professionnels français avaient sans doute enterré trop tôt. La preuve que la curiosité musicale, l’esprit perfectionniste, la persévérance, le talent... et, comme souvent, le hasard, font bien les choses.
Nous avons rencontré Mirwais dans les locaux de Naïve, sa maison de disques, le Mercredi 20 Septembre 2000. Un grand merci à Christian Braut, François Bronic, Fred Perrin...

MIRWAIS EN 14 DATES

1960 : Naissance de Mirwais
1978 : Formation, au lycée Balzac de Paris, du groupe Taxi Girl
1980 : Premier 45 tours, chez Pathé-Marconi
1981 : Cherchez le garçon, plus de 300 000 exemplaires vendus
1982 : Sortie de l’album Seppuku, produit par Jean-Jacques Burnel (Stranglers)
1983 : Sortie d’un mini-album contenant Quelqu’un comme toi
1986 : Dissolution de Taxi Girl
1988 : Premier album de Juliette et les Indépendants
1991 : Premier album solo de Mirwais, chez New Rose
1993 : Deuxième album de Juliette et les Indépendants, 14 Juillet
1998 : Après quelques productions, Mirwais se met au travail sur son second album solo
1999 : Madonna, après avoir écouté Disco Science, demande à Mirwais de produire quelques titres de son futur album
Mai 2000 : Sortie de Production, le second album solo de Mirwais, chez Naïve
18 Septembre 2000 : Sortie de Music, huitième album “studio” de Madonna hors compiles. Mirwais y a produit six titres, dont le premier single, Music

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On connaît ta carrière au sein de Taxi Girl. Que se passe-t-il lorsque le groupe se sépare, fin 86 ?

Quand Taxi Girl a splitté, j'avais déjà commencé à travailler ma copine, Juliette. Notre duo s'appelait "Juliette et les Indépendants". Nous avons mis deux ans à réaliser un premier album, sorti en 88, et trois ou quatre ans pour le second. A la fin de Taxi Girl, je commençais déjà à m'intéresser au son, de manière un peu obsessionnelle. Parallèlement à mes deux albums avec Juliette, je m'y suis encore plus plongé.

Taxi Girl avait utilisé un Fairlight, je crois ?

C'était en 82, au studio d'Aguesseau. Nous étions quasiment les premiers à nous en servir. La première fois que j'ai vu un Fairlight, j'étais comme un fou ! La machine coûtait tellement cher - plus d'un million de francs, pour 1 Mo de sampling... - qu'il fallait la louer en plus du studio. D'ou un décalage entre des artistes comme Peter Gabriel, qui avaient financièrement accès à cette technologie, et des groupes comme le nôtre... Le Prophet que nous avons acheté en 1978 valait tout même 35 000 F ! Un investissement non négligeable. Seules les grosses productions pouvaient s'offrir un Fairlight ou un Synclavier. Aujourd'hui, l'échantillonnage est devenu abordable et tout le monde peut l'utiliser. Les samplers se sont démocratisés, le marché s'est nivelé : un S3000 est dix fois plus puissant qu'un Fairlight.

Entre les deux albums de Juliette et les Indépendants, tu en as sorti un sous ton nom...

J'ai mis quinze jours pour le faire : un peu comme un acte gratuit. Ce qui m'intéressait, c'était surtout d'écrire des chansons pour moi. Une sorte de coup d'essai. A l'époque - c'était en 1990 -, je n'étais pas prêt à m'engager dans une carrière solo et, j'ai rapidement laissé tomber. On m'avait même proposé de tourner des clips, mais j'ai refusé toute promo. Je préférais me concentrer sur Juliette et les Indépendants.


Tu faisais déjà de la production avec d’autres artistes ?

La production, j’ai commencé quand j’avais 18 ans. Avec Taxi Girl, on produisait déjà d’autres groupes, on avait un label qui s’appelait Man’Kin Records. Man’Kin était une expérience un peu unique : le contrat que nous avions signé sur Virgin France (premier contrat du label, NDR) concernait à la fois Taxi Girl en tant que tel, mais aussi des productions d’autres groupes. C’était vraiment une démarche de musiciens : on n’a pas su gérer Man’Kin, mais artistiquement, c’est une vraie réussite : nos dix productions préfiguraient un peu la vague pop qui est arrivée à partir de 85/86, des gens comme Daho, tout ça. Ce qui est marrant, c’est qu’on a quand même produit un truc qui s’appelait Bandolero, qui a été le premier hit international de Virgin France, et qui a été numéro 1 un peu partout dans le monde. J’avais à peine plus de 18 ans à l’époque, les studios me fascinaient, et j’ai commencé à m’intéresser aux machines en tant qu’outil de production, de création.

Après la séparation de Taxi Girl, tu continues sur cette lancée : pour toi, Juliette et d’autres artistes ?

Non, parce qu’avec Juliette, on s’était vachement concentrés sur le songwriting lui-même. Autre problème : avec Taxi Girl, il y a eu tellement de frasques que les gens nous avaient mis un peu à l’index. En 1986, l’image des ex-musiciens de Taxi Girl n’était pas très bonne, et il n’est pas facile, dans ces conditions, d’aller proposer à d’autres musiciens de travailler avec eux ou de les produire. Pour nous, c’était le creux de la vague... Cinq ans après, le temps d’une génération en musique, les choses ont heureusement un peu changé.

Tu as enregistré le deuxième album de Juliette et les Indépendants : “Quatorze Juillet”, à la maison ?

Oui, c’est à ce moment-là que j’ai acheté un setup assez élaboré, où j’ai fait la plupart des prises ; ensuite, je suis allé mixer dans un grand studio. Mais certains titres ont été mixés sur ma console de l’époque &endash; une Allen & Heath. J’avais acheté beaucoup de matériel haut de gamme : des préamplis Tube-Tech, des compresseurs, des Urei, tout ça, pour faire des prises. De très bons micros, des Neumann U67, U47... parce j’avais enfin un peu de moyens pour m’acheter ce qui me plaisait, et de toute façon je ne croyais plus au studio en tant que tel. C’est valable, le studio, si tu te sens à l’aise et que tu as du temps. Pour les instruments délicats ou les voix, mieux vaut éviter les environnements vraiment pollués, mais en général, les voix c’est mieux quand on les fait à la maison.

Pour ce studio-là, tu avais eu une démarche de précurseur, en demandant à la maison de disques de le financer en partie ?

Exact. Je n’allais pas louper cette occasion : la personne qui nous avait signés &endash; c’était sur EMI &endash; nous voulait absolument nous signer, et nous avait demandé ce qui nous ferait plaisir dans le contexte de ce disque. : je lui avais répondu “Je voudrais l’enregistrer moi-même”. Je savais aussi que le studio ainsi acheté allait être ensuite un outil de production pour moi, c’était vachement important.
Aujourd’hui, une telle démarche semble complètement évidente, mais en 1992 c’était plutôt rare. Depuis 83/84, je voulais avoir un studio, mais à l’époque, c’était un truc monstrueux, ça coûtait trois millions de Francs, une console ça valait huit cent mille balles, c’était même pas la peine d’y penser... C’était une galère, et en même temps on peut regretter le savoir-faire de l’époque parce que les vieilles consoles, c’était lourd, c’était gros, il fallait un super-grand endroit pour enregistrer, et ne parlons pas de l’ergonomie mais il y avait de super-composants dedans et c’était vraiment du bon matériel ! Ce n’est pas pour rien si les Neve ou même les Trident sont si recherchées... Dans l’intégration, on a parfois perdu une certaine qualité, donc ce qui est intéressant, c’est le mélange des deux, moderne + ancien.

Tu as eu les premiers ADAT : pour toi, ces appareils ont changé la façon de faire de la musique...

Quand on manipule aujourd’hui un Black ADAT, on a l’impression que c’est un vrai dinosaure, mais à l’époque c’était une vraie révolution : enfin une machine numérique abordable, qui ne tombait pas en panne toutes les deux minutes, et qui avait une super-qualité audio... Le son des productions a commencé à se redéfinir à partir de ce moment-là ; beaucoup de musiciens ont commencé à faire des progrès, comprenant ce qu’était le petit son, le gros son... Avant, on ne se rendait pas compte, on ne comprenait pas le secret des Américains : c’est justement parce que chez eux, les 24 pistes sont toujours très bien entretenus, ils connaissent, il y a quand même des secrets pour enregistrer, des alignements, des trucs comme ça... En France, seuls les ingénieurs du son étaient au courant. L’ADAT a mis un bon son à la portée de tous : il suffisait d’un bon micro, bien placé, et on avait même des résultats étonnants avec des synthés en direct. Ça a changé la donne en termes de production, et la musique française a beaucoup évolué, et très rapidement, depuis 8/10 ans.
C’est ce setup ADAT/Allen&Heath que j’avais utilisé sur l’album de Juliette, et je l’utilise encore en grande partie aujourd’hui... sauf que j’ai changé de console, j’ai acheté une 02R voici quatre ans.

Depuis 1993/94, tu as assuré des productions extérieures ?

À un moment donné, après le deuxième album de Juliette et les Indépendants, les revenus se sont faits rares, et comme j’ai deux enfants à nourrir, il me fallait gagner de l’argent. Comme j’avais mon propre (petit) studio, j’ai commencé à travailler pour des gens, qui venaient me voir, pas forcément pour mon matos, mais surtout pour moi, parce que je donnais une certaine couleur à leurs morceaux. Ces jobs de production me permettaient de vivre relativement confortablement sans trop galérer. En parallèle, je m’équipais petit à petit.

Tu allais jusqu’à l’album, ou c’était surtout des singles que tu produisais ainsi ?

J’ai travaillé pendant presque un an et j’ai mixé une grande partie de l’album de Carole Laure, qui est sorti voici deux/trois ans ; je bossais pour Columbia, ou pour d’autres artistes. Je faisais surtout de l’engineering : les prises de voix, des effets un peu spéciaux, de la production orientée “machines”, avec pas mal de manipulations de sons. Le mix “définitif” de certains titres sortait souvent de mon studio...

Et côté informatique ?

Je suis Mac ! Le problème, c’est que pour suivre, tu es obligé d’en acheter un tous les deux/trois ans. Mais là, je me suis arrêté : j’ai un G3 pas mal, un 300, avec une petite carte son (une Audiowerk 8), mais c’est cette carte-là qui m’a servi à travailler avec Madonna. Je n’ai pas vraiment eu besoin de mieux...
Ça fait longtemps que je louche sur Pro Tools, parce que c’est quasiment le seul système fiable qui peut tout intégrer. Je sais qu’un de ces quatre je vais en acheter un ; le seul problème, c’est que là, je n’ai pas vraiment de projets. Or j’aime acheter mes machines en fonction des projets...
Pro Tools n’est pas forcément le système le plus innovant, mais il est fiable, et moi c’est tout ce que je demande... D’habitude, je travaille avec Logic Audio, et la guerre des logiciels (ah, si tu avais Cubase...) m’importe peu. Logic Audio, il y a un moment donné où je l’oublie. C’est ça ce qui compte pour moi : je fais de la musique, je ne commence pas à comparer les performances des logiciels, ou me sentir jaloux parce que Machin a ça ou ça... C’est tellement dur de faire de la musique que les logiciels, il faut pouvoir les oublier. Quand on joue de la guitare, on oublie la guitare, ce qui est important c’est la musique qu’on fait ! Avec les logiciels, c’est pareil, et moi, je cours après ça, maintenant. Et je suis très très lent à aller vers les nouveaux trucs...

Les morceaux qu’on retrouve sur ton album “Production” ont été composés sur une longue période, ou tout est venu d’un coup ?

Par exemple, le premier titre, Disco Science, un peu extrême, a été composé voici déjà trois ans. Je l’ai placé en premier dans l’album parce que pour moi, c’était un peu la fin d’une période. Entre 94 et 98, au moment où j’ai commencé mon album vraiment d’une manière sérieuse, j’ai essayé pas mal de choses, de la drum&bass, de la house, de la techno, mais je ne suis pas rentré dans les courants, j’ai essayé d’en prendre des éléments pour voir ce qui me plaisait. Au bout d’un moment, je me suis aperçu que j’étais un peu trop vieux pour cette musique... Au-delà d’une musique donnée, il y a aussi l’énergie qui va avec, l’attitude. Alors, à 38 ans, commencer à endosser les oripeaux d’un clan ou d’une tribu qui a 22 ans, je trouve que c’est presque manquer de respect par rapport à la jeunesse, et à l’énergie de ces gens-là. Moi, j’ai toujours été un peu en-dehors des mouvements, j’empruntais des éléments à droite à gauche, j’ai mis 3/4 ans en fait avant de trouver la maturité, et j’ai commencé mon album en 1998.

Avais-tu une idée précise de ce que tu désirais faire ?

Je savais plutôt ce que je ne voulais pas faire : de la house d’une manière pure, ça ne m’intéressait pas, ou du drum&bass, ou de la techno. Je voulais intégrer tous les éléments, et à un moment donné je me suis rendu compte aussi que la voix me manquait. Je voulais refaire des chansons, mais d’une manière pas forcément classique. Beaucoup de gens composent d’abord leur chanson, puis rajoutent des touches électroniques, remplacent la basse par une basse synthé par exemple. Pour moi, composer de la musique électronique ne signifie pas forcément trafiquer les voix...
En matière de production, depuis 20 ans, le traitement des voix n’a guère évolué. On a eu le Vocoder à la fin des années 70, à la fin des années 80 le lo-fi a amené un son plus crade, on n’hésitait pas à traiter les voix en les passant par des distos par exemple. Depuis, il n’y a pas eu gtrand-chose. Moi, ce que je trouve intéressant, par exemple, c’est utiliser l’Auto-Tune avec des réglages assez violents. Au départ, l’Auto-Tune est une machine merveilleuse pour corriger les justesses. Ainsi détourné, il amène des espèces d’inflexions assez incroyables. Tout le monde pense que c’est l’effet de Cher (Believe) : pas du tout, ce n’est pas une TalkBox ! Pour moi, l’Auto-Tune employé d’une manière extrême, c’est un peu le Vocoder des années 2000 : on utilise la technologie en la faisant déraper. Je l’ai fait sur mon album, et sur un titre de l’album de Madonna aussi
La distinction est presque philosophique : l’Auto-Tune préserve les caractéristiques de la voix, ce n’est pas du tout comme le Vocoder, où c’est vraiment un synthé qui chante à ta place. Ce qui est drôle, c’est que c’est utilisé en techno, et très peu d’une manière pop conventionnelle, parce que les gens ont peur de déformer leurs voix. C’est là où je dis qu’il y a très peu de progression dans la façon de traiter les voix... En général, on met des trucs classiques comme la réverbe, ou du flange, ou du chorus, ou des distos... Mais il y a très peu d’audace au niveau des harmoniseurs : les gens les utilisent assez peu, parce qu’ils ont peur de dénaturer les voix. Moi, sur un titre, par exemple, je n’ai pas hésité à utiliser des harmos à droite à gauche qui sonnent d’une manière assez différente...

Est-on donc trop respectueux avec les voix ?

Ouais, alors qu’il ne faut pas ! Dès 1965, les Beatles, par exemple, ont utilisé les voix d’une manière encore étonnante aujourd’hui... Ils osaient, ils n’en avaient rien à foutre, alors que c’était quand même les Beatles, ils vendaient des millions d’albums...
Écoute le violoncelle de I’m the Walrus, le son n’est pas naturel, il est passé dans une distorsion, je crois. Mais c’est ça qui donne cette espèce de son vachement chargé en harmoniques. Aujourd’hui, comme les séances de cordes coûtent très cher, tout le monde utilise les violons en stéréo... et parfois, on gâche un morceau parce que les cordes seraient mieux uniquement à gauche, ou passées par des effets... Il faut faire attention à ça dans la production, et garder une espèce de fraîcheur en permanence.

Dans tes mixages de cet album, il y a notamment des options très marquées de panpot...

Mais oui ! C’est curieux comme les vieilles frayeurs du vinyle, sont restées, du temps où la gravure empêchait par exemple de mettre un pied uniquement à droite. Sur un CD, ces contraintes disparaissent ! Enfin presque : comme la house est principalement publiée sur support vinyle, on en revient à “Il faut mettre le pied au milieu !”. Mais moi, je ne fais pas de la musique “spécial vinyle” ! J’aime bien avoir des options ouvertes : le CD permet beaucoup, et avec les progrès technologiques, 24 bits et autres, on peut obtenir des choses impossibles auparavant. Il faut utiliser la technologie d’aujourd’hui, quand même !

Tu as donc fait Production chez toi avec Logic Audio, la 02R... et quoi d’autre ?

J’ai aussi un E-mu 6400, des synthés Nordlead et Waldorf que j’aime bien, des périphériques aussi... Mais la base des morceaux, c’est vraiment le sampling et les sons de “vrais” synthés. Le sampling, c’est génial pour la matière sonore en général, mais si on veut être vraiment expressif avec les synthés, c’est un vrai qu’il faut utiliser. Surtout pour avoir un son vraiment vivant sur les basses...
On peut vraiment concurrencer l’expressivité d’un chanteur ou d’un vrai bassiste avec des machines, mais se contenter de jouer ne suffit pas, il faut vraiment travailler. Les synthés modernes le permettent, et moi je suis très “synthé moderne”. Je n’aime pas trop les vintage : je les connais bien, j’en ai eu dans le passé, j’aime le son, les enveloppes, c’est intéressant, ça va vachement vite... Mais je trouve que par exemple une machine comme le nordlead, l’air de rien, c’est formidable et pas très cher. Le Waldorf est une machine incroyable, il y en a pour des années à l’explorer ! Les 30 derniers presets du nordlead sont des émulations des presets d’origine du Prophet 5 : j’en ai eu un vrai, et je peux dire que c’est exactement pareil ! L’analogique est parfaitement émulé, mais surtout, on contrôle tout ! Avec un séquenceur extrêmement évolué du point de vue MIDI, comme Logic Audio, on va très loin avec les contrôleurs, beaucoup plus qu’avec un synthé analogique, qui est super pour le son mais qui est quand même un vieux coucou !
Ce débat du vintage existe déjà depuis les années 60 : Hendrix par exemple mettait un point d’honneur à jouer sur des guitares neuves : c’est lui qui faisait le son, et pas le fait d’utiliser une White Falcon 1954 ! Je crois que c’est un peu des conneries, tout ça : ce qui est intéressant, c’est le mélange.

Tu utilises beaucoup les contrôleurs ?

À mort, oui ! C’est la base, pour moi, et c’est pour ça que j’utilise Logic Audio, parce qu’il est extrêmement évolué sur ce plan-là. Je pense que c’est un crime, avec des machines comme le Waldorf XT ou le nordlead, de ne pas utiliser les ressources que donnent les contrôleurs. On peut le faire “à la main”, c’est sûr, mais on va tellement plus loin avec les contrôleurs... C’est là que ça devient intéressant ! Je crois, d’une certaine manière, que le MIDI, si on l’exploite bien avec un sampler, est quelque chose de plus puissant, de plus créatif qu’un Direct-to-Disk. Le DtD, il faut avoir des plug-ins, il faut bien les connaître, et il n’y a pas tant de plug-ins créatifs que ça... Alors que le MIDI, avec n’importe quel sampler et des bons filtres, on fait des choses incroyables.

Sur ton album se trouve un titre, Paradise, où Madonna intervient : les deux projets se sont donc “croisés” ?


Au départ, il était prévu pour être sur le mien. Elle adorait le titre, elle voulait absolument le chanter. J’étais très content, mais je lui ai quand même dit qu’il fallait qu’il soit aussi sur le mien. Elle a bien pigé, mais ç’a été long avec Warner : il faut savoir que mon album est exploité dans le monde sur Sony, la multinationale concurrente ! Que la situation ait abouti prouve le pouvoir qu’a Madonna : rares sont les artistes qui arriveraient à obtenir un truc comme ça ! Elle est totalement libre : les deux titres se retrouvent sur deux majors différentes, alors que c’est un des principaux de son album. Moi, j’étais prêt à ne pas lui donner, de toute façon, sans ce titre soft j’aurais déséquilibré mon album, qui est quand même assez dur. Ou alors j’aurais été obligé de recomposer un titre...

Comment la connexion s’est-elle établie entre Madonna et toi ?

Il y a un an, maintenant. En fait, au départ, j’avais un deal pour Sony avec le monde entier, et pour les États-Unis, je cherchais un contrat avec un label plus “intelligent”. Aux USA, il faut savoir que la musique électronique, c’est rien du tout. Un des rares labels qui défende un peu cette musique, c’est Maverick, le label de Madonna justement. J’avais fait une vidéo avec un ami à moi, Stéphane Sednaouï. Comme il a tourné un clip pour elle dans le passé, je lui ai demandé de faire passer mon premier single (Disco Science) et sa vidéo au patron de Maverick. Il l’a beaucoup aimé, au point de le faire écouter à Madonna, qui commençait l’enregistrement de son album à New York, avec William Orbit. Elle a veaucxoup apprécié, et m’a contacté très rapidement, pour me demander si j’étais intéressé pour produire deux/trois titres avec elle. J’ai dit oui, et les choses se sont faites très rapidement : on est entrés en studio un mois après ! À Londres, à Sarm West précisément.

On s’imagine le milieu musical US très “administratif”, genre “les contrats d’abord”, avec des nuées d’avocats avant de jouer la moindre note : est-ce le cas ?

Non, les avocats c’est après. Avec elle, tu ne parles jamais de business. C’est là où sa personnalité devient intéressante : elle refuse d’évoquer cet aspect ! Elle a raison, d’ailleurs, de tels sujets pourraient nuire au côté direct de la relation. Elle a donc des avocats, qui ne sont pas forcément tendres d’ailleurs, pour gérer le business. Elle a été très fair avec moi, elle a été très cool, parce qu’elle sentait que je n’avais pas une attitude de fan, dans ma démarche. Je ne l’ai jamais eue. Au-delà du côté glamour du truc, j’étais content, bien sûr ! D’autres artistes aussi connus m’auraient appelé &endash; aussi connus qu’elle, cela dit, je ne crois pas qu’il y en beaucoup &endash; mais avec qui je ne me serais pas senti d’affinités musicales, je pense que j’aurais été obligé de refuser. Avec elle, j’ai dit oui tout de suite, parce que je savais très bien que je ferais des trucs qui, moi, me plairaient ! Elle a une personnalité vraiment edgy, un peu underground, c’est là où elle est intéressante.
Et ça s’est super-bien passé. Aucun problème sur le plan artistique. À la limite, je crois que je n’ai jamais eu aussi peu de conflits avec quelqu’un...

Madonna a la réputation d’être super-perfectionniste, de contrôler tout, business et artistique : as-tu eu ce sentiment ?

Elle contrôle beaucoup, c’est un fait, mais côté musique, elle n’est pas perfectionniste comme moi ! Je faisais par exemple les voix avec elle à Londres, ou les structures, les choix vraiment importants, qui contribuent au feeling général, mais semaine par semaine. Madonna est assez impatiente en studio, elle ne va pas passer toute sa journée devant un computer pour régler 3 secondes ! C’est pas du tout son truc, c’est même carrément le contraire. À un moment donné, je lui ai dit “Bon, écoute, je vais retourner à Paris pour travailler sur les titres”, parce que je l’avais sur mon dos en permanence, qui piaffait... Ça va une journée, mais au bout de deux, t’en as marre, tu peux pas travailler ! C’est là où elle est vachement intelligente : elle a compris ça très rapidement, et elle m’a dit “OK, va à Paris !”.
En fait, elle est perfectionniste au niveau du concept global. Ce qui l’intéresse, c’est la façon dont la chanson va sonner : elle s’en rend compte très rapidement; et c’est vrai qu’elle peut passer trois jours sur un truc qui pour moi sera un détail, mais pas pour elle...

Entre Londres et Paris, comment le travail a-t-il avancé ?

Je revenais ici à Paris, je travaillais pendant quinze jours, j’envoyais des DAT, et ce qui était marrant, c’est que chaque fois elle était un peu surprise parce que j’essayais des truc un peu extrêmes... Mais jusqu’à la fin, plus jamais ça n’a bougé. À tel point que &endash; c’est terrible à dire &endash; on a passé des journées entières à recaler sur la SSL à Londres des mixes que j’avais faits en trois heures chez moi. Niveaux alignés sur le Pro Tools, on s’échinait à retrouver exactement la même balance que sur ma 02R, avec les EQ et les compresseurs de cette console. Sur certains des titres, j’ai été carrément obligé de retransférer le pied ou certains sons “02R” sur mon DtD et d’aller à Londres les remettre dans le mix. Nous étions pourtant à Olympic Studio, avec Spike, un des meilleurs mixeurs du monde, mais on ne retrouvait pas le truc. Madonna était prête à prendre la démo de certains titres, que j’avais mixée dans mon studio et qu’elle trouvait super-bien. Comme quoi elle n’est pas si perfectionniste que ça... Elle a compris que ce qui est important, c’est le résultat final, c’est l’impression que les gens vont avoir quand ils vont entendre le disque, en tout cas ses fans. Elle sait ce qui est bon pour elle : et tant pis si c’est un mix de 3 heures !

Comment vous avez vécu tous les deux l’histoire du single Music qui s’est retrouvé sur le Net, que tout le monde a pu écouter sur Napster trois ou quatre mois avant la date prévue pour sa commercialisation ?

C’est un vol ! Moi, mon album s’est retrouvé intégralement sur Napster au bout de trois jours... Mais au moins, il était déjà sorti ! Music, ce n’était même pas la version finale, c’est quelqu’un de l’entourage de Madonna qui l’a volé. En plus, la plupart des gens l’ont téléchargé et écouté dans des conditions telles qu’on aurait dit une cassette démagnétisée, complètement sourde ! C’est un peu dégueulasse, c’est pas du tout mon travail, c’est comme on l’avait mis à la poubelle...
Ça, ça m’a beaucoup gêné, mais aussi la philosophie de ces gens qui, parlant de MP3, qui disent “C’est l’avenir, on va plus payer de droits d’auteur, tout ça...”. Mais les musiciens, comment ils vivent ? D’accord, le prix du CD est trop élevé : 140 balles, c’est trop cher, et si Napster et le MP3 arrivent à le faire descendre à 90 balles ou 80 balles, moi j’applaudis, franchement ! Croyez-moi, c’est ce qui va arriver, dans les 4/5 ans, ce sera la seule façon de contrecarrer Napster.
Cela dit, je n’admets pas cette philosophie de remise en question du droit d’auteur. Un jeune de 15 ans qui me dit “Moi, le MP3 j’adore parce que je peux piquer la musique pour rien”, quelque part il me dit que les CD sont trop chers, et que la musique doit être gratuite. Mais par contre, ça ne le gêne pas de payer sa paire de Nike à 1200 balles, il n’a aucun problème, je ne vois jamais aucun jeune qui se plaint de ça, alors que je trouve que c’est quand même extrêmement cher ! Même chose pour les portables, ça revient super-cher, et personnellement je ne pense pas qu’un jeune de 15 ans ait vraiment besoin d’un portable. Mais là encore, aucun problème, payer 3 F la minute ne le gêne pas... Il faut quand même remettre un peu les choses dans leur contexte : si les musiciens vivent de leur musique, c’est en grande partie grâce aux droits d’auteur, qui représentent un sacré progrès depuis l’époque où les musiciens n’avaient aucune reconnaissance sociale, aucun revenu fixe. C’est justement pour cela qu’on a créé ce concept, avec des sociétés comme la SACEM qui collectent puis répartissent les droits d’auteur. Les barêmes favorisent les gens qui gagnent beaucoup d’argent, il faut peut-être revoir ça, mais on ne peut pas aller contre le droit d’auteur, c’est pas possible ! Et MP3, quelque part, c’est ça : mais ça, les jeunes, ils ne comprennent pas, ils ont 14/15 ans, ils savent pas, ils savent pas comment vit un artiste en fait. Moi, je ne peux pas dire “Ouais, le MP3, c’est génial, allez-y, prenez ma musique !”. Je vis comment, après ?

Que penses-tu de la musique sur Internet ?

Je me suis retrouvé au centre avec Music, qui a été volé, mais je pense que pour l’instant, les temps de téléchargement sont trop longs. Il faudra quelques années pour que tout le monde soit mieux équipé. À la limite, le Net, pour le moment, c’est plus de la promo qu’autre chose. Music s’est retrouvé numéro 1 direct pendant cinq semaines aux USA : du coup, tout le monde a accusé Madonna d’avoir monté ce coup, alors qu’elle était vraiment furax ! Pour elle, c’était comme un viol, mais tout le monde disait que c’était de l’auto-promo...
Ce qui est intéressant, avec le MP3, c’est que si ton album est un bon disque,il se crée une espèce de bouche à oreille, bien avant la sortie, qui joue beaucoup, et qui aide vachement. Mais gare à l’effet inverse : si c’est pas un bon disque, ça se sait !

Music a fait une énorme promo à Napster... Avant Music, presque personne ne parlait de Napster, à part une petite frange de branchés, le grand public y est allé pour écouter Music ! Comment a réagi Warner, la maison de disques de Madonna ?

Je trouve ça dangereux, Napster : c’est un super-outil pour écouter des collectors, pour des gens qui cherchent des raretés... Mais dans le cadre de Music, ç’a été une catastrophe. Ce single, normalement, devait sortir en Septembre : chez Warner, ils ont été obligés de tout avancer d’un bon mois. Il se trouve que ça n’a absolument pas influencé les ventes, puisque ce titre est numéro 1 dans le monde entier. Le problème se posera avec bien plus d’acuité dans cinq ans, quand tout le monde pourra télécharger un titre en trois secondes. Pour le moment, c’est tellement lent, il n’y a pas grand-chose à craindre. Évidemment, on parle de vente de disques sur le Web, Amazon et tout ça, mais ce sont encore de petits acteurs du marché : il suffit de 4000 ou 5000 précommandes sur Amazon pour y être déclaré numéro 1 ! Une goutte d’eau dans l’océanb : mais un jour ou l’autre, ça va rentrer dans les mœurs, et il va falloir que le droit d’auteur évolue, pour codifier un peu tout ça...

Quelle est l’attitude de ta maison de disques, Naïve, par rapport à l’Internet ? A priori, Zelnick s’intéresse beaucoup au multimédia, c’est un peu une philosophie de la maison...

Ça l’intéresse énormément, déjà comme outil de promotion... Je crois que le Net, pour les labels pour le moment, c’est surtout un outil de promotion. Honnêtement, vraiment, c’est qu’on s’est aperçus qu’aux USA, des albums comme Hand Sync, un boys band, ont battu les records de vente dès leur première semaine : 2.4 millions d’exemplaires en une semaine, record absolu là-bas. La raison : une super-promotion sur le Net, six mois avant la sortie, pour que tous les fans, tous les gens potentiellement intéressés pour l’acheter, connaissent le jour précis de la sortie du CD. C’est des détails comme ça qui font la différence. Résultat : Hand Sync se sont retrouvés direct n°1 pendant trois semaines, et on sait comment c’est quand on est en haut des charts, il y a un appel d’air. Donc Internet change la donne, en termes de promotion. La plupart des labels, Warner et les autres, passent à Internet pour faire de la vente en ligne, mais ils savent très bien qu’ils ne vont pas y vendre des tonnes de disques pour le moment. Ils visent à cinq ans, dix ans...

On dit que les maisons de disques, maintenant, quand elles signent un artiste, verrouillent tout ce qui touche au Net : souvent, un artiste ne peut pas faire son site, par exemple, si ça ne passe pas par la maison de disques elle-même ou son site. Comment ça se passe, sur ton site ?

Moi, on m’a pris mon nom ! Comme Madonna, d’ailleurs, qui est en procès depuis trois ans avec un mec qui ne veut pas lui rendre son nom, madonna.com. Il existe madonnaland, tout ce qu’on veut, mais pas madonna.com. Il m’est arrivé la même mésaventure : mirwais.com est pris ! Par un label US... Ça dépend des pays, mais en France, le droit moral prévaut : si c’est ton nom d’artiste, on ne peut rien faire avec : à quoi bon l’acheter s’il ne sert à rien ? Aux USA, la situation est hélas différente !
J’ai un site, mirwaisonline, sur Sony Music, je suis en train de le faire, de le construire. Mais un site, il faut qu’il soit bien, et régulièrement remis à jour, complété. Il n’y a rien de pire qu’un site qui n’a pas été updaté depuis 4 mois, on a l’impression que c’est un site préhistorique !
I y a aussi la qualité des plug-ins, le rendu final. Tous les artistes disent “Moi, je veux avoir un super-beau site, et tout...” : encore faut-il s’en donner les moyens ! Moi, je veux que mon site, graphiquement, soit vachement beau. C’est vachement important pour moi : là, je viens de faire trois vidéos, une avec Jean-Baptiste Mondino, deux avec Stéphane, assez haut de gamme, avec un profil assez haut. Si c’est pour avoir un site qui est moyen, franchement, aucun intérêt !
Dans un premier temps, je me concentre donc sur le design. Il ne sera peut-être pas extraordinaire dans un premier temps, mais je veux surtout qu’il soit extrêmement beau et dynamique. Par exemple, le dernier site de Madonna est vachement beau, super-attractif, et ça joue aussi pour l’image globale de l’artiste, ça devient vachement important. On ne peut désormais pas y couper : au Japon ou aux USA, il existe désormais des Awards pour les sites. Ça va devenir comme pour les vidéos, les pochettes ou les disques : un artiste sera aussi jugé sur la qualité de son site. Quoi de plus normal !

Tu disais que tu ne pouvais pas récupérer ton nom ?


Non, je suis obligé de faire des démarches pour le récupérer... On me l’a pris, il va falloir que ça change aux USA, n’importe qui peut te prendre ton nom ! Ce qui s’est passé, c’est qu’à un moment donné, j’étais en négociations avec un label, que je ne citerai pas, aux États-Unis, et il faut savois que là-bas, le jour où on t’envoie une proposition de contrat, il y a des équipes du label qui vérifient automatiquement si le nom est pris ou pas, et qui le déposent éventuellement. Ils ne me l’ont donc pas vraiment “volé” : je suis obligé de faire des démarches pour le récupérer, tout simplement.

Est-ce que sur le site que tu es en train de finaliser, tu comptes mettre des tracks un peu exclusives ? C’est aussi un intérêt pour un artiste de mettre sur son site des tracks qui ne sont pas directement exploitables sur un album...

Jessaie de me concentrer déjà sur l’aspect visuel de mon site, et de faire les choses petit à petit. Comme j’aimerais qu’il soit vraiment beau et updaté régulièrement, du coup je me dis que je préfère faire moins de choses, peu de choses même, mais bien me concentrer que la qualité. Un site, de toute façon, évolue en permanence, contrairement à un disque, figé par principe. Les inédits, ce sera donc pour plus tard, dans six mois, un an...

Tu entretiens des relations privilégiées avec Naïve et son PDG, Patrick Zelnick, qui, tu le rappelais au début de l’interview, a signé Taxi Girl sur Virgin France, voici vingt ans ?

Naïve sont les premiers que j’aie vus, par hasard, et je ne suis pas allé en voir d’autres. Surtout pour Frédéric Rebet, le Directeur Général, avec qui je suis très ami, et Patrick... Le problème, c’est que Naïve est le seul label réellement indépendant en France, dans le sens où ils ont une distribution vraiment à eux depuis qu’ils ont racheté Auvidis. Ils sont quand même 70 chez Naïve, ce n’est pas un “petit” label. Chez eux, contrairement aux majors qui veulent le faire mais ne le font jamais, il y a une exigence culturelle. Ils sont branchés multimédia, mais pas que multimédia : ils envisagent peut-être des productions de films dans le futur, ou de livres (Patrick possède 20% d’Actes Sud). Cette exigence culturelle qui se perd, de nos jours, par rapport au profit. Une major, de nos jours, n’a pas d’exigence culturelle : ce qui l’intéresse, c’est le profit, parce qu’ils ont besoin de dividendes pour remonter chaque année à la maison mère. Même si elle prétend le contraire !
Beaucoup de tout petits labels, par contre, ont une exigence culturelle et qui veulent ramener à ça la musique, à ce rapport à la culture, pas avec un grand C, genre Culture élitiste. Mais la culture, même les gens défavorisés normalement doivent y avoir accès. Hélas, paradoxalement, en ces temps d’Internet, les gens ne s’intéressent plus à la culture : pourtant, c’est ça qui va sauver les jeunes de 16 ans, dans les banlieues, quand ils auront 30 ans : la culture. Ça va leur permettre de s’en sortir dans la vie, de s’ouvrir. Mais ça ils ne comprennent pas, et d’une certaine manière cette façon actuelle de vendre de la musique au kilomètre, des “produits”, n’aide pas les jeunes. Même si le rap marche très bien, je ne suis pas certain que ça aide vraiment les banlieues de vendre, comme ça, de la variété rap par millions de CD. Parce que du coup, les jeunes, dans les banlieues, se disent “Ah ouais, moi je vais faire ça, je vais faire comme Machin, etc.”, alors que l’important, au fond, c’est d’exprimer vraiment ce qu’on est, que ce soit à travers la musique ou autre chose.
Et ça réduit aussi l’horizon de beaucoup de gens, parce que autant il y a des gens qui peut-être il y encore 20 ans auraient voulu devenir enseignants ou faire autre chose, autant maintenant ils n’ont plus qu’un truc : ou c’est devenir footballeur ou sportif de haut niveau, ou faire du rap. Et donc, la culture est évacuée, alors que la culture, normalement, ça t’aide à te dire “Moi, je ne vais pas devenir une star, mais par contre, je vais aider les gens en devenant enseignant, en faisant ci ou ça... C’est pour ça que la musique, ce n’est pas quelque chose d’anodin, non plus. Le projet d’un label comme Naïve, pour moi, c’est pas neutre. C’est quelque chose qui aide socialement les gens...

Le morceau V.I. (pour “Vénus Indépendante”), recréation d’une célèbre chanson de Serge Gainsbourg dans Melody Nelson, est un exercice hyper-périlleux, sur le fil, dont tu te sors de façon quasi-miraculeuse. Comment cette idée t’est-elle venue ?

Comme tout le monde, je suis fan de Gainsbourg, c’est une de mes grandes idoles, et mon grand regret est de ne pas avoir fait quelque chose avec lui. Alors je me suis dit qu’en utilisant un sample de Gainsbourg (Melody Nelson), et en refaisant un texte, c’est comme si je faisais de la musique avec lui...
Pour ne pas te le cacher, en ce moment, tous les jours j’ai trois ou quatre demandes de production, ça vient du monde entier, mais je fais très très peu de choses. Financièrement, je suis à l’aise, je n’ai pas tant d’envies que ça. Gainsbourg, c’est une de mes grandes frustrations, vraiment, franchement. Donc c’était pas un hommage, mais pour moi une façon de prolonger Melody Nelson. C’était comme si je lui avais demandé, de son vivant, “Bon, tiens, Serge, on repart de ça et on va vers la musique électronique !”. Comme s’il avait été là, avec moi. Le problème, c’est qu’il y a des gens qui n’ont pas bien compris ça. Les éditeurs ont pensé que c’était une cover, alors que c’était pas une cover, c’était pas du tout pour parasiter son image ou pour faire du blé sur lui. C’est qu’ils n’ont pas compris que ce n’était pas une cover, mais une composition. Moi, je pense que je méritais la moitié de la composition, ou même moins, mais ce n’était pas une “adaptation”, comme c’est marqué au final sur la pochette... C’était une recréation, évidemment, pour moi c’était vachement important, c’était jouer avec l’idée du patrimoine. C’était ça, cette idée, comme si on pouvait ressusciter Serge, pour moi. Ce ne sera peut-être jamais aussi bien que l’original, mais pour moi, c’était vachement important de le faire, une catharsis, comme pour évacuer définitivement le fantôme de Gainsbourg...

Merci à Christian Braut, Fred Perrin et François Bronic.

© 2001 Franck Ernould (franck.ernould@sfr.fr)

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