LES MICROS VINTAGE
Mythe ou réalité ?


Quoi de plus à la mode, ces temps-ci, que les micros vintage ? Ils s’arrachent à prix d’or, tous les grands studios en proposent à leur clientèle, les ingénieurs du son et producteurs les plus en vue ne jurent que par eux... Analyse d’un phénomène où la nostalgie n’est plus toujours ce qu’elle était. Franck Ernould

À l’heure des réseaux, du 24 bits 96 kHz, du DVD, en cette époque où le numérique et le son multicanaux est roi, il peut sembler étonnant de voir une frange d’utilisateurs “musique”, et non des moindres, rester envers et contre tout fidèle à des appareils sortis voici 15, 20, 30 ans ou plus. À l’opposé, dans les années 80, lorsqu’on refaisait un studio, les “vieux” périphériques et micros partaient à la benne avec les gravats ! Désormais, tout se récupère, se reconditionne, se répare... et à un prix, spéculation oblige, souvent exorbitant : plus de 10000 F l’Urei 1176 original, presque 30000 pour un compresseur à lampes Telefunken V72 stéréo, plus de 40000 F pour un AKG C24, 35000 F pour un U-47 état concours dont la lampe à elle seule, neuve, s’échange à 6000 F. Aux USA, des ventes aux enchères ont lieu régulièrement, concernant autant le matériel “ornemental” (très vieux micros radio des années 20, logés désormais à la même enseigne que les récepteurs eux-mêmes) que les appareils encore utilisables aujourd’hui en studio professionnel (micros à condensateur ou à ruban, préamplis à lampes, vieilles consoles éventuellement désossées et reconditionnées en rack...). En France, un studio comme celui de Recall Productions est une copie conforme d’une structure des années 70 : console Polygram, multipiste Studer A80, écoutes JBL 4311, effets vintage allant du premier Aphex Aural Exciter à l’AKG BX20 en passant par des compresseurs RCA. Ses propriétaires sont plus jeunes que leur matériel ! Alors, mode passagère, snobisme, spéculation sans lendemain... ou lucidité face aux oracles commerciaux de la perfection sonore obligée, les mêmes qui nous disaient dès 1982 que le son des CD était parfait, forcément parfait, alors que nos oreilles nous criaient le contraire ?

Ça vient de loin !

En examinant l’histoire des courants musicaux commerciaux de ces vingt dernières années, on s’aperçoit que tout concourait au retour des vieilles machines, effet de balancier oblige. Après l’euphorie d’une période “tout électronique” dans la seconde moitié des années 80, marquant l’arrivée à maturité du MIDI, des samplers et le numérique naissant - rappelez-vous, chez nous, les disques tout synthé de Mylène Farmer, Louis Chedid et même Yves Simon ou Claude Nougaro, pour ne citer qu’eux - le retour à des sonorités plus acoustiques n’a pas tardé. “Les espaces et les volumes de mon studio sont immenses, pourtant j’ai enregistré un nombre impressionnant de disques avec des musiciens qui ne quittaient pas la cabine. Entourés de leurs racks d’électronique, le seul son acoustique qu’ils toléraient était la voix humaine !!!”, confie Patrice Quef, patron du Studio Miraval. Dix ans après, des sons jugés ringards, comme l’orgue Hammond, le Mellotron ou une guitare avec ampli (le Rockman, qu’on branchait directement dans la console, était passé par là) retrouvaient un intérêt artistique, on redécouvrait le son d’une vraie section de cuivres, voire de cordes, et les jeunes ingés son nés avec le MIDI ont dû apprendre à faire autre chose que de brancher des fils dans des fils et de jouer de la souris avec leur Cubase. Ce retour de l’acoustique demandait évidemment des capteurs adéquats - et le savoir était du côté des “anciens”...

Mesures über alles

Les années 60 et 70, marquées par l’essor de l’électronique à transistor et la montée du culte des mesures (“l’oreille n’entend que ce qu’on peut mesurer” semblait le credo des concepteurs audio de l’époque), ont vu apparaître progressivement une uniformisation des sons. Le tout transistor permet certes de gagner en commodité, en prix de revient, et les mesures sont souvent excellentes, mais l’aspect musicalité, difficilement quantifiable, est souvent resté le cadet des soucis des concepteurs. En parallèle, il est intéressant de constater que ce phénomène n’avait pas échappé, en son temps, à ceux qu’on n’appelait pas encore les audiophiles, mais qui n’en trouvaient pas moins que ces chaînes hi-fi à 0,00001% de distorsion sonnaient infiniment moins bien que celles des années 60, à lampes... Eux aussi redonneraient de la vigueur à ce procédé d’un autre âge, mais c’est une autre histoire.
Le commerce et le grand public étant ce qu’ils sont, les disques produits dans les années 70, cocktail parfois hasardeux de multipiste/prise de son de proximité/appareils à transistors ne se vendaient pas plus mal que leurs prédécesseurs. La recette a donc été généralisée, et on s’est retrouvé avec des studios d’enregistrement de plus en plus stéréotypés, inertes acoustiquement, au matériel identique à celui du concurrent. L’arrivée du numérique n’a guère arrangé les choses : comme toute technologie, il lui a fallu quelques années pour perdre ses défauts de jeunesse. Le recul du bruit de fond et la dynamique théorique de 96 dB ont assuré l’essor commercial du matériel basé sur cette technologie- en France, la rapidité et le taux d’équipement ont fait de notre pays LE bon élève, à citer en exemple par tous les fabricants audio. Pourtant, aux USA ou en Angleterre, nombreux sont ceux qui n’ont pas pris le train du numérique, préférant rester fidèles, lorsqu’ils pensaient que cela apporterait quelque chose à leur projet, à leurs A800 ou MCI JH24. Ce sont les mêmes qui ont redécouvert les micros vintage ! Est-ce un hasard si Bruce Swedien (Quincy Jones, Michael Jackson...), qui n’a jamais caché sa passion pour les 16 pistes analogiques 2 pouces, s’est entiché des écoutes JBL 4311 et des vieux micros à ruban RCA, hyper-fragiles, mais au velouté inégalé ?

Un nommé Neumann...

LE microphone Vintage typique, celui dont on parle partout et à l’aune duquel on compare tous les autres, reste incontestablement le U47 Neumann. Il a existé plusieurs versions très différentes de ce micro mythique, qui avait pris en son temps la succession du célèbre CMV3, le micro “bouteille”. Construit à partir de 1947 (d’où sa référence), le U47, à large membrane, tire le meilleur parti d’une toute nouvelle lampe militaire, la VF14 Telefunken, utilisée notamment dans des équipements de transmission. Cette lampe n’a été fabriquée que pendant une petitequinzaine d’années - les dernières datent donc du tout début des années 60. Neumann recommanda alors à ses clients, afin de pallier l’épuisement des stocks de VF14, de remplacer cette lampe par un nouveau composant électronique, le Nuvistor, aux caractéristiques très voisines.
Aux Studios des Dames, où on comptait à l’époque pas moins de 42 (!) Neumann U47 en activité, le spectre de la pénurie fit que le remplacement des lampes par les Nuvistors fut immédiat sur la moitié des micros. Ce composant, plus petit, nécessitait l’emploi d’un adaptateur physique et une légère modification sur l’alimentation, mais, n’en déplaise aux puristes, ses caractéristiques étaient vraiment très proches de la lampe originale.

U47 contre U47

Vers le milieu des années 60, c’est le transistor à effet de champ, composant dernier cri, qui recueille tous les suffrages des électroniciens. Par conséquent, Neumann adapte son U47, modifiant profondément au passage, après 20 ans de bons et loyaux services, la capsule, l’électronique, la tête... À référence et apparence identique, le micro est complètement différent ! Le U67 apparaît ensuite, utilisant encore une lampe, puis naissent les U87, U89, TLM170, micros à FET, qui relèguent commercialement le U47 au rang d’ancêtre...
On l’oublie aujourd’hui, mais il était vraiment apprécié des ingénieurs du son (et des assistants), dans les années 70, de pouvoir se passer de lourdes alimentations produisant des tensions dépassant couramment les 100 Volts. Résultat : les U47, qui semblent dépassés techniquement, vont prendre la poussière dans les armoires pendant une bonne quinzaine d’années, quand on ne s’en débarrasse pas à vil prix... Les caractéristiques techniques et les courbes priment, le transformateur de sortie est jugé archaïque, bref il faut vivre avec son temps.
Ce sont les Américains qui redécouvrent, vers 1984/1985, le son si personnel des U47. On s’aperçoit alors, avec les nouvelles technologies d’enregistrement, et sur des écoutes améliorées, que ces micros sont vraiment d’excellente qualité et dépassent, sur un plan subjectif, leurs successeurs. Le transformateur et la lampe, loin d’être des handicaps, révèlent tout leur intérêt : une personnalité sonore inimitable.
“Rendez-vous compte, le U47 a été conçu voici 50 ans !”, proclame Jérôme Van der Klugt, ex-manager du Studio des Dames et grand amateur de micros à lampes. “À cette époque, Neumann était le seul à savoir produire des micros électrostatiques de très haute qualité. AKG venait de naître, le C12, autre micro mythique, n’apparaîtrait qu’en 1953. Les Américains comme RCA ou Shure croyaient pour leur part aux micros à ruban dynamiques, qu’ils livraient aux radios. En 1947, la bande magnétique sortait à peine des laboratoires, on enregistrait encore en gravure directe sur des 78 tours, les consoles et la stéréo n’existaient pas. Même les procédés de mesure ne rendaient pas justice aux immenses qualités de ce micro !”
“Un micro”, poursuit Jérôme Van der Klugt, “est un mélange très délicat de mécanique, d’acoustique et d’électronique. Chaque élément le composant a son importance et concourt au résultat final : la capsule, l’étage d’amplification, la lampe, la grille de protection, le transformateur de sortie... Un cocktail difficile à réussir, dans lequel entre toujours une proportion de hasard. Le U47 à lampe est réussi, tout comme, dans un registre sonore différent, le C12 AKG. Deux Rolls des micros ! Mais ce n’est pas parce qu’on met une lampe dans un micro qu’il sera forcément meilleur que la même version à transistor. La recette magique arrive rarement. Les Groove Tubes, Rode, Microtech et autres nouveaux micros à lampes actuels ne sont pas équivalents au U47 simplement parce qu’ils possèdent une lampe !

Comment entretenir des micros vintage ?

Les micros vintage ont leurs passionnés parmi les ingénieurs du son, mais aussi parmis les électroniciens ! Des noms d’anciens de chez Neumann circulent parmi les amateurs : ces orfèvres du micro n’ont pas leur pareil pour nettoyer une membrane, rafistoler un transformateur défectueux ou réparer une alimentation. La spéculation va bon train sur les lampes de type VF14, plus fabriquées depuis 35 ans et dont les prix atteignent des sommets (jusqu’à 6000 F pour une VF14 neuve en emballage d’origine).
On ne le sait sans doute pas assez, mais les lampes sont ce qui dure le plus longtemps dans un microphone ! Sous-alimentées (une VF14 peut supporter 400 V, mais travaille sous 105/115 V environ dans un U47), elles possèdent une durée de vie se chiffrant en milliers d’heures. Les condensateurs utilisés dans le micro seront usés avant elle...
Les connecteurs sont également soumis à rude épreuve, et la XLR n’était pas vraiment d’un emploi universel voici 50 ans, d’autant qu’un micro à lampes nécessite plusieurs tensions distinctes, donc nombre de conducteurs dans son câble et de contacts sur son connecteur. Tout récemment, Jérôme Van der Klugt a fait fabriquer chez Amphénol 50 connecteurs de U47, très compliqués, avant que les moules ne soient détruits. Il en profite pour remplacer les contacts argent, trop facilement oxydables (regardez un peu vos couverts en argent), par des contacts or.
En parlant autour de soi... ou en allant sur Internet, on trouve également asez facilement à regalvaniser le corps d’anciens micros, leur redonnant l’aspect du neuf. On n’est pas très loin du domaine des voitures de collection ! Un bon démontage/nettoyage produit aussi souvent des résultats appréciables : Dominique Blanc-Francard avait ainsi acquis un U47 dont les performances étaient très mouvantes dans le temps. Un démontage du coupable lui montra que quelques composants épris de liberté se promenaient dans le corps, ce qui avait sans doute occasionné le court-circuit détruisant l’alimentation du U47. Un bon démontage/remontage plus tard, celui-ci était comme neuf ! Quant à l’alimentation elle-même, en refaire une ne pose guère de problème à un électronicien confirmé.

Forme de conclusion

On l’a vu, le Vintage est devenu un phénomène très répandu. Faisant appel aux meilleures réalisations du passé, il est salutaire : comment ne pas se poser de questions pertinentes sur les talents de nos aînés, quand on voit ce qu’ils étaient capables de concevoir cinquante ans avant nous ? Comment ne pas se poser de questions pertinentes sur le progrès technique, les mesures, la subjectivité de l’écoute ? Il faut rester réaliste : un micro moderne, qu’il soit à lampes ou non, reste un excellent outil de prise de son. En audio, la fabrication a malheureusement souvent pris un côté industriel, inévitable, mais pas toujours souhaitable lorsqu’on travaille dans un domaine artistique où chacun aime poser sa “patte” sur ses productions. Mieux vaut cent fois utiliser un U87 FET qu’un U47 épuisé ou un micro RCA endommagé. Cela dit, si on arrive à combiner, comme Yves Jaget, le meilleur des deux mondes, comme dans le dernier Michel Jonasz - voix enregistrées avec le U47 de notre photo, SSL boostée par des périphériques d’exception, mixge final en 24 bits 88.2 kHz - le résultat est à la hauteur des espérances...

ENCADRE : Le Brauner VM1- Vintage Moderne

Plutôt que de restaurer à grands frais des micros de 40 ou 50 ans d’âge, il est tentant de retrouver l’esprit des réalisations d’antan, tout en utilisant des ingrédients tout à fait contemporains. C’est ce qu’a fait Dirk Brauner, un Tonmeister allemand reconverti dans l’électronique, qui restaure également à l’occasion d’anciens microphones, pour réaliser son VM1. Tirant parti des progrès de l’usinage mécanique ou des composants électroniques, il atteint des performances inimitables tout en restant fidèle à l’esprit du Neumann U47 et de l’AKG C12, qu’il ne prétend ni imiter ni remplacer. Il n’a pas négligé la valise de transport, la suspension, ni la bonnette.
Le VM1 possède par exemple des contacteurs à glissière très sophistiqués permettant de souder directement les fils venant de la membrane sur la lampe. Il utilise des résistances de l’ordre de 2 à 3 gigohms, impossibles à fabriquer en 1947, un transformateur en nickel pur bobiné sans croisement des fils pour éviter toute capacité parasite, une alimentation hyper-sophistiquée minimisant la distorsion, un câble micro multibrins spécifique. Sa capsule est réalisée sur mesure par des anciens de chez Neumann. Seules ses lampes sont d’époque : Dirk a récupéré un stock de 7000 Telefunken EF806S et AC701, dont il n’a conservé, après tri sévère par ordinateur, que les 1000 meilleures. Il n’y aura donc que 1000 micros au maximum !!!
Prix de l’objet : 6000 DM, garantie de 5 ans incluse. Les ingénieurs du son classique se l’arrachent aux USA, éventuellement en version stéréo - la musique d’Indiana Jones IV a été enregistrée avec des VM1. Abbey Road, The Townhouse, Real World et Bruce Swedien comptent parmi les 110 premiers acheteurs

Vintage et Internet
Quelques URL pour les Internautes “Vintageophiles”

http://www.neumann.com
http://www.dirk-brauner.com
http://www.oneastroman.com (tout sur la VF14 !)
http://www.mercenary.com
http://qb.island.net/~blues/tomsmics.html

Quelques homepages de fêlés de micros de collection :

http://members.aol.com/mihartkopf/index.htm
http://www.ping.be/~pin02306/
http://www.garm.com/tvsmikes.htm#MICROPHONES
http://soli.inav.net/~jebraun/mikes.htm
http://davinci.csun.edu/~kwebb/


Légendes

Micro Shure 55 - LE symbole de la mode vintage au cinéma, sur les timbres, les photos d’Elvis... Souvent imité, jamais égalé - même s’il figure encore au catalogue Shure, dans une version assez éloignée de l’original.

Vintage-madeleine de Proust : un LEM 01, le micro favori des directs de l’ORTF. Toute une époque...

Un des premiers AKG D12 - il date de 1953, comme le C12.

Le Sony C-48. Une évolution du C-38B, datant de 1970. Tout juste vintage !

La toute première incarnation du Neumann U47, le U47P, dit “Torpedo”. Sa capsule est démontable, pour offrir plusieurs directivités.

Un U47, très convoité par les ingés son actuels, tient compagnie à un U48, offrant en prime la directivité en forme de 8. Les lampes VF14 (ici en version noire et transparente, très rare) sont indisponibles depuis le début des années 60 - d’où leur remplacement par un Nuvistor, le petit composant.

Ces deux micros Neumann (dont un M49) utilisent la même lampe, une AC701 Telefunken.

Un modèle Schoeps assez rare, à capsule vissable à 90° - réalisé pour l’ORTF.

RCA - spécialiste du micro à ruban, bidirectionnel. L’un des préférés de Bruce Swedien. Micros très fragiles



Cet article est paru dans TIMECODE

Copyright © 1998 Franck Ernould (franck.ernould@sfr.fr)

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Merci à Klaus Blasquiz (Antrepro) et à Jérôme Van der Klugt, deux fins connaisseurs ès microphones Vintage, de nous avoir longuement parlé de leur passion très communicative...