Les écoutes et les mesures
Tout ce qui sentend se mesure-t-il ? Comment mesurer une
enceinte ? Comment se comportent, en chambre sourde, quelques
références actuelles en matière
découtes de proximité ? Dans la foulée du
dossier récemment consacré à 10 enceintes
actives, embarquez-vous pour le premier volet dune série
darticles consacrées aux enceintes et aux mesures...
Franck Ernould
On rencontre parfois des ingénieurs du son ne jurant que
par une seule écoute, de référence X ou Y...
Pourtant, nous avons tous été étonnés un
jour ou lautre de constater que dans tel endroit, une
même enceinte semblait sonner complètement
différemment que dans tel autre. Cest que les relations
entre écoute et local sont très complexes, et leurs
conséquences parfois tout à fait redoutables. Un
excellent moniteur mal placé dans une pièce à
lacoustique perfectible ne donnera que des résultats
fort médiocres : à linverse, une enceinte
même un peu moins bonne, bien installée dans une
pièce saine, pourra sexprimer pleinement, et surtout,
fournira une écoute parfaitement fiable...
Chambre sourde
Cest précisément pour saffranchir de la
variable local découte que les mesures
denceintes acoustiques seffectuent dans une chambre
sourde - un local parfaitement amorti, de quelques dizaines de
mètres cubes, dont toutes les parois sont recouvertes
dune importante épaisseur de laine de verre (60 cm
à 1 m). Leur rôle ? Transformer lénergie
acoustique reçue en chaleur, et éviter son retour vers
le micro de mesure. Lenceinte à mesurer est
installée au milieu de ce local, généralement
posée sur un caillebotis, de façon à
éviter toute réflexion sonore, aussi minime soit-elle.
On est alors assuré de mesurer lenceinte, et rien que
lenceinte. Autrement dit, la mesure est reproductible où
que ce soit, par qui que ce soit, pourvu que les conditions de mesure
soient respectées. Le micro de mesure, dont on imagine la
précision de fabrication et la rectitude de la courbe de
réponse, est généralement placé à
1 m de distance de lenceinte.
Courbe et écoute
Que peut-on mesurer, dans ces conditions assez draconiennes,
régies par la norme CEI ? Dun point de vue purement
énergétique, tout ce qui concerne le niveau sonore :
bruit généré par un aspirateur ou un
séchoir, bien sûr, mais aussi niveau de pression
généré à 1 m dans laxe par une
enceinte animée par une puissance électrique de 1 Watt.
Cest ce quon appelle le rendement. On peut aussi
envisager tout ce qui est répartition fréquentielle de
cette énergie : courbe de réponse dans laxe, hors
axe, taux de distorsion à telle ou telle puissance sur tel ou
tel signal... Quelles conclusions en tirer ? Il ne suffit pas de lire
une courbe pour tout savoir dune enceinte, une écoute
reste irremplaçable pour se rendre compte de sa
personnalité. Cela dit, un modèle dont la courbe chute
dans les aigus ne risque pas de sembler agressive, ni une autre
chutant dès 100 Hz de posséder un extrême-grave
plein dimpact !
Quatre modèles home studio
Nous avons eu la chance de pouvoir disposer, lespace dun
après-midi, de la chambre sourde et des dispositifs de mesure
de lusine PHL, un fabricant français de haut-parleurs de
grande qualité, fournissant aussi bien Genelec, Nexo, APG,
Zeck, EAW... Philippe Lesage, Directeur Technique, a supervisé
avec nous tout laspect méthodologique des mesures.
Justement, que mesurer ? Après mûre réflexion,
nous avons opté pour trois modèles home studio
amplifiés, de personnalités assez diverses : Tannoy 600
A (passant pour être plutôt directive avec ses
haut-parleurs coaxiaux), Genelec 1031 (passant pour avoir une
directivité constante), JBL 6208 (un modèle
amplifié portant un nom prestigieux connu pour un certain
type de son). Par curiosité personnelle, nous
avons également mesuré le même modèle non
amplifié, la 4208. Le but du jeu était de comparer les
réponses des deux enceintes : si elle différait
beaucoup, cest quun des atouts des systèmes actifs
aurait été exploité, à savoir la
possibilité de fournir un intense travail de compensation
déventuels défauts de la courbe de réponse
des HP au niveau du signal attaquant les amplis.
Directives ou pas ?
De manière générale, nous avons
procédé à deux séries de mesures : une
dans laxe, une à 30° dincidence.
Vérifiant ainsi si les on-dit concernant les
directivités respectives des Tannoy et des Genelec sont
fondées... Pour être valable, la mesure doit être
effectuée avec le micro pointant vers le centre
acoustique de lenceinte : un point qui doit être
donné par la notice technique livrée avec
lenceinte. Sur la Tannoy, il est matérialisé par
la LED bleue. Les cotes sont fournies par Genelec, pas par JBL. Une
estimation pifométrique a donc été
nécessaire... Le savoir-faire et lexpérience de
Philippe Lesage (qui travailla en recherche et développement
pendant plus de 20 ans chez Audax !) nous furent dautant plus
précieux. Enfin, il faut savoir que contrairement à ce
qui se passe dans le monde réel, en chambre sourde, le fait
que lenceinte soit debout ou couchée na pas
dimportance, étant entendu que le micro est bien
pointé vers le centre acoustique de lenceinte.
Il faut savoir que les mesures acoustiques, pour être valables,
obéissent à des règles très strictes.
Lune des plus importantes concerne la fenêtre
temporelle de mesure. Sans entrer dans un exposé complexe de
théorie du signal, sachez que les enceintes, pour la mesure,
devaient reproduire un signal dimpulsion assez
compliqué, capté par un micro de mesure ACO 7012 et
quinterprétait ensuite le logiciel Melissa, en 8192
points de FFT répartis tous les 6,10 Hz ! Pour comprendre ce
concept de fenêtre dacquisition, il suffit
dimaginer que le logiciel se met à
lécoute du micro lorsque londe acoustique
atteint celui-ci (soit 3 ms après envoi de limpulsion)
et cesse cette écoute à 15 ms (ce qui correspond, dans
cette chambre sourde, au retour de londe de pression acoustique
après réflexion, si minime soit-elle, sur les murs).
Cest en fonction de ce qui est enregistré dans ce court
laps de temps que le logiciel calcule et affiche la courbe de
réponse de lenceinte - sans aucune influence
extérieure. Autrement dit, si la durée de
fenêtrage est inappropriée, la mesure nest pas
valable, car faisant intervenir dautres énergies que
celle rayonnée directement par lenceinte, ou nen
saisissant pas la globalité.
Irréprochable
Il faut savoir quil nest pas non plus facile de mesurer
précisément une enceinte dans le grave. Pour une mesure
à 30 Hz, compte tenu de la limitation ci-dessus, chambre
sourde de 11 m de côté obligatoire ! Cest la
raison pour laquelle certains mesurent leurs caissons de graves, par
exemple, en champ libre à lextérieur - ils sont
sûrs que les chants doiseaux ne perturberont pas les
mesures ! Concrètement, compte tenu des dimensions de la
chambre sourde de nos essais, les mesures ne sont pas fiables
en-dessous de 80 Hz environ - ce quindique le logiciel, sous
forme dun épais trait noir. Les ondulations semblables
visibles sur toutes les courbes dans cette région sont sans
doute dues à la chambre elle-même, et ne sont pas
imputables aux enceintes. Dans un domaine aussi sensible que
lacoustique, une courbe ne signifie rien si les conditions de
la mesure ne sont pas irréprochables. Ce reproche nous a
parfois été adressé suite au panorama paru dans
le n°21. Pierre et Éric prévenaient pourtant :
Les courbes... ne présentent en aucun cas les garanties
nécessaires à une analyse rigoureuse.
Après toute cette théorie, passons à la pratique
!
Tannoy 600A
Ce modèle étant amplifié, il est
évidemment impossible de procéder à
lestimation de son rendement. Rappelons brièvement ses
caractéristiques : HP concentrique 16 cm, 70 + 70 W, crossover
à 1.6 kHz, réponse de 44 Hz à 20 kHz ± 3
dB.
La première mesure, dans laxe (en pointillé),
révèle une courbe de réponse assez plane, tenant
dans un couloir de 5 dB entre 80 Hz et 16 kHz - avec un plateau
jusquà 18 kHz, suivi par une chute très nette -
doù des aigus probablement assez lumineux. La seconde
courbe, en plein, a été relevée à
30° dincidence. On saperçoit dune chute
très nette à partir de 1 kHz jusquà 20
kHz, avec un pic particulièrement prononcé à 14
kHz. Autrement dit, il se confirme que les Tannoy sont plutôt
directives dans laigu !
Genelec 1031A
Ce modèle étant amplifié, il est
également impossible de procéder à
lestimation de son rendement. Boomer 21 cm, tweeter 25mm
à dôme métal, 120W + 120 W, crossover à
2.2 kHz, réponse de 48 Hz à 22 kHz ± 2 dB.
Dans laxe (trait pointillé), la courbe est encore plus
régulière que la Tannoy. La conséquence
dun choix judicieux de bons haut-parleurs, avec un raccordement
réussi.
Hors axe (trait plein), la courbe reste tout à fait
présentable, homogène et régulière (dans
un couloir de 5 dB) - avec une chute de 3 dB dans laigu par
rapport à une mesure dans laxe. Voilà donc
quil se confirme que les Genelec sont peu directives...
JBL 6208
Ce modèle étant amplifié, il est impossible
de procéder à lestimation de son rendement.
Boomer 20 cm, tweeter 25 mm à dôme titane, 50 + 50 W,
crossover à 2.6 kHz, réponse de 60 Hz à 20 kHz
± 2 dB.
Dans laxe, la courbe est un peu plus tourmentée que les
deux modèles précédents - couloir de 6 à
7 dB. Le côté physiologique est plus marqué que
sur les Genelec, avec un creux de 3 dB dans le médium
sétendant sur pas moins de trois octaves et une
remontée dans laigu très visibles sur la courbe
pointillée. En mix, ce creux se trouvant en plein milieu de la
zone hyper-sensible de loreille humaine, on risquera, pour
compenser, dégaliser en sens inverse... de façon
inappropriée !
Hors axe, on observe des creux assez marqués un peu
après 1 kHz et vers 3 kHz (la zone de recouvrement entre les
deux HP). Comme ils sont assez étroits, ils ne seront pas
gênants pour léquilibre final. La chute
après 10 kHz sera éventuellement plus ressentie : sans
doute un effet un rien violent du dôme titane !
JBL 4208
Lestimation du rendement de cette enceinte par le logiciel
Melissa est de 88 dB/1W/1m : une valeur remarquablement proche de
celle communiquée par JBL (89 dB/1W/1m). La puissance
admissible annoncée est de 75 W (300 W crête) ; les
transducteurs sont identiques à ceux de la 6208.
La 4208 se paie le luxe, en chambre sourde, dêtre
légèrement plus linéaire que sa cousine
amplifiée ! On sent plus la transition de
filtrage, un peu avant 3 kHz. La sensation physiologique est plus
légère également.
Nous reproduisons par ailleurs la courbe officielle de
lenceinte, trouvée dans une pub. La parenté avec
celle que nous avons mesurée est évidente : on
saperçoit quelle na pas été
bidouillée outre mesure : il faut savoir en effet quen
jouant sur certains paramètres de cuisine interne,
on peut lisser une courbe plutôt tourmentée et rendre
presque plate comme la Beauce (voir exemple) une réponse
éventuellement aussi tourmentée que les Alpes !
Sachez enfin que, comme pour légalisation,
loreille humaine a plus de mal à percevoir un
trou quune bosse dans une courbe de
réponse, et qu1/6 doctave représente sa
limite danalyse spectrale - soit une bande de 1000
Hz de largeur entre 6 et 12 kHz, par exemple...
Dans un prochain volet, nous reprendrons les mêmes enceintes,
que nous mesurerons dans des conditions acoustiques
réelles en home studio. La comparaison sera fort
intéressante, et donnera lieu à des conseils de
placement et à des recettes doptimisation...
Merci à Richard Garrido (SCV) et Philippe Lesage (PHL) pour
leur aide à la réalisation des mesures et de cet
article.
(franck.ernould@sfr.fr)
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