Didier Lockwood

Home, sweet home (studio !)


L'année 1996 a été particulièrement riche en événements marquants pour didier Lockwood, mais il en retiendra plus particulièrement deux. D'abord son quarantième anniversaire, qu'il a fêté au mois de février de l'année dernière. Ensuite, il a saisi l'occasion de concrétiser un vieux rêve : construire et aménager un vaste home studio, d'un niveau de qualité quasi-professionnel. Franck Ernould


Depuis son entrée fracassante dans Magma, voici plus de vingt ans, Didier Lockwood a fait du chemin ! Musicien complet, il évolue du jazz-rock au classique, sans délaisser pour autant le jazz. D'un disque à l'autre, ses groupes évoluent, ses compositions aussi, et la sonorité de son violon s'est récemment dépouillée de tous les artifices électronico-synthétiques qui étaient venus l'encombrer au fil des ans. Ce retour à l'acoustique, déjà perceptible en 1994 dans "New York rendez-vous", s'accentue encore sur "Storyboard", son dernier album en date, paru chez Dreyfus. Nous avons eu l'occasion de rencontrer Didier chez lui, pour évoquer ces deux récents sujets d'actualité. Détendu malgré un emploi du temps démentiel (il sortait de la soirée d'hommage qui lui était consacrée au Trianon à la toute fin d'un mois de novembre surchargé), passionné de son et émerveillé dans son nouveau studio, il donnait raison au proverbe qui dit "la vie commence à quarante ans"...

La Grange Studios



"Dès l'avènement du MIDI, j'ai eu ce qu'on pourrait appeler un "home studio" chez moi", se souvient Didier. Le côté audio n'y était pas vraiment développé, par manque de place - j'habitais alors Paris - mais il me suffisait pour maquetter des morceaux séquencés sur Atari, auxquels je rajoutais ensuite mon violon. A Mantes, où j'ai ensuite déménagé, j'avais la place, mais pas les moyens. Lorsque je suis arrivé ici (il habite désormais dans une ferme restaurée, non loin de la forêt de Fontainebleau, NDR), j'ai immédiatement pensé que la grange, une fois correctement aménagée, ferait un grand home studio de rêve ! J'avais enfin de la place, je n'ai pas lésiné sur les moyens, j'ai ciblé mon matériel sous un angle "pro", efficace : au niveau des enregistrements réalisés ici, je vise désormais le définitif".
"Un ami est venu me donner des conseils en ce qui concerne les matériaux à utiliser, l'isolation phonique, les divers aménagements à prévoir. C'est un entrepreneur du village qui a assuré les travaux. Une fois la grange aménagée, la superficie utile est d'environ 110 m2 : 39 pour le studio principal (qui dispose d'environ 5 mètres de hauteur sous plafond), et environ 30 pour la cabine, plus le studio du haut, isolé et conçu au départ pour y enregistrer des rythmiques, pour lequel un retour vidéo a été installé. Je pense aménager ultérieurement une cabine d'isolation dans le studio lui-même, afin de pouvoir isoler un contrebassiste ou un chanteur par exemple". La dalle du studio est isolée des murs, vingt centimètres de laine de verre ont été placés entre le mur externe et la paroi intérieure, elle-même composée de deux plaques de Placo sur une desquelles le bois de décoration est fixé. Résultat : une isolation phonique optimale, dans un sens comme dans l'autre...

Une nouvelle carrière ?



Dans un studio si proche d'une structure professionnelle, qui tient donc les manettes ? "C'est moi qui m'en charge le plus souvent", répond Didier, "sauf bien sûr quand je joue avec mes amis dans le studio ! J'ai appris (et je continue d'apprendre) les placements des micros, les phases, etc. L'avantage est que je connais mon son, que je sais ce que je veux obtenir, je ne suis plus obligé de passer par l'intermédiaire d'un technicien qui, sous un prétexte ou un autre, déforme vite les sons des instrumentistes. Il faut qu'il comprenne que le son appartient au musicien, pas à lui ! L'ingénieur du son est là pour aider à retranscrire une idée sonore, ce qui ne l'empêche pas de donner son avis, de prévenir d'éventuels problèmes techniques ou autres. A force de trop vouloir soigner tous les apects d'un disque, on se retrouve au final avec une musique aseptisée, qui ne "vit" plus. On a peur de l'erreur, de la scorie, alors que c'est souvent ce qui crée l'ambiance ! A une époque, j'étais un peu tombé dans ce travers, je cachais ce que je supposait être des défauts à coup de réverbes, d'effets divers... L'important est la musique, la prise de son vient après".
Pourquoi avoir choisi, en 1996, d'équiper une nouvelle structure en DA-88 ? "Certains vendeurs parisiens m'avaient conseillé un Darwin, qui est certainement une très bonne machine. Lorsque je suis allé aux USA, la plupart des ingénieurs du son que j'ai rencontrés m'ont conseillé d'attendre encore un peu avant de me lancer dans un Direct to Disk. J'ai une peur bleue des bugs, qui m'ont déjà occasionné bien des déboires sur Vision Pro : voilà pourquoi j'ai choisi le DA-88, en configuration 2 x 8 pistes. Fiabilité, absence de problèmes d'archivage, ergonomie : je préfère vraiment la bande ! Lorsque j'ai des montages à faire, je passe par le Mac, et je monte directement mes mixages stéréo".
La 24-4 sert exclusivement aux synthés et aux différents retours effets. La 02R accueille pour sa part les micros, qui passent au préalable par un patch Tascam. En ce qui concerne les effets, Didier et Franck Seguin ont choisi un couple PCM80/90, de classe résolument professionnelle. Avec ceux intégrés dans la Yamaha et la Quadraverb, la palette est largement suffisante dans un studio qui n'est pas réellement destiné à des travaux de mixages délicats... Didier a également tenu à soigner les retours casque, un domaine trop souvent négligé selon lui dans les structures professionnelles. Il y consacre trois circuits auxiliaires, et envisage même d'installer une "mixette" 6 ou 8 voies par musicien, afin que chacun puisse doser en toute liberté ce qu'il désire entendre dans son casque.

Un home studio pour quoi faire ?



Un des premiers projets achevés dans le home studio de Didier est un album de son frère aîné Francis, pianiste de jazz. Une formation complètement acoustique, où le batteur s'est trouvé relégué en haut, la contrebasse derrière des panneaux acoustiques, et où Francis a utilisé le magnifique Yamaha 1/2 queue présent à demeure. C'est Didier qui s'est occupé de tout l'enregistrement, du placement des micros (essentiellement des Beyer, que Gilles Pétrotey et Franck Seguin lui ont fait découvrir) à la gestion des pistes. "J'envisage d'acheter un couple de B&K, pour leur neutralité, afin d'enregistrer le piano, des guitares acoustiques, ou même pour récupérer une très bonne ambiance de studio", ajoute Didier, pour qui le studio est aussi devenu un "laboratoire". Dès qu'il répète ou qu'il invite des amis (Michel Petrucciani ou Richard Galliano, au hasard), une DAT tourne !
Didier possède depuis longtemps une société de production, Kid Records, qu'il a mise progressivement en sommeil. Ce nouveau studio lui a donné bien sûr envie de la réactiver "Pour produire des artistes qui m'intéressent, qui ont plein d'idées mais qui ne peuvent pas accéder aux studios commerciaux pour des raisons de coût. Par exemple, mon frère, ou Georges Chelon, un ami chanteur, qui viendra enregistrer dix jours en janvier. J'ai aussi l'intention de mettre en boîte un live ici, le premier de mon quintette (avec Benoît Sourisse, Benoît Vanderstraeten, André Charlier, Eric Séva), devant un parterre d'amis.
Le son de violon de Didier est de ceux qu'on reconnaît instantanément. Pourtant, il ne le passe pas obligatoirement par des tonnes de périphériques : "Tout dépend de la musique que j'enregistre", précise-t-il. "En studio, je me promène avec ma petite valise de pédales Boss, et mon JamMan (Lexicon), un fabuleux outil de création que j'utilise également sur scène. J'ai eu ma période "gadgets", où je traînais partout des racks remplis d'effets, mais j'ai décidé de simplifier, ce qui est difficile dans un contexte où tant de matériels intéressants sortent ! Cela dit, il ne faut pas trop se préoccuper de technique : l'intérêt pour le matos a tué une bonne génération de musiciens... De toute façon, ce que j'enregistrerai ici, je le mixerai certainement ailleurs !". Le prochain achat prévu par Didier est un gros Mac pour faire tourner ProTools en PCI. Attendons-nous à entendre parler de ce home studio d'exception !

ENCADRE STORYBOARD

"Storyboard", le dernier CD de Didier Lockwood; a été presque intégralement enregistré à New York, en quelques jours, avec des musiciens de légende (Steve Gadd à la batterie Joey DeFrancesco à l'orgue Hammond, Steve Wilson au sax alto). Didier l'a complété par un solo de violon, des parties de saxo et de percussions enregistrées chez lui. L'album a été mixé chez Davout par Claude Ermelin. "Storyboard" se situe à l'écart des courants jazz-rock qui ont fait le renom de Didier, et se place plutôt dans le prolongement de "New York Rendez-Vous", publié en 1994, avec Peter Erskine, Dave Holland, Mike Stern, ... Un jazz sophistiqué, très libre, où les musiciens se laissent beaucoup d'espace pour jouer. L'album n'a pas bénéficié d'une production de pointe, et on ne faisait que deux prises par morceau : pourtant, le son est très particulier, pas du tout "à la mode" : plutôt dans la lignée du son Blue Note des années 60, où les diaphonies diverses concourent à l'ambiance générale...

ENCADRE FRANCK SEGUIN

Franck était un des douze invités du hors série numéro 4 de Home Studio Recording, consacré aux effets. Il est l'ingénieur du son "scène" de Didier Lockwood, qu'il suit fidèlement depuis huit ans, en parallèle d'autres artistes comme Angélique Kidjo par exemple. Il l'a beaucoup conseillé tout au long de l'aménagement de son home studio, a concu et réalisé le câblage, supervisé le choix des équipements et des écoutes...

MATOS

Informatique :

Mac Quadra 650, avec Vision Pro et Overture (logiciel d'édition de partitions), CD-ROM, SyQuest, interface MIDI Opcode Studio 3

Instruments :

Expandeur Roland Sound Canvas SC-155
E-Mu 64, Roland D-70, XP-10, piano demi-queue Yamaha

Consoles :

Yamaha 02R, Mackie 24-8

Ecoutes :

KRK 9000, K-RoK, NS-10M (ampli-tuner Sony STR-V4L)

Magnétophones :

2 x Tascam DA-88, DAT DA30 MkII, K7 Luxman K100

Périphériques :

Multieffets Lexicon PCM90, PCM80, LXP-1 + MRC, Alesis Quadraverb ; Focusrite Green, Drawmer TA271

Merci à Gilles Pétrotey, de Beyerdynamic France, sans qui cet article n'aurait pu être écrit.

 


Article paru dans Home Studio Magazine


Copyright © 1997 Franck Ernould (franck.ernould@sfr.fr)

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