Depuis son entrée fracassante dans Magma, voici plus
de vingt ans, Didier Lockwood a fait du chemin ! Musicien complet, il
évolue du jazz-rock au classique, sans délaisser pour
autant le jazz. D'un disque à l'autre, ses groupes
évoluent, ses compositions aussi, et la sonorité de son
violon s'est récemment dépouillée de tous les
artifices électronico-synthétiques qui étaient
venus l'encombrer au fil des ans. Ce retour à l'acoustique,
déjà perceptible en 1994 dans "New York rendez-vous",
s'accentue encore sur "Storyboard", son dernier album en date, paru
chez Dreyfus. Nous avons eu l'occasion de rencontrer Didier chez lui,
pour évoquer ces deux récents sujets
d'actualité. Détendu malgré un emploi du temps
démentiel (il sortait de la soirée d'hommage qui lui
était consacrée au Trianon à la toute fin d'un
mois de novembre surchargé), passionné de son et
émerveillé dans son nouveau studio, il donnait raison
au proverbe qui dit "la vie commence à quarante ans"...
"Dès l'avènement du MIDI, j'ai eu ce qu'on pourrait
appeler un "home studio" chez moi", se souvient Didier. Le
côté audio n'y était pas vraiment
développé, par manque de place - j'habitais alors Paris
- mais il me suffisait pour maquetter des morceaux
séquencés sur Atari, auxquels je rajoutais ensuite mon
violon. A Mantes, où j'ai ensuite
déménagé, j'avais la place, mais pas les moyens.
Lorsque je suis arrivé ici (il habite désormais dans
une ferme restaurée, non loin de la forêt de
Fontainebleau, NDR), j'ai immédiatement pensé que la
grange, une fois correctement aménagée, ferait un grand
home studio de rêve ! J'avais enfin de la place, je n'ai pas
lésiné sur les moyens, j'ai ciblé mon
matériel sous un angle "pro", efficace : au niveau des
enregistrements réalisés ici, je vise désormais
le définitif".
"Un ami est venu me donner des conseils en ce qui concerne les
matériaux à utiliser, l'isolation phonique, les divers
aménagements à prévoir. C'est un entrepreneur du
village qui a assuré les travaux. Une fois la grange
aménagée, la superficie utile est d'environ 110 m2 : 39
pour le studio principal (qui dispose d'environ 5 mètres de
hauteur sous plafond), et environ 30 pour la cabine, plus le studio
du haut, isolé et conçu au départ pour y
enregistrer des rythmiques, pour lequel un retour vidéo a
été installé. Je pense aménager
ultérieurement une cabine d'isolation dans le studio
lui-même, afin de pouvoir isoler un contrebassiste ou un
chanteur par exemple". La dalle du studio est isolée des murs,
vingt centimètres de laine de verre ont été
placés entre le mur externe et la paroi intérieure,
elle-même composée de deux plaques de Placo sur une
desquelles le bois de décoration est fixé.
Résultat : une isolation phonique optimale, dans un sens comme
dans l'autre...
Dans un studio si proche d'une structure professionnelle, qui tient
donc les manettes ? "C'est moi qui m'en charge le plus souvent",
répond Didier, "sauf bien sûr quand je joue avec mes
amis dans le studio ! J'ai appris (et je continue d'apprendre) les
placements des micros, les phases, etc. L'avantage est que je connais
mon son, que je sais ce que je veux obtenir, je ne suis plus
obligé de passer par l'intermédiaire d'un technicien
qui, sous un prétexte ou un autre, déforme vite les
sons des instrumentistes. Il faut qu'il comprenne que le son
appartient au musicien, pas à lui ! L'ingénieur du son
est là pour aider à retranscrire une idée
sonore, ce qui ne l'empêche pas de donner son avis, de
prévenir d'éventuels problèmes techniques ou
autres. A force de trop vouloir soigner tous les apects d'un disque,
on se retrouve au final avec une musique aseptisée, qui ne
"vit" plus. On a peur de l'erreur, de la scorie, alors que c'est
souvent ce qui crée l'ambiance ! A une époque,
j'étais un peu tombé dans ce travers, je cachais ce que
je supposait être des défauts à coup de
réverbes, d'effets divers... L'important est la musique, la
prise de son vient après".
Pourquoi avoir choisi, en 1996, d'équiper une nouvelle
structure en DA-88 ? "Certains vendeurs parisiens m'avaient
conseillé un Darwin, qui est certainement une très
bonne machine. Lorsque je suis allé aux USA, la plupart des
ingénieurs du son que j'ai rencontrés m'ont
conseillé d'attendre encore un peu avant de me lancer dans un
Direct to Disk. J'ai une peur bleue des bugs, qui m'ont
déjà occasionné bien des déboires sur
Vision Pro : voilà pourquoi j'ai choisi le DA-88, en
configuration 2 x 8 pistes. Fiabilité, absence de
problèmes d'archivage, ergonomie : je préfère
vraiment la bande ! Lorsque j'ai des montages à faire, je
passe par le Mac, et je monte directement mes mixages
stéréo".
La 24-4 sert exclusivement aux synthés et aux
différents retours effets. La 02R accueille pour sa part les
micros, qui passent au préalable par un patch Tascam. En ce
qui concerne les effets, Didier et Franck Seguin ont choisi un couple
PCM80/90, de classe résolument professionnelle. Avec ceux
intégrés dans la Yamaha et la Quadraverb, la palette
est largement suffisante dans un studio qui n'est pas
réellement destiné à des travaux de mixages
délicats... Didier a également tenu à soigner
les retours casque, un domaine trop souvent négligé
selon lui dans les structures professionnelles. Il y consacre trois
circuits auxiliaires, et envisage même d'installer une
"mixette" 6 ou 8 voies par musicien, afin que chacun puisse doser en
toute liberté ce qu'il désire entendre dans son
casque.
Un des premiers projets achevés dans le home studio de Didier
est un album de son frère aîné Francis, pianiste
de jazz. Une formation complètement acoustique, où le
batteur s'est trouvé relégué en haut, la
contrebasse derrière des panneaux acoustiques, et où
Francis a utilisé le magnifique Yamaha 1/2 queue
présent à demeure. C'est Didier qui s'est occupé
de tout l'enregistrement, du placement des micros (essentiellement
des Beyer, que Gilles Pétrotey et Franck Seguin lui ont fait
découvrir) à la gestion des pistes. "J'envisage
d'acheter un couple de B&K, pour leur neutralité, afin
d'enregistrer le piano, des guitares acoustiques, ou même pour
récupérer une très bonne ambiance de studio",
ajoute Didier, pour qui le studio est aussi devenu un "laboratoire".
Dès qu'il répète ou qu'il invite des amis
(Michel Petrucciani ou Richard Galliano, au hasard), une DAT tourne
!
Didier possède depuis longtemps une société de
production, Kid Records, qu'il a mise progressivement en sommeil. Ce
nouveau studio lui a donné bien sûr envie de la
réactiver "Pour produire des artistes qui
m'intéressent, qui ont plein d'idées mais qui ne
peuvent pas accéder aux studios commerciaux pour des raisons
de coût. Par exemple, mon frère, ou Georges Chelon, un
ami chanteur, qui viendra enregistrer dix jours en janvier. J'ai
aussi l'intention de mettre en boîte un live ici, le premier de
mon quintette (avec Benoît Sourisse, Benoît
Vanderstraeten, André Charlier, Eric Séva), devant un
parterre d'amis.
Le son de violon de Didier est de ceux qu'on reconnaît
instantanément. Pourtant, il ne le passe pas obligatoirement
par des tonnes de périphériques : "Tout dépend
de la musique que j'enregistre", précise-t-il. "En studio, je
me promène avec ma petite valise de pédales Boss, et
mon JamMan (Lexicon), un fabuleux outil de création que
j'utilise également sur scène. J'ai eu ma
période "gadgets", où je traînais partout des
racks remplis d'effets, mais j'ai décidé de simplifier,
ce qui est difficile dans un contexte où tant de
matériels intéressants sortent ! Cela dit, il ne faut
pas trop se préoccuper de technique : l'intérêt
pour le matos a tué une bonne génération de
musiciens... De toute façon, ce que j'enregistrerai ici, je le
mixerai certainement ailleurs !". Le prochain achat prévu par
Didier est un gros Mac pour faire tourner ProTools en PCI.
Attendons-nous à entendre parler de ce home studio d'exception
!
ENCADRE STORYBOARD
"Storyboard", le dernier CD de Didier Lockwood; a été
presque intégralement enregistré à New York, en
quelques jours, avec des musiciens de légende (Steve Gadd
à la batterie Joey DeFrancesco à l'orgue Hammond, Steve
Wilson au sax alto). Didier l'a complété par un solo de
violon, des parties de saxo et de percussions enregistrées
chez lui. L'album a été mixé chez Davout par
Claude Ermelin. "Storyboard" se situe à l'écart des
courants jazz-rock qui ont fait le renom de Didier, et se place
plutôt dans le prolongement de "New York Rendez-Vous",
publié en 1994, avec Peter Erskine, Dave Holland, Mike Stern,
... Un jazz sophistiqué, très libre, où les
musiciens se laissent beaucoup d'espace pour jouer. L'album n'a pas
bénéficié d'une production de pointe, et on ne
faisait que deux prises par morceau : pourtant, le son est
très particulier, pas du tout "à la mode" :
plutôt dans la lignée du son Blue Note des années
60, où les diaphonies diverses concourent à l'ambiance
générale...
ENCADRE FRANCK SEGUIN
Franck était un des douze invités du hors série
numéro 4 de Home Studio Recording, consacré aux effets.
Il est l'ingénieur du son "scène" de Didier Lockwood,
qu'il suit fidèlement depuis huit ans, en parallèle
d'autres artistes comme Angélique Kidjo par exemple. Il l'a
beaucoup conseillé tout au long de l'aménagement de son
home studio, a concu et réalisé le câblage,
supervisé le choix des équipements et des
écoutes...
MATOS
Mac Quadra 650, avec Vision Pro et Overture (logiciel
d'édition de partitions), CD-ROM, SyQuest, interface MIDI
Opcode Studio 3
Expandeur Roland Sound Canvas SC-155
E-Mu 64, Roland D-70, XP-10, piano demi-queue Yamaha
Yamaha 02R, Mackie 24-8
KRK 9000, K-RoK, NS-10M (ampli-tuner Sony STR-V4L)
2 x Tascam DA-88, DAT DA30 MkII, K7 Luxman K100
Multieffets Lexicon PCM90, PCM80, LXP-1 + MRC, Alesis Quadraverb ;
Focusrite Green, Drawmer TA271
Merci à Gilles Pétrotey, de Beyerdynamic France, sans
qui cet article n'aurait pu être écrit.
(franck.ernould@sfr.fr)
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