LAMB
Tout à la maison


Pour son deuxième album, le duo anglais Lamb est passé d'une dance orientée un peu jazzy à un style chatoyant et changeant tout à fait personnel. Une évolution artistique impressionnante, et, ce qui ne gâte rien, presque tout est fait dans le home studio du groupe ! Franck Ernould.


Ces jours-ci, rares sont les albums ricochant avec brio d'un style à l'autre, explorant des paysages musicaux divers sans se disperser, avec une maîtrise du son et une inventivité sans défaut. Fear of Fours, le récent second album de Lamb, est de ceux-là. Aucune monotonie n'est à craindre : des titres jazzy succèdent à des chansons plus méditatives, des successions de samples fous à une orchestration tout à fait classique avec des cordes, des instrumentaux subtils côtoient des délires de structure... On pense, selon les titres, à Dead Can Dance, Suzanne Vega, aux Cocteau Twins, à Laurie Anderson, bref la palette est large. Une bonne part de l'ambiance inhabituelle du CD est dû à l'utilisation récurrente d'une contrebasse de jazz, parfois poussée dans ses derniers retranchements, et à des samples maison, prélevés le cas échéant chez Charlie Parker ou Carl-Philip Emmanuel Bach. Bref, l'histoire de ce jeune duo originaire de Manchester mérite d'être contée...

Du studio au home studio

Andy Barlow, l'homme aux manettes, a travaillé très jeune dans des magasins de musique, avant de partir aux USA pour tenter sa chance dans divers groupes. Il revient en Angleterre faire des études d'ingénieur du son et intègre très vite un studio d'enregistrement appartenant à So What, un label de Manchester, où il apprend à remixer, à produire dans des styles dance ou hip hop... studio qu'il quitte en 1995. Coïncidence, le même jour, il reçoit un coup de fil de Lou Rhodes, une chanteuse aux influence plutôt folk/jazz, passée par le groupe A Guy Called Gerald. Ils se mettent immédiatement au travail sur plusieurs titres. Mis au courant de l'existence du duo par un ami, Richard O'Donovan, un Directeur Artistique de Fontana UK, fonce les rencontrer à Manchester, sans rien avoir écouté d'eux ! D'abord sceptique quant à l'intérêt réel de O'Donovan à leur égard, le duo se ravise après cette rencontre, consacrée à l'écoute de quelques chansons. Trois semaines plus tard, LAMB est signé chez Fontana.
«Lorsque nous avons signé, je me suis dit que le temps était décidément un facteur important pour nos enregistrements, et que je préférais tout faire à la maison plutôt que d’aller dans un studio extérieur», raconte Andy. Nous avons donc demandé à la maison de disques de nous consentir une avance, afin de nous aménager un home studio plutôt bien équipé, baptisé Toy Shop ! Curieusement, les maisons de disques auraient plus tendance à consacrer 100.000 £ à des séances dans un grand studio plutôt que d’avancer 20.000 £ pour aménager un studio personnel pour les artistes. Ça les rassure de payer cher des structures professionnelles, alors que la différence entre ce type d’endroit et des studios semi-professionnels comme le Toy Shop est pratiquement indiscernable à l'écoute du disque fini. Si on sait enregistrer, un DR-16 donnera un aussi bon résultat qu’un 3324 ! De même, la voix de Lou ne sonne jamais mieux que dans son 4033 : on a pourtant fait des tests à l’aveugle avec des Neumann, des Groove Tubes, et d’autres micros très chers, mais les faits sont là !».

E-mu et Cubase

Pour choisir son matériel, Andy se fie à ce qu'il a déjà utilisé dans les studios où il a travaillé : «J’avais aimé tel multieffet, pas aimé tel préampli micro... Pour les samplers, j’ai hésité : Akai ou E-mu ? Dans le doute, j’ai pris les deux, d’autant que leurs bibliothèques de sons sont compatibles, mais l’E-mu est vraiment mon favori, je le trouve vraiment très musical ! Cela dit, j’ai de très bons sons de batterie sur l’Akai, et je me suis aperçu que ReCycle fonctionne mieux avec l’Akai. Comme je suis un vieil utilisateur de Cubase (depuis l’Atari !), je me suis offert le dernier VST sorti, sur un gros Power Macintosh ». Les premiers singles, réalisés à la maison dans un style jazzy/dance, sortent quelques mois après, et font un tabac : Gold et Cotton Wool. Le duo ne se laisse pourtant pas monter la tête, et voit plus loin... Après plusieurs mois de travail intense, le premier album éponyme de Lamb sort en 1996. Très remarqué en Angleterre (où on compare Lamb à Portishead ou Tricky...), il est suivi d'une tournée d'un an et demi et 200 dates ! Sur scène, trois musiciens supplémentaires (trompettiste, batteur, contrebassiste) viennent épauler Lou et Andy, dont le rôle sur scène est assez particulier : «J’ai presque tout acheté en double : un appareil pour le studio lui-même, un pour la scène, afin de pouvoir tout transposer sans problème. J’assure le mixage sur scène : tout arrive sur ma console, je mixe comme je l’entends, égalisation, effets... et je renvoie tout sous forme de sous-groupes stéréo à la sono “façade”, afin de leur laisser quelque latitude pour adapter le son à la salle. Par sécurité, je dispose, dans Cubase, de tous les éléments qui ont servi au disque, prémixés par groupes stéréo (10 pistes de batterie en deux, par exemple), ce qui me permet de tout modifier instantanément ».

Peur des quatre temps

À peine de retour, le duo se remet au travail sur le deuxième album de Lamb. dès le départ, l'option est de s'éloigner du style dance. «Fear of Fours est un peu de l’anti-dance : pas de pied mixé bien en avant et le moins possible de ces mesures à quatre temps absolument systématiques dans ce style musical...», confirme Andy. «Cet album de musique électronique regroupe quelques plages à cinq temps, d’autres à trois, et lorsqu’il y a quatre temps, c’est à un tempo très ralenti. Quant au pied, on n’en entend pratiquement jamais pour lui-même !». Les rythmiques sont souvent très inventives, les lignes de basse étant souvent confiées à une contrebasse, instrument clé de cet album, mis à toutes les sauces, à l’archet, au doigt, mais jamais le “dum-dum-dum” métronomique et un peu grassouillet des pires clichés jazzy. «J’envoie le signal du micro de la contrebasse très fort dans un compresseur 1176, de façon à le faire tordre et à récupérer des aigus intéressants», avoue Andy, qui n'hésite pas à utiliser sur certains sons de vieux Space Echo Roland ou Lexicon Reflex : «Je trouve ces “vieux” effets irremplaçables. La Reflex possède des programmes de Gate Reverb ou de Reverse Reverb inapprochables sur une PCM80».
«Pour ce second album, je n’ai pratiquement pas acheté de matériel supplémentaire, studio ou synthé. Je me suis contenté du Nordlead, mon favori, vraiment : je le connais assez bien, j’arrive à en tirer des sons qui m’étonnent moi-même parfois ! On l’entend beaucoup sur le nouvel album, avec l’E-mu IV. On entend aussi, sur All in your hands, une Korg Pandora’s Box : boîte à rythmes, compresseur, délai, distorsion, réverbes... Elle ressemble à un jouet, ce sont ces sons horribles qui ne ressemblent à rien et qu'on entend distinctement au milieu du morceau, j’adore !».

Pas de recette

«Les morceaux naissent sans recette pré-établie», poursuit Andy. «Parfois, j’arrive avec une boucle de batterie de 16 mesures que j’ai assemblée moi-même, ou une ligne de basse, Lou arrive, copie ce que j’ai fait sur son Yamaha SE-10, et revient quelques jours après avec des mélodies vocales... Elle pourra tout aussi bien être inspirée par un son, qu’elle samplera dans son SE-10, auquel elle ajoutera quelques éléments avant de me faire écouter le tout &endash; ce qui m’inspirera à mon tour des idées... Lou a gardé ses yeux d’enfant, sa fraîcheur, sa naïveté face au sampler, alors que c’est un outil que j’utilise pour ma part depuis 10 ans, et face auquel je ne suis plus vraiment très frais... À l’inverse, quand j’écris ses arrangements vocaux, je ne pense pas forcément à ses problèmes de souffle (où respirer, par exemple) : là, c’est elle qui utilise ma naïveté. Nous nous complétons parfaitement. Par exemple, sur Bonfire, c’est elle qui apporté le sample de C.P.E. Bach, sur lequel se construit tout le morceau. Ian (Carmichael), notre ingénieur du son, est un ancien musicien, il nous aide beaucoup dans certains cas, comme dans Here, où j’avais complètement perdu la direction... Il a repris les choses en main avec Lou, et quand je suis revenu un peu plus tard, le morceau était terminé !». Les séquences sont d’abord programmées et élaborées sous Cubase, avec quelques sons éventuellement. Tout est ensuite transféré en numérique sur le DR16, muni de ses deux ports Adat optionnels.
On entend sur quelques titres (dont la sublime dernière chanson, Lullaby), de forts beaux sons de cordes. Samples ? «Non, les vingt instrumentistes ont été enregistrés à Townhouse, à Londres. Mais tout les autres sons proviennent du Toy Shop». Les mixages ont été effectués aux studios Strong Room et Nomus, avec Al Stone à la console. «Deux mixes ont été conservés dans la version Toy Shop, réalisés sur la Mackie 32•8 sans automation, secondée par une 01V en prémixage : nous n’avions pas réussi à faire mieux ailleurs !», avoue Andy, qui prévoit déjà, pour le prochain album, d'acheter une nouvelle console, numérique sans doute : «Je pourrai ainsi mixer nos chansons sans problème».

Optimiste

Andy possède d'autres casquettes que son rôle dans Lamb : "Je suis aussi remixeur, j'ai travaillé récemment pour le groupe irlandais Deus par exemple, un “groupe à guitares” : l’exact contraire de notre musique, j’adore ça ! J’ai fait leur titre en un week-end, en repartant des éléments d’origine». Juste retour des choses : plusieurs remixeurs ont déjà exercé leurs talents sur des titres de Lamb - Scruff, Autechre et Fila Brazilia, entre autres... À une époque où cette pratique est si fréquente, dans nombre de genres musicaux, l'identité d'un groupe se définit autant par le choix de ses remixeurs que par le son original. «La maison de disques a eu un peu peur des gens que nous chosissions, mais on s'était bien mis d'accord : nous ne voulions pas de remixeurs-vedettes», raconte Andy, qui connaît également une carrière en tant qu'artiste solo, sous le nom de Hip Optimist : «Un projet instrumental plus dance, déjà signé sur un petit label, Skint, dont le prochain album sortira chez Mercury. Je viens de le terminer, mais il va sortir presque en même temps que Fear of Fours, fini depuis un an déjà !» Pourquoi cette attente un peu frustrante pour la sortie du second album d'un groupe déjà connu ? Comme on le sait, PolyGram a été racheté par Universal, ce qui a provoqué de gros changements dans les organigrammes. Du coup, les projets en instance au moment de ce rachat ont dû attendre que les choses soient un peu décantées avant de pouvoir sortir...
En attendant, la tournée de Lamb, elle, n'a pas attendu : elle a commencé début Mai et durera une année, elle passera au Japon, en Australie... L'album, lui, est sorti mi-Mai, et possède une plage zéro, cachée, commençant 2’20 avant la plage 1. Il s'agit d'une version instrumentale de la dernière chanson du disque, très orchestrale, Lullaby. Soyez vigilant, et usez à bon escient de la touche "Recherche arrière rapide" de votre lecteur de CD !


Cet article est paru dans HOME STUDIO

Copyright © 1999 Franck Ernould (franck.ernould@sfr.fr)

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