Robert George "Joe" Meek naît le 5 avril 1929 dans le
Gloucestershire, en Angleterre. Dès l'âge de huit ans,
il se produit sur scène devant ses camarades de classe,
écrivant ses sketches, faisant des tours de magie, passant des
disques sur le gramophone de la famille. Déjà
fasciné par l'occulte, il invente des histoires de
fantômes et brode sur des superstitions locales. Il aime
s'habiller en fille, et une de ses grandes joies consiste à
enregistrer sur son gramophone quelques médisances et à
les restituer, à plein volume, devant les principaux
intéressés. Pas de doute : il était
prédestiné à la carrière de producteur
!
A 24 ans, il travaille comme réparateur
radio-télé, et enregistre sur bande ses propres
compilations de hits, qu'il adore mixer entre elles lors de
soirées dont il anime la partie musicale. Il invente
déjà nombre d'effets sonores très
spéciaux et étonnants. En 1954, il est passé
à l'enregistrement de groupes locaux, et envoie les bandes aux
maisons de disques. Il fait la connaissance du producteur Dennis
Preston, qui le recommande à Radio Luxembourg, où il
est engagé pour s'occuper d'émissions
impérissables comme le "Petula Clark Show". Il enregistre
ensuite, pour le compte du producteur Alan Aiynsworth, une
compilation de musiques de films célèbres, disque
déjà remarquable par une "patte"
caractéristique. Il enchaîne sur "Music for lonely
lovers", pour l'Ivy Benson Orchestra, puis passe à la
production sur "Bad penny blues" pour Humphrey Littleton. Ce titre
est en juin 1956 le premier morceau de jazz à entrer dans le
Top 40 britannique ! Il faut dire que Joe Meek ne l'a absolument pas
enregistré comme tel : il lui a appliqué les
traitements sonores dont il s'est fait le spécialiste,
compression intense, écho sur la batterie... Seule l'absence
des musiciens a d'ailleurs permis la publication dans l'état
du disque, qu'ils auraient interdite sinon !
Joe est en avance de plusieurs années sur ses
collègues, qui n'osent guère se mettre en
porte-à-faux vis-à-vis du milieu très
hiérarchisé, structuré et régenté
de l'enregistrement britannique. A cette époque, on travaille
en blouse blanche, comme dans le milieu médical, on respecte
les signaux, on enregistre le plus proprement possible. Le processus
d'enregistrement n'est pas un champ d'expériences, c'est une
manipulation de routine, quasi-scientifique, qui aboutit le plus
souvent à des sons plats et sans vie. Joe, lui, sait faire
"sonner" un orchestre comme personne. En jouant sur le placement des
musiciens, celui des micros, leur choix et celui des
périphériques, il arrive à réaliser des
mixages qui jaillissent littéralement des haut-parleurs, et
lui valent l'estime prudente de ses "pairs".
Joe n'hésite jamais à expérimenter. Il rassemble
du matériel dans son appartement, à Arundel Garden, et
fait des expériences également, en-dehors des heures
d'ouverture, au studio de Denis Preston, qu'il a beaucoup aidé
à construire. Les premiers artistes qu'il y enregistre
s'appellent Joy & David, The West Five ou Ricky Wayne. Sa
tendance à la paranoïa, que l'usage régulier de
drogues est loin de tempérer, et son impulsivité
s'accommodent mal de son statut assez marginal vis-à-vis de
ses collègues. Peu à peu, Denis Preston se sent
menacé par son protégé, dont il pressent le
génie. Lors d'une séance d'enregistrement, Joe quitte
le studio, furieux de ne pas arriver à obtenir le son qu'il
souhaite. Preston saute sur l'occasion, et le licencie.
Peu après, en janvier 1960, la chance sourit à Joe
Meek. William Barrington-Coupe, un producteur
spécialisé dans le classique, lui propose d'investir
dans le nouveau label pop qu'il désire créer, Triumph
Records. Autant dire que Joe ne se fait pas prier ! Il y
réalisera de nombreux disques excellents, mais des
difficultés de distribution, venant s'ajouter à
certaines divergences d'opinion, poussent encore une fois Joe
à reprendre sa liberté. Après quelques essais
infructueux avec d'autres maisons de disques, il finit par collaborer
avec Wilfred Alonzo Banks, un homme d'affaires avisé, qui le
paie 20 par semaine pour produire des disques qu'il essaie de vendre
ensuite à de grandes maisons de disques. C'est la naissance de
RGM Records (pour Robert George Meek). Joe aménage alors au
304, Holloway Road, dans la banlieue Nord de Londres, au-dessus d'un
magasin de vêtements de cuir, un des studios les plus influents
de l'histoire de la pop music. C'était pour lui la seule
façon de concilier contrôle artistique et innovations
technologiques, sa marque de fabrique. Il devient donc le premier
producteur britannique indépendant de l'histoire !
Le local, situé au deuxième étage, n'avait rien
d'exceptionnel, mais Joe le transforme, avec l'aide de Dave Adams, en
un studio d'enregistrement de classe mondiale (ce qui n'est, à
l'époque, pas trop difficile...). La patience des autres
locataires de l'immeuble, parmi lesquels les propriétaires,
est mise à rude épreuve par les forts niveaux
d'écoute et les incessantes allées et venues nocturnes
des artistes qu'enregistre Joe, sans compter que si l'espace est
insuffisant, notre producteur avisé n'hésite pas
à installer les violons sur le palier, les cuivres dans
l'escalier ou les ch urs dans ses toilettes ! Ses colères sont
légendaires, et il n'hésite pas à lancer dans la
cage d'escalier un magnétophone flambant neuf,
récemment livré, à la poursuite d'un musicien
renvoyé pour incompétence. Joe suit tout, donne son
avis sur tout, choisit lui-même les artistes avec lesquels il
travaille, compose, arrange, engage et congédie à sa
guise. Il est le seul maître à bord au 304, Holloway
Road.
Joe Meek possédait donc un indéniable côté
Géo Trouvetout, qui contribuait sans aucun doute au son de ses
productions. Ses connaissances en électronique lui suffisaient
le plus souvent pour réaliser ce qu'il ne trouvait pas dans le
commerce : il fallait oser utiliser le ressort de rappel d'une
barrière de jardin ou la résistance électrique
d'un chauffage afin de fabriquer ses propres réverbes à
ressort ! D'autres inventions meekiennes restaient enfermées
dans des boîtes noires enveloppées dans du scotch
d'emballage afin d'éviter tout piratage. Quand il était
dépassé, il faisait appel à des
éléments extérieurs, comme Ted Fletcher, alors
technicien de maintenance, qui réalise aujourd'hui, par
l'intermédiaire de sa société Fletcher
ElectroAcoustics, les périphériques verts signés
Joemeek. Il a d'ailleurs repris à son compte la devise de Joe
"If it sounds right, it is right !".
Quelques-unes des inventions, signées Meek, encore de rigueur
de nos jours tant elles sont passées dans le domaine courant ?
Enlever la peau frontale de la grosse caisse, y disposer une
couverture, et poser le micro au centre ; passer les bandes à
l'envers ; ralentir ou accélérer les bandes à
l'enregistrement ; ne pas hésiter à constituer des
rythmiques "bizarres" en frappant des pieds par terre, en
remplaçant les fûts de la batterie par des boîtes
vides, en cognant sur les radiateurs, les meubles, la plomberie, avec
n'importe quoi. Il n'hésite pas non plus, vingt ans avant les
samplers, à introduire dans les chansons des bruitages
incongru, bulles dans un verre d'eau, chasses d'eau à
l'envers, souffles dans le micro, bruits de courts-circuits, jouets
mécaniques... Et surtout, révolution à cette
époque, il accorde à tous les appareils
électroniques utilisés lors d'un enregistrement le
statut d'instrument de musique à part entière, en
jouant de leurs défauts et de leurs particularités
sonores en les poussant dans leurs derniers retranchements - ce qu'un
Brian Eno réalise couramment de nos jours !
Autre avancée signée Meek : alors qu'en Angleterre
comme partout, dans les années 60, on enregistre encore
beaucoup en mono (cf. les premiers albums des Beatles), Joe croit en
la stéréo, et produit et mixe ses disques en fonction
de ce nouveau format peu usité et rare dans le public, avec
des conceptions fort personnelles des placements des sources et des
mouvements. Il apparaît à ce titre comme un
précurseur du premier Pink Floyd (celui de Syd Barrett), de
Brian Wilson, un collègue d'Arthur Lee ou de Phil Spector.
Anecdote curieuse : Joe est frappé de dysmélodie, il
est incapable de chanter juste ou d'écrire une ligne
mélodique. Se faire comprendre musicalement lui est donc
parfois assez difficile, ce qui n'est pas pour arranger son mauvais
caractère en séances...
Entre 1960 et 1966, Meek a produit plus de 250 singles, dont 45
seront classés dans le Top 50 anglais. Il serait faux de dire
que tous ces disques sont des chefs-d'uvre, les adorateurs de
Meek eux-mêmes reconnaissent sans peine que certains titres
sont vraiment mauvais ! La raison est simple et historique : le show
biz anglais du début des années 60 se concentre sur les
artiste solo, pas les groupes, et la tendance est à une
homosexualité plus ou moins larvée, tant du
côté des producteurs (remember Brian Epstein ?), des
pseudonymes d'artistes (Billy Furry, Johnny Gentle, Dickie Pride, que
nous n'osons traduire...) que des tenues de scène. Si la
plupart des titres réalisés avec les Honeycombs ont
mieux résisté au temps, la plus grande réussite
commerciale et artistique de Meek reste "Telstar", un instrumental
des Tornados, qu'il a composé et achevé lui-même
en l'absence des musiciens, partis en tournée après
l'enregistrement des ryhtmiques. Aucun d'eux ne reconnaît le
morceau : pourtant, celui-ci s'installe pour 25 semaines dans les
charts, conquiert même les USA où il est numéro
1. Un procès rocambolesque avec Jean Ledru, compositeur de
musiques de films français qui l'accuse d'avoir plagié
la mélodie d'un titre de la BO du film d'Abel Gance
"Austerlitz", sorti en 1960, prive malheureusement Joe des royalties
de "Telstar", gelées en l'attente d'un verdict qu'il ne
connaîtra jamais. Il travaille beaucoup avec des inconnus,
remarque un guitariste nommé Ritchie Blackmore et un certain
Mitch Mitchell (futur batteur de Jimi Hendrix Experience), mais
manque parfois de flair : après un obscur groupe de Liverpool
appelé les Beatles, il évince ainsi des petits jeunes
du nom de Tom Jones, Rod Stewart ou David Bowie...
Fasciné par l'espace, il se lance dans un ambitieux double
concept album solo, "I hear a new world", enregistré en
stéréo à grands renforts d'instruments
électroniques rudimentaires (le Clavoline, deux octaves,
alimenté sur piles). Il restera dans les
étagères jusqu'en 1992... Convaincu que tous les
producteurs concurrents l'espionnent et écoutent ce qu'il fait
par liaison radio, Joe part parfois dans des cimetières pour
essayer de capter les conversations des esprits. Sa
schizophrénie ne s'arrange pas, sa paranoïa non plus, et
il vit de plus en plus mal son homosexualité. Sa santé
se détériore, il se refuse à prendre des
vacances, et commence l'année 1967 dans un état proche
de l'épuisement. Il sent que les temps changent : les Beatles
ont révolutionné le monde de la musique, rien ne sera
plus jamais comme avant, il n'a plus sa place dans ce métier
si l'archétype du producteur s'appelle George Martin. De
surcroît, la police découvre non loin de Londres le
corps d'un jeune homme de ses amis, dépecé et
réparti dans deux valises. Joe est vite mis hors de cause,
mais en reste marqué. Le 3 février 1967, alors que sa
propriétaire lui rappelle, sur le palier, ses impayés
de loyer, Joe rentre chez lui, en ressort avec un pistolet, abat sa
propriétaire, puis retourne l'arme contre lui et se donne la
mort. 8 ans plus tôt, jour pour jour, Buddy Holly, un des
artistes qu'il vénère le plus; mourait dans un accident
d'avion. La coïncidence n'est sans doute pas fortuite... Reste
à imaginer ce qu'auraient donné les Beatles, produits
par Joe Meek dès 1962 !!!
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Consultez le site Web de Telstar, entièrement consacré à Joe Meek !!
(franck.ernould@sfr.fr)
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