Herbert
Tout à la maison

Singulier personnage que ce Matthew Herbert ! Adepte d'une conception fort personnelle de l'utilisation des samplers, il se promène de projet en projet, de style en style sous des noms différents (Wishmountain, Dr Rockit, Radio Boy). Il vient de sortir son deuxième album sous son nom, "Around the house", un étonnant disque de house plutôt "domestique"... Franck Ernould

Citoyen de sa Grâcieuse Majesté, Matthew Herbert apprend le violon dès l'âge de quatre ans, puis le piano, compose ses premières œuvres "classiques" à treize, fait partie du big band de son lycée. Il découvre la musique concrète (Schaeffer, Henry...) et répétitive lors de ses cours d'histoire de la musique. Curieux de tous les styles musicaux, sa première rencontre avec la musique électronique date de 1990. Enthousiaste, il se passionne pour les possibilités d'un engin inconnu pour lui : le sampler...

Le fou du Casio

"Dès que j'ai eu mon Casio CZ-1 d'occasion, je me suis mis tout naturellement à échantillonner des bruits...", raconte Herbert. "Certains achètent des sons pré-enregistrés, d'autres veulent absolument imiter des instruments qui existent déjà. Pour moi, ce qui est intéressant est justement d'essayer de créer des sons inouïs avec ces machines ! Je suis donc immédiatement parti dans une direction différente. Pour moi, le sampler est l'instrument le plus important inventé depuis le synthétiseur".
Voici donc notre Matthew se consacrant à la création d'une véritable sonothèque tout à fait personnelle. Il se sert d'abord de tous les objets qu'il a sous la main : magazines, verres, table... samplant ainsi, par exemple, un spray pour le recycler en son de charley ! "Plus tard, je me suis offert un petit MiniDisc portable, avec lequel je me suis mis à enregistrer les bruits ambiants lorsque je sortais. Désormais, je ne suis plus limité à ce qui se trouve à portée de micro du sampler : je peux aller de moi-même capter un événement, le mettre de côté. Je sample le bruit, mais aussi son contexte, ce qui ajoute une histoire au son. Certains sons enregistrés au mariage d'un ami se retrouvent ainsi dans mon disque. De la musique concrète, même si l'utilisation que j'en fais est plutôt abstraite". Herbert ira même jusqu'à construire tout un morceau "dance" autour des sons provenant du démontage d'un poste de radio...

Le son pour le son

Comme Matthew enregistre maxi sur maxi sur de petits labels, il commence à faire parler de lui... Résultat : les invitations pleuvent ! Sur scène, on le voit débouler avec des "accessoires" plutôt inattendus : batterie de cuisine, talkie-walkie Fisher-Price, paquet de chips, pomme, bouilloire, ampoule, fourchette... rien ne fait peur à notre homme, sous son étiquette "Dr Rockit". Il réserve son "vrai" nom, Herbert, à des titres moins expérimentaux, plus house ! Son premier album sous son nom, "100 lbs", sort en 1996 en Angleterre - une compilation de maxis, bientôt suivie par "The music of sound" sous le nom de Wishmountain. "Il est important pour moi de mélanger les genres, je trouverais très ennuyeux de ne créer que dans un seul style".
Au fil des ans, Matthew reste fidèle au Casio CZ-1. "Il est presque vintage aujourd'hui, mais j'adore le son qu'il a, ses filtres résonants... Il possède un synthétiseur intégré, ce qui permet, en partant de rien, de créer des formes d'ondes, de les dessiner, je découvre encore des possibilités, dix ans après... Je trouve les samplers actuels trop propres. Il m'arrive de sampler et resampler jusqu'à 20 fois de suite le même son, jusqu'à lui donner un côté métallique convenant tout à fait aux rythmiques, en prenant ainsi un son que je coupe en petites tranches avant de le re-resampler. Un son idéal pour des hi-hats, par exemple. Il faut expérimenter !".
"J'essaie de ne pas déguiser mes sons, ils sont intéressants par eux-mêmes. Un peu d'égalisation le plus souvent, mais pas de pitch shifting ou d'effets - on finit par ne plus entendre que l'effet ! Je veux pouvoir reconnaître le son de la table de ma cuisine, par exemple, même si au bout d'un certain temps, inclus dans la rythmique, on finit par ne plus le discerner en tant que tel".

Troisième album

Courant 1997, Herbert ralentit un peu ses activités scéniques. C'est qu'il est tout absorbé par l'enregistrement de son nouvel album, "Around the house"... Grande nouveauté pour ce projet : les voix de sa compagne, la DJ américaine Dani Siciliano. "Quand j'ai commencé à composer, j'écrivais des chansons. Mais je n'avais pas de chanteur ! Par la suite, compte tenu de l'approche que j'ai adoptée, la voix n'est qu'un son comme un autre. Par exemple, dans "Going Round", je l'ai mixée exactement comme un instrument, il n'y a plus de mots, de couplets, de refrain... Et sur "So now", le single, j'ai samplé une dizaine de mots mis en boucle, qui reviennent régulièrement, entre lesquels Dani se faufile pour pouvoir chanter"... Le résultat n'est pas sans évoquer certaines expériences signées Laurie Anderson.
Bien évidemment, Herbert possède un home studio, qui a pas mal progressé depuis le 4 pistes de ses débuts ! "Il se trouve à une dizaine de minutes de chez moi. J'ai pu y installer une cabine isolée, comme ça, je suis tranquille pour enregistrer des voix. Je préfère éviter les bruits parasites dont je suis si friand par ailleurs, pour une raison toute simple : à cause d'eux, on entend tous les raccords dans les prises, à cause du changement d'ambiance autour ! Cela dit, j'aime le côté naturel, je garde les respirations, les soupirs, les bruits de bouche...".

Des choix personnels

Au niveau matériel, notre homme assume des choix assez personnels : "J'utilise beaucoup le séquenceur Alesis MMT8, je le connais si bien que mes mains s'y retrouvent dessus sans problème. Il est rapide, facile, et pas compliqué d'obtenir des grooves qui tournent. J'utilise aussi Cubase en version "normale", pas audio - je me méfie des écrans lorsqu'on doit travailler sur un son ! Je possède plusieurs claviers Roland (JX-8, Alpha Juno 2) dont j'aime le son analogique et chaud, le sampler CZ1 bien sûr, une console 24 voies 8 bus Mackie, dont j'aime les défauts et les bruits de fond divers, une Quadraverb, un Zoom, quelques pédales de guitare Boss dont le délai DDE-1, qui donnent des sons vraiment étonnants".
"Sampler de vieux disques ne m'intéresse pas. Je trouve que c'est un peu de la triche... Parfois, je prends un pied de grosse caisse ici, une percussion là : ça m'économise du temps si j'ai la chance de trouver directement quelque chose qui me plaît. Sinon, je reste fidèle à ma méthode de samples de bruits, multi-générations le cas échéant. C'est vraiment sous-utiliser les samplers que de leur faire reproduire des sons déjà faits".
Certains titres de l'album sont très fouillés : "L'un d'entre eux consiste en une superposition de 40 ou 50 pistes séquencées, enregistrées synchrones sur un ADAT, dans lesquelles je suis allé me servir au mixage. Mais la plupart sont réalisés sur un VS-880 Roland, sur lequel j'enregistre aussi les voix. Et environ la moitié des titres de l'album ont été enregistrés direct sur DAT !

Sur scène

"Around the house" va bien plus loin qu'un disque de techno "standard"... D'ambiance douce et sensuelle, il s'ouvre par une "mise en scène" de l'arrivée de Dani chez Herbert. Dès la seconde plage, l'alchimie des sons rythmiques opère... "Une dizaine de sons tout au plus proviennent d'une "vraie" boîte à rythmes" - le reste est extrait de ma sonothèque personnelle". Le neuvième titre, "In the Kitchen", restitue, en vraie stéréo et dans les conditions du live, la préparation d'un petit déjeuner, avec superposition d'ambiances électroniques instrumentales diverses. Une plage de 12 minutes que n'aurait pas reniée le Pink Floyd d'"Alan's psychedelic breakfast", voici 28 ans !!! Des sons purement électroniques parsèment pourtant l'album : "J'aime aussi enregistrer les défauts, les "faux départs" de certaines machines ou une DAT défaillante. Je les sample et je m'en ressers ensuite".
Comment recréer sur scène (Herbert passait le 5 Novembre à l'Espace Cartier à Paris) la complexité des textures de l'album ? "Je laisse tourner les grooves pré-enregistrés sur DAT, et nous improvisons dessus, Dani et moi. Certains bruits sont aussi pré-enregistrés : je joue génaralement du Rhodes ou des claviers, ce qui ne me laisse pas beaucoup de mains pour faire autre chose ! Dani chante, et elle dispose de son propre sampler, elle adore se sampler elle-même en direct puis jouer avec sa propre voix". Ajoutons que notre homme est toujours imaginatif en ce qui concerne ses tenues vestimentaires : on l'a déjà vu se grimer en Fred Astaire, chapeau claque et smoking, ou apparaître vêtu de trois couches de vêtements superposées, qu'il ôte au fil du show... Décidément, cet Herbert ne fait rien comme les autres !



Cet article est paru dans HOME STUDIO

Copyright © 1998 Franck Ernould (franck.ernould@sfr.fr)

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