ECM
Le plus beau son... après le silence

Franc-tireur de la production, mondialement reconnu pour la justesse de son travail, Manfred Eicher a littéralement institué une nouvelle manière de faire sonner le jazz, avant de permettre à un large public de découvrir tout un pan de la musique contemporaine non académique. L'inimitable son ECM cache bien plus qu'un simple choix esthétique : ce qu'on pourrait appeler une véritable éthique de la production. Franck Ernould et Bruno Heuzé


ECM : trois lettres mythiques, signifiant Editions of Contemporary Music. Ce label indépendant munichois, distribué chez nous par PolyGram, a été fondé par Manfred Eicher en 1969. Ancien contrebassiste (classique/jazz) et passionné de jazz, notre homme investit la somme de 16.000 DM pour laisser libre cours à ses envies musicales. Un amateur au sens littéral du terme : celui qui aime. Rien d'un naïf ou d'un idéaliste, mais un producteur avisé, un patron de label lucide et réaliste, une intuition souvent juste et une oreille d'enfer. «Mes choix n’ont jamais été influencés par l’évolution du marché du disque. Je continue à produire des artistes en les sélectionnant de manière très intuitive, avant tout car leur musique me touche - je sens qu’elle devrait figurer sur notre catalogue. S’il y a assez d’argent à la banque, alors je réalise l’enregistrement».
Le premier disque du label, signé du trio du pianiste américain Mal Waldron, est enregistré/mixé en Allemagne en une journée. Son titre : "Free at last", ("enfin libre"). Tout un programme ! Trente ans plus tard, le catalogue ECM compte près de 700 références. Il s'est ouvert à la musique écrite du Moyen-Age à nos jours (ECM New Series), et Manfred Eicher est un des producteurs discographiques les plus sollicités et les plus respectés de la planète...

La rencontre

Pour ses premières productions, Manfred Eicher choisit des artistes américains, anglais ou européens, n'hésitant pas à laisser deux contrebassistes ou un guitariste électrique free et un violoncelliste improviser tout au long d'un album. Il enregistre là où se trouvent les musiciens, à Londres, New York, Francfort, dans les studios libres lors de son passage, et donne leur chance à des quasi-inconnus : Corea, Jarrett..., ou encore publiant en 1976 le premier disque d'un tout jeune guitariste (à peine 21 ans !) qu'il a repéré dans le groupe de Gary Burton, un certain Pat Metheny. On connaît la suite ! Quoi d'étonnant à ce que beaucoup de musiciens restent fidèles à ECM pendant des années, même si Eicher ne fait signer les contrats qu'album par album ? Pour sa septième production, il n’hésite pas à se rendre à Oslo enregistrer au Bendiksen Studio un jeune saxophoniste, Jan Garbarek, qui joue alors dans le groupe de George Russell. Eicher l'avait rencontré quelques années auparavant dans un festival à Bologne, et s'en était souvenu. Le premier album de Garbarek sort en 1971 - le vingt-troisième a vu le jour voici quelques mois. Entre les deux : quelque centaines de milliers de disques vendus. C'est sur cet ECM 1007 (le label a démarré avec la référence 1001) qu'apparaît un nom qu'on reverra souvent sur les pochettes : celui de l'ingénieur du son norvégien Jan Erik Kongshaug. Ce personnage au parcours assez atypique (voir encadré) fera beaucoup pour ce qu'on appelle le "son ECM".
Kongshaug raconte : «Que Manfred Eicher se soit retrouvé à mes côtés au Bendiksen Studio n'avait rien de prémédité : il avait au départ l'intention d'enregistrer cet album en quartet, "Afric Pepperbird", dans une salle du Musée d'Art d'Oslo. Le résultat n'était pas satisfaisant, l'acoustique sonnait trop live, il y avait trop de réverb pour ce genre de musique. Bref, pour rattraper le coup et enregistrer dans des conditions "normales", Eicher a contacté quelques studios. Celui d'Arne Bendiksen était libre, et voilà. Une pure coïncidence...». Jan Erik est alors jeune ingénieur, Manfred jeune producteur, tous deux ont un passé musical et le Steinway du studio sonne merveilleusement bien. Bref, Eicher reviendra très souvent à Oslo, faisant sonner le piano sous les doigts de Chick Corea, Paul Bley, puis d'un certain Keith Jarrett...

Qne question d’éclairage

Eicher lui propose d'abord un enregistrement traditionnel en trio, mais le pianiste, qui joue alors chez Miles Davis et se trouve en fin de contrat avec Atlantic, lui avoue préférer une formule "piano solo". Marché conclu : profitant du passage de la tournée de Miles par la Norvège, Keith Jarrett met en boîte en quelques heures, au studio Bendiksen, une série d'improvisations au piano. L'album "Facing You", sorti en 71, se vend à des centaines de milliers d'exemplaires. Même score pour le groupe Return To Forever, unissant Corea, Stanley Clarke et Airto Moreira dans un album éponyme resté légendaire. Bref, ECM se développe d'un coup...
La renommée aidant, ce sont désormais les Américains qui se battent pour enregistrer sur le label munichois (Abercrombie, DeJohnette, Connors, Burton, Motian, Phillips et bien d'autres). Eicher les accueille avec bonheur, mais réserve aussi une large part dans son catalogue aux musiciens européens : scandinaves (Rypdal, Andersen, Garbarek), anglais (Surman), allemands (Weber). Il tente à l'occasion des mélanges étonnants (Garbarek/Jarrett ou Rypdal/Phillips), le plus souvent réussis, et, se fiant à son instinct, donne leur chance à des musiciens ou à des projets un peu fous. Le méga-carton du "Köln Concert" de Keith Jarrett en 1975 (plus de deux millions et demi d'albums vendus !) lui laisse les coudées franches.
Comme les musiciens américains viennent à lui, Eicher n'a plus beaucoup besoin de se déplacer aux USA pour les enregistrer. Quand c'est le cas, il fait généralement confiance à Tony May - Jan Erik Kongshaug assurant le mixage. À quelques infidélités près (notamment quelques dizaines d’albums au Tonstudio Bauer de Ludwigsburg, avec un certain Martin Wieland à la console, dont le nom a depuis disparu des pochettes ECM, l’homme s’étant rangé des manettes), il met désormais en boîte la plus grande partie de ses disques à Oslo, avec Jan Erik... «J'adore enregistrer là-bas : principalement à cause de la qualité de la lumière du jour, et de ce qu'elle peut inspirer». L'aisance financière aidant, il peut désormais prendre plus d’un jour de studio et développer son idée première : doter son label du "plus beau son après le silence"...

Un jour par disque

Lorsqu'on réécoute les toutes premières productions ECM, on est assez dépaysé au niveau son. Panoramiques très écartés (piano à droite, batterie à gauche, basse au milieu), acidité de certains timbres, balances parfois approximatives... N'accorder qu'une journée tout compris par disque conduit forcément à certains compromis, même si le contenu musical lui-même est toujours de haute volée. Très vite, Manfred Eicher affine le son qui rendra son label célèbre dans le monde entier : des instruments très précis, une image stéréo finement travaillée aux panoramiques, des plans sonores résultant de l'emploi de différentes réverbérations artificielles longues (un exploit, compte tenu de la technologie d’alors), et déjà un goût pour les alliages de timbres inouïs.
«Je pense avoir simplement mis en application, dès cette époque, ce que j’avais appris dans le domaine du classique lorsque j’étais assistant pour divers enregistrements de musique de chambre. J’écoutais aussi beaucoup de jazz, notamment ce qui sortait chez Impulse ou ESP. Je trouvais la musique intéressante, mais n’aimais pas la production, principalement car j’avais l’impression qu’il manquait quelque chose et qu’une partie du message avait disparu. Mon principal souci, en créant ECM, fut de retraduire la musique dans sa totalité. Cela signifie pouvoir entendre chaque instrument dans ses nuances et ses couleurs, et respecter la dynamique donnée par l’interprète. C’était certainement une façon différente d’enregistrer le jazz à cette époque, et le public y a été sensible».
La plupart du temps, Eicher demande à ses musiciens de jouer doucement, et la majorité de leurs compositions adopte un rythme assez modéré. Il n'en faut pas plus pour que les qualificatifs et les étiquettes fassent leur apparition : "musique des fjords", "son du Grand Nord" pour les uns, "esthétique glacée", "son froid", "jazz planant" pour les autres. Manfred Eicher n'en a cure et maintient imperturbablement son cap, soignant les moindres détails : grammage du carton et photos des pochettes (dont certaines sont de véritables œuvres d'art, donnant souvent un autre éclairage à la musique enregistrée sur le disque - voir le livre "Sleeves of Desire"), sans oublier la gravure. Pour assurer une qualité de reproduction maximale, il passe par la Deutsche Grammophon Gesellschaft, un label classique mondialement reconnu pour la qualité de ses fabrications. «Nous recherchions du vinyl de très bonne qualité, changions les burins pour chaque nouvelle gravure, notre ingénieur travaillait avec des gants spéciaux, et nous avions une voiture rapide pour que le trajet soit le plus court possible jusqu’à la galvanisation et ainsi obtenir une bonne matrice. C’était comme un rituel ludique. Maintenant, on presse encore des vinyls, mais la finesse semble avoir totalement disparu».

Restituer avec transparence

Le studio Bendiksen ayant fermé ses portes fin 1975, Jan Erik Kongshaug part travailler au Talent Studio, toujours à Oslo. Manfred Eicher le suit, et une très belle période commence pour ECM. La centième production est un coffret de 10 LP consacré à des concerts de Keith Jarrett au Japon, et les albums ultérieurs sont souvent de toute beauté. Citons Codona, Ralph Towner, Kenny Wheeler, David Darling, John Surman ou, dans un genre plus free, l'Art Ensemble of Chicago ou Enrico Rava. L'impression est unanime : ces musiciens, qui ont tous une carrière antérieure, n'ont jamais aussi bien sonné que sur ECM ! Manfred Eicher recherche certes la beauté du son, mais n'est pas pour autant un mordu de technologie : «Il ne faut jamais oublier que la musique est née avant l’apparition du microphone. A notre époque, produire signifie capter la musique à travers une chaine technologique constituée par le micro, les câbles, la table de mixage et le magnétophone. Je crois cependant que mon rôle ne se réduit pas simplement à gérer ces paramètres, mais commence bien en amont du micro et de la prise de son. C’est la raison pour laquelle j’accorde tant d’importance à la manière dont on prépare un enregistrement avec les musiciens. Cela concerne les détails de phrasés et de timbres, la lecture préalable des partitions s’il y en a, les choix esthétiques à établir à l’intérieur de la musique elle-même, et bien sûr l’ambiance qui règne dans le studio et dont dépend principalement ce qui va en sortir. Pour toutes ces raisons, je me considère avant tout comme le premier auditeur de cette musique, avant même qu’elle ne soit enregistrée. C’est aussi pourquoi les musiciens voient en moi un partenaire et non un technicien».
«Une fois que la musique aborde le micro, mon rôle consiste à en capter le son le mieux possible, c’est-à-dire de manière aussi directe et naturelle qu’il nous est offert par les musiciens. La fonction de producteur peut donc s’énoncer de façon très simple : recevoir au mieux ce qui lui est donné et le restituer avec le plus de transparence possible».

Comme au cinéma

Très tôt, dès 1981, Manfred Eicher publie son premier disque enregistré en numérique - il sera suivi de beaucoup d'autres. Interrogé sur le sujet, il botte en touche : «Comme nous n'avons pas d'enregistrement analogique auquel comparer ce disque, il est déplacé de faire un mystère autour de ce distinguo numérique/analogique». Oserons-nous remarquer, pendant quelque temps après l'apparition des premiers stickers "Digital Recording" sur les LP du label, que les cymbales sonnent un rien plus acides et certains instruments un soupçon plus criards ? Sans doute les défauts de jeunesse d’une technologie naissante... Même remarque pour les premières réverbérations numériques, Lexicon 224 par exemple, dont les programmes “longs” (les durées élevées, si vous préférez) manquaient parfois de continuité dans les decays. Cela dit, "El corazon", un disque de duo trompette/batterie avec Ed Blackwell et Don Cherry enregistré en numérique par Martin Wieland en 1982, est un des plus réussis dans l'histoire d'ECM, toutes catégories confondues.
Comme le fait remarquer Manfred Eicher, la notion même de "son ECM" peut induire en erreur : tous les disques n'ont bien sûr pas exactement la même couleur ! «Le son, une fois enregistré, résulté d'une façon très personnelle d'écouter, de percevoir la musique. Qu'il s'agisse de restituer une improvisation débridée ou une partition écrite dans les moindres détails, une collaboration étroite entre le producteur artistique de l'enregistrement et l'ingénieur du son s’impose. Selon moi, cette collaboration est, en gros, comparable à celle qui unit un réalisateur et son directeur de la photo. Jean-Luc Godard sera toujours Jean-Luc Godard, quel que soit son chef opérateur. Bergman a travaillé avec plusieurs d’entre eux, mais on dit toujours "un film de Bergman". Idem pour Truffaut, Rivette... Pour revenir à ECM, si l’on compare différents disques de l'Art Ensemble of Chicago, Jan Garbarek ou Don Cherry, on perçoit un son d'ensemble différent, selon le concept musical de tel ou tel album. Dans nos New Series, un CD d'Arvo Pärt n'aura pas le même son qu'une sonate de Brahms... Cela n'empêche pas l’existence sous-jacente d’une direction sonore et d’un concept qui trouvent leur origine dans les instrumentistes et le producteur».
Signalons, pour mieux apprécier cette comparaison, que Manfred Eicher a lui-même réalisé un long métrage cinématographique ("Holozän"), et qu'il entretient avec Jean-Luc Godard des relations privilégiées, au point de proposer, sans image, la bande son du film "Nouvelle Vague" ou, bientôt, de son "Histoire(s) du cinéma" - en 5 CD ! Il publie par ailleurs toutes les musiques de film d'Eleni Karaindrou, compositrice fétiche du cinéaste grec Théo Angelopoulos.

Le secret du son ECM

Lorsqu'on demande à Jan Erik Kongshaug le secret du son ECM, il répond : «C'est un tout... À la base, Manfred et moi choisissons un type de son précis, essayons les réverbs. Nous nous connaissons très bien, savons ce que nous voulons et comment l'obtenir. En tant qu’anciens musiciens, communiquer avec les artistes nous est plus facile. Il n'en demeure pas moins qu'à la base, ce sont eux qui jouent... et c'est aussi de leur jeu sur les disques ECM que vient le son du label». Autrement dit, on pourrait recréer ce son dans n'importe quel studio au monde ? «Sans vouloir négliger l'importance de l'acoustique du lieu dans lequel on enregistre, je le répète, le rôle des musiciens est primordial : la façon dont ils jouent, répondent aux souhaits du producteur...».
Techniquement parlant, Jan Erik est plutôt un adepte du close miking : «J'utilise rarement des micros d'ambiance. Je possède tellement d'appareils permettant d'émuler les conditions acoustiques de mon choix que je préfère traiter l'aspect "pièce" au mixage. Je place mes picros le plus souvent de 10 à 50 cm des instruments : ce sont essentiellement des Neumann - j'aime beaucoup le U87, j'ai acheté récemment un M149 -, des Schoeps...».

L’adieu au vinyle

Au lancement du CD, présenté comme une révolution sonore, Eicher hésite un peu, puis décide, dès 1984, de rééditer presque intégralement son catalogue, en parallèle avec toutes les nouvelles sorties. Vers 1990, il abandonne définitivement le disque noir : «Commercialiser un enregistrement numérique en vinyl est un non-sens. Technologiquement parlant, c’est incohérent», déclare-t-il.
1984 marque aussi le quinzième anniversaire de son label, qu'il choisit de célébrer en créant une nouvelle branche, ECM New Series, consacrée à la musique écrite, du Moyen-Age aux contemporains. Jusque-là, tous les disques qu'il a publiés se réclament peu ou prou d'une esthétique jazz : les instruments et les musiciens proviennent tous de ce courant musical, et la musique est d'essence improvisée. Il existe quelques rares exceptions : Keith Jarrett s'essayant à l'orgue baroque ou à la composition "classique", par exemple, un album de musique savante indienne, ou les disques du compositeur américain Steve Reich. Petite anecdote en passant : en 1978, sur un coup de cœur, Manfred Eicher récupère les bandes enregistrées par Deutsche Grammophon de "Music for 18 musicians" - une heure non-stop de musique répétitive orchestrale que personne n'ose publier chez ce parfois frileux label classique. Le disque sortira donc chez ECM, six ans avant les premiers New Series, et près de 100 000 mélomanes en profiteront ! beau score, qui rendra Steve Reich célèbre en Europe.
Avec ses New Series, Eicher élargit sa palette de styles. Il s'éloigne du jazz, qu'il estime moins créatif (même si les disques de "Standards" revisités par Jarrett/Peacock/DeJohnette se vendent comme des petits pains et font tourner les affaires du label), et se rapproche du classique.

Keith Jarret sur portastudio !

ECM New Series fait découvrir en Occident des compositeurs contemporains comme Pärt (complètement inconnu alors, entendu par Eicher sur son autoradio), Adams, Kurtag, Holliger, Meredith Monk ou Kancheli, que certains taxent immédiatement de rétrogrades, new age, tonaux, "planants", "nordiques" (air connu...). Eicher fait aussi redécouvrir des œuvres du Moyen-Age oubliées de nos jours, d'une modernité souvent incroyable. Parmi les premiers New Series se trouvent cinq CD captés sur le vif au festival de musique classique de Lockenhaus en 1985, où il a invité deux jeunes Tonmeister tout frais émoulus de l'école de Detmold : Peter Laenger et Stephan Schellman. «Cette première collaboration, visant à enregistrer de la musique de chambre en concert, s’est révélée très positive. Nous avons donc continué à travailler ensemble». Et encore des noms qui reviendront régulièrement sur les pochettes ! En effet, plus de cent référence sont sorties, de l'instrument solo à la formation orchestrale avec chœurs, en passant par la musique de chambre. Il se trouve que ces œuvres, pour beaucoup, appellent une acoustique naturelle très réverbérante (certaines ont été enregistrées dans la cathédrale de Chartres !). Décidémment, c’est une constante chez ECM.
Parallèlement, Manfred Eicher se met à publier des disques plus électroniques, où l’on entend de la batterie Simmons (Lask 2), des boîtes à rythmes (Shankar), où des chanteuses reprennent "Blue Suede Shoes" (Lask), où des musiciens trafiquent électroniquement en temps réel leur son acoustique, où les Prophet 5 de Ralph Towner ou de John Surman et l'Oberheim de Rainer Brüninghaus se mêlent à des sons acoustiques... Eicher laisse le guitariste Steve Tibbetts enregistrer lui-même ses disques chez lui, en 24 pistes, et va jusqu'à sortir un double album enregistré à la maison par Keith Jarrett... sur un Portastudio : "Spirits". Composé pendant une période dépressive, c’est un de ses plus émouvants albums. Eicher édite aussi, telles quelles, des dramatiques radio de Heiner Goebbels (dont il produira lui-même plusieurs disques ensuite) ou des bandes électroacoustiques de Karlheinz Stockausen. Il lance Keith Jarrett - pianiste de jazz, donc -, à l'assaut de monuments classiques tels que le clavier bien tempéré, les variations Goldberg ou les concertos de Mozart.... et laisse Jan Garbarek improviser par-dessus des polyphonies médiévales. "Officium" fera ainsi un carton en 1995. Il va même jusqu’à un plutôt iconoclaste “Hommage à Rameau” avec la bande de Louis Sclavis, un des rares Français à avoir enregistré sur le label.
Notre ami surprendra tout le monde en publiant fin 97 un album du jeune trompettiste Nils Petter Molvaer, résolument drum & bass et dont des remixes vinyle seront réalisés par The Herbaliser, Rockers Hi-Fi, Mental Overdrive... Il continue à convoquer, dans des combinaisons parfois surprenantes mais souvent réussies, les fidèles piliers du label. Parmi les dernières sorties, le saxophoniste John Surman joue ainsi avec l’oudiste Anouar Brahem, tandis que Dino Saluzzi, enregistré dans un monastère, mélange son bandonéon aux archets du Quatuor Rosamunde...
Pour être précis, signalons que Eicher n'a pas produit tous les disques de son label... Dès 1975, il lui arrive de laisser d'autres producteurs aux manettes, mais c'est très occasionnel. Plus régulier est le recours, depuis une dizaine d'années, aux services de Steve Lake, dont la sensibilité plus "free" convient mieux à certains projets parfois décoiffants, d'Evan Parker à Joe Maneri...

Les couleurs de l’arc-en-ciel

Depuis 1984, la mention "Talent Studios" a fait place sur les pochettes à "Rainbow Studios". Aux manettes : toujours Jan Erik Kongshaug. «En 1979, j'ai décidé de passer free-lance.», raconte-t-il «Tout en continuant à beaucoup travailler à Talent Studios, j'ai commencé à bouger. Pour ECM, j'ai notamment enregistré à New York, au studio Power Station, avec Pat Metheny par exemple. Talent Studios a fermé ses portes fin 1983. Privé de mon principal point d'attache à Oslo, j'ai dû choisir : continuer en tant qu’indépendant, ce qui voulait dire se déplacer un peu partout en Europe et aux USA, ou me lancer dans la création et l'exploitation d'un studio à moi. C'est la seconde solution qui a prévalu. Dès Mars 1984, j'ouvrais Rainbow Studio !»
Jan Erik est donc désormais propriétaire des lieux, et principal ingénieur du son. Le grand studio (150 m2), tout de bois vêtu, est éclairé de cette lumière du jour qu'Eicher chérit tant. En 1986, Kongshaug passe au numérique (un luxe autrefois réservé au Tonstudio Bauer de Martin Wieland) : d'abord un Mitsubishi 32 pistes, puis en 1991 un 3348 Sony, et tout récemment un Pro Tools 24 bits 24 pistes épaulé par trois convertisseurs Apogee AD-8000. La cabine (50 m2) abrite une console Harrison Series Twelve et de nombreux périphériques, dont une belle collection de réverbs (il en utilise entre 6 et 15 lors des mixages) : Lexicon 480L, PCM80 et 90, Klark Teknik, t.c. electronics M5000 et M3000, tout un tas de Yamaha SPX90 et 990, des délais, une EMT à plaque... «Je me suis récemment converti aux micros à lampes modernes, en particulier au Sony C800G : quel excellent capteur», précise Jan Erik. «Depuis que j'ai les Apogee et leur fonction bit-splitting, j'enregistre en 24 bits sur mon Sony - je n'ai plus alors que 24 pistes, mais elles me suffisent souvent pour mes projets. De plus en plus souvent, j'enregistre directement sur le Pro Tools, même des séances acoustiques. Je crois que d'ici peu, je n'utiliserai plus le 3348, même si les problèmes de backup sont assez embêtants...».

Trois pour les prises, deux pour les mixes

Tous les disques du label indiquent le studio et le mois où ils ont été enregistrés. N’en concluons pas pour autant que les musiciens ont trente jours de séances devant eux... «La règle est de passer un à trois jours à enregistrer et deux/trois à mixer - selon les overdubs et la complexité du mix», précise Jan Erik. «Cela dit, nous ne perdons pas de temps lors des balances, par exemple. Les musiciens arrivent, mais leur matériel a été installé auparavant. Il leur faut une heure pour s'échauffer, prendre leurs marques, et nous commençons alors à enregistrer. J'ai fabriqué un système leur permettant de réaliser leur balance casque eux-mêmes : un fader pour notre mix cabine, un autre pour la batterie, un autre pour la basse, et ainsi de suite : pas de temps perdu à effectuer autant de balances que de musiciens depuis la console. En prime, chacun a dans son casque le mix qui lui plaît ! Il est à l'aise, entend ce qu’il veut comme il veut, et son jeu n'en sera que meilleur»
Sauf cas de force majeure, Manfred Eicher assiste à toutes les séances. «Ma participation est toujours très active», confirme-t-il. «J'aime avoir des options, mais c'est à moi que revient la décision finale. Je ne me repose pas sur Jan Erik ou sur quelque autre ingénieur que ce soit, mais je respecte et accueille toujours avec gratitude leur apport et leur savoir-faire. Je suis absolument démuni dès qu'il faut trouver dans quelle prise brancher tel cordon...». Ce que confirme Jan Erik : «Ses connaissances pratiques sur une console sont assez limitées. Cela dit, Manfred sait exactement ce qu'il désire entendre, et nous travaillons tous ensemble à le satisfaire. Au mixage, où il aime que les musiciens soient aussi présents, il s'occupe lui-même de certains mouvements de faders. Musicien de formation, il donne des indications précises aux artistes sur la substance musicale même de leur jeu, et s'investit dans tous les aspects des disques qu'il produit : du choix des musiciens aux micros qu'on utilisera, les équilibres au mixage... Il est à la source même du son qu'on entend sur le disque, auquel nous n'avons fait que contribuer».
Manfred Eicher est évidemment le principal client de Rainbow Studios : «ECM représente environ 40 à 50% de mon planning...», confirme Kongshaug, «Mais nous enregistrons vraiment tous les styles de musique : folk, jazz, pop, même un peu de classique parfois. Pour ma part, je travaille surtout sur du jazz. Nous attirons des clients du monde entier : USA, Allemagne, Angleterre... Beaucoup nous ont repéré en voyant notre nom sur des pochettes d’albums qu'ils apprécient particulièrement. Pas seulement des maisons de disques, d'ailleurs, mais aussi des musiciens qui financent eux-mêmes leurs séances pour ensuite essayer de vendre leur bande à un label. Le marché pour ce style de musique est étroit. En Norvège, on recense beaucoup de bons groupes de jazz, mais très peu vivent de leur musique...». Le nom de Kongshaug apparaît donc sur d'autres pochettes que les ECM : Blue Note, une compagnie brésilienne, Metheny/Coleman sur Geffen, Yellowjackets sur MCA Records... Mais rien ne peut remplacer une complicité de 29 ans !

Un travail d’équipe

C'est à Manfred Eicher qu'il revient naturellement de conclure : «Je crois que le rôle du producteur est de capter une musique qu’il aime, pour ceux qui ne la connaissent pas encore. Mais c’est une tâche importante et difficile qu’il faut aborder avec beaucoup de responsabilité et d’intégrité. Dès l’instant où l’on travaille dans cette optique, en faisant attention au son, en fournissant des informations précises ou des commentaires inspirés sur des livrets détaillés, en soignant l’esthétique des pochettes, alors une sorte d’unité symbiotique opère et les gens sentent que nous le faisons pour de bonnes raisons. On parvient à les toucher au-delà des clivages culturels. Ils comprennent et apprécient ce que nous avons à leur offrir. Il s’agit en fait de prendre des risques, tout en étant à la fois rigoureux et généreux. Je crois sincèrement que c’est pour toutes ces raisons qu’ECM a pu continuer son parcours pendant trente ans.
Pour nous, le choix de la partition à enregistrer, de la combinaison des musiciens pour tel ou tel disque indique dès le départ le son à rechercher. Et il varie énormément. Jusqu'ici, nous avons enregistré dans de nombreux endroits, du monastère au studio ultra-moderne, sur tous les supports possibles, numériques, analogiques, bipiste ou 48 pistes, avec des ingénieurs très différents (au début du label, Tony May ou Martin Wieland - aujourd'hui, James Farber, Peter Laenger, Andreas Neubronner, Stephan Schellmann, Markus Heiland, Teije van Geest, Yannis Smyrneos...) dont l'apport et le savoir-faire professionnels ne doivent pas être sous-estimés. Il n'enmpêche que les facteurs influençant le rendu final de chaque enregistrement sont innombrables. Tout ce qu'on peut dire sur le "son ECM" est que celui que vous entendez sur nos disques est celui que nous aimons. Ce que les critiques oublient trop souvent - ils n'assistent jamais à nos séances - c'est que les musiciens sont nos alliés depuis le montage du projet jusqu'au mixage et au montage final. Un disque est toujours un travail d'équipe...».

ENCADRÉ

JAN ERIK KONGSHAUG

Jan Erik Kongshaug baigne très vite dans une ambiance musicale, puisque son père était guitariste de jazz professionnel. Un parcours inhabituel pour un des principaux artisans du son ECM : «J'ai joué très vite de la musique : accordéon dès sept ans, puis guitare à treize. Au lycée, je répétais tous les soirs pour se produire le week-end dans un groupe de bal - ça me faisait de l'argent de poche ! Après le Bac, j'ai passé un an en croisière sur un paquebot, à faire le tour du monde comme guitariste dans l'orchestre du bateau. Ce n'est qu'à l’issue de cette période que j'ai commencé à m'intéresser à l'électronique, au point de suivre des cours pendant deux ans. Parallèlement, du bal, je suis passé au jazz, jouant même au Festival International de Jazz de Molde en 1966 et 1967. Et en 1967, j'ai trouvé une place d'ingénieur du son dans un studio d'enregistrement appartenant à Arne Bendiksen, un ancien chanteur pop. C'est là que trois ans plus tard, en Septembre 1970 très exactement, j'ai rencontré Manfred Eicher». Le reste appartient à l'histoire de l'enregistrement discographique...

 



Cet article est paru dans HOME STUDIO

Copyright © 1999 Franck Ernould & Bruno Heuzé

(franck.ernould@sfr.fr)

*

Ingés son/

Producteurs

Artistes/

Groupes

Stories/

Studios

Divers/

Pédago

Liens audio
English Spoken

here !

Michel Magne spécial
Page d'accueil

*