
Le superbe livre de Georges MICHEL, paru début 2006 aux Éditions ROUGE PROFOND
Si vous êtes allé récemment dans un
magasin de disques, vous n'avez pu rater, dans le rayon "Musiques de
films", un CD intitulé "Cent ans de cinéma, les plus
belles musiques de films", sur la pochette duquel apparaissent Lalo
Schifrin (voir interview dans Keyboards), Julia Migenes et Dee Dee
Bridgewater. Il s'agit de l'enregistrement d'une soirée
musicale de commémoration du siècle du cinéma,
où on retrouve, outre les noms déjà
cités, des musiciens comme Jannick Top, André
Ceccarelli ou Pierre Michelot... L'enregistrement a été
effectué par le studio mobile Mediasound, venu tout
spécialement d'Allemagne à cette occasion. Nous avons
d'abord demandé à Harry Braun, son manager, de nous
présenter ce magnifique studio mobile, au palmarès
déjà bien rempli. Puis Markus Herzog,
l'ingénieur du son responsable de l'enregistrement de cette
soirée, et Philippe Lafont, qui a mixé le CD, nous
racontent le making of de cet enregistrement "pas comme les
autres".
Quand on voit pour la première fois le mobile Mediasound
déployé, on est frappé par ses dimensions : pas
moins de 16m de long, 5 m de large et 4m40 de hauteur ! La surface de
la cabine approche les 60 mètres carrés, il s'agit
vraiment, selon les mots de son manager Harry Braun, d'un studio sur
roues, et non d'une console dans un camion. "Ce camion a
été conçu et réalisé par un grand
ingénieur du son suédois, Anders Muhr, en 1992",
raconte-t-il. "Un partenariat avait été conclu entre
lui et Sony Classical Allemagne. L'équipement du camion a
pourtant été acheté au prix catalogue par Sony
Classical à Sony Allemagne, c'est la politique entre filiales
de Sony ! Compte tenu des dimensions du studio - plus du double des
concurrents - et du coût des équipements
embarqués, nos prix restent compétitifs".
L'exploitation proprement dite a démarré en 1993, le
camion a depuis sillonné toute l'Europe, on l'a toutefois
rarement vu en France, terre de prédilection du "Voyageur"...
Son palmarès pléthorique va d'Elton John à Diana
Ross, en passant par José Carreras, Aerosmith ou Bjork ! Le
rapprochement Mediasound-Sony Classical a parfois laissé
perplexe certains clients : "Lors des négociations pour
enregistrer une grande pop star, la maison de disques nous a
demandé si nous avions déjà enregistré ce
type de musique auparavant !", confirme Harry Braun, "Ayant retenu le
nom de "Sony Classical", ils croyaient que nous étions
spécialisé dans le classique...". La plupart des
missions de Mediasound consistent à enregistrer des concerts,
tous styles confondus, mais les dimensions et l'équipement de
sa cabine permettent aussi de mixer, le cas échéant. "A
la fin d'un concert enregistré par Mediasound et
diffusé en simultané par MTV, l'an dernier, Bon Jovi et
l'ingénieur du son sont venus nous voir dans le mobile et nous
ont demandé si nous pouvions leur recommander un studio
où mixer ce concert. Nous lui avons répondu "Ici !".
Nous avons garé le mobile devant leur hôtel, et le
mixage du concert a commencé immédiatement. Pour Van
Halen, la même situation s'est présentée. Compte
tenu du volume de la cabine, les résultats en mixage sont
excellents, contrairement à ce qui peut se produire dans des
mobiles plus petits".
Harry Braun compte de nombreuses maisons de disques parmi ses
clients, pour lesquelles Mediasound assure des prises de son pour CD
ou pour cassette vidéo (notamment un grand succès de
vente aux USA, "Yanni at the Acropolis"). Les radios ou les
chaînes de télévision (MTV par exemple) demandent
souvent les services du mobile pour des concerts ou des
retransmissions "live" pour des radios ou des chaînes de
télévision. Du coup, le passage en Dolby Surround est
prévu prochainement...
Le transfert à Londres des activités de Sony Classical
Allemagne, fin mars, vient de modifier le statut "administratif" du
mobile, qui garde son nom de Mediasound, mais devient
indépendant de Sony Classical. Il est désormais
basé à Cologne, et sa gestion est assurée par
Harry Braun et Anders Muhr. Tél : 19. 49. 40. 410. 85. 82. Fax
: 19. 49. 40. 410. 85. 72.
Encadré LISTE MATERIEL
Console Raindirk Symphony, 64 voies/128 entrées
Ecoutes : Genelec (grandes), Yamaha & KRK (proximité)
Périphériques : Lexicon 480L et LXP15, tc M5000 et tc
2290, Eventide H3000, compresseurs Tube Tech, dbx, BSS 404, limiteurs
Urei, noise gates BSS 504, Aphex Dominator, Analyseur Klark Teknik,
Splitter actif SCV.
140 mètres de multipaires
Multipistes Sony PCM-3324 et 3348, DAT Sony PCM-7050, PCM-9000, Sonic
Solutions 20 bits
Lecteurs CD, DAT, enregistreur MD, cassette, tuner,
magnétoscope...
Salon
140 mètres de multipaire 2 x 52 paires
En option, microphones, CD-R, et système de
préamplification micro de haute qualité Creation
Le projet "Cent ans du Cinéma" faisant intervenir l'Orchestre
Philharmonique de Marseille, la production a décidé de
faire appel à un ingénieur du son
spécialisé dans l'enregistrement classique. C'est
Markus Herzog, de Sony Classical Hambourg, qui a été
choisi : ce Tonmeister de 34 ans a par ailleurs été
distingué en 1992 par un "Gramophone Award" pour "Le Martyre
de Saint-Sébastien", de Claude Debussy, dirigé par
Michael Tilson-Thomas, avec lequel il travaille
régulièrement. A son palmarès figurent
également Rostropovitch, Ricardo Muti... autant de
références qui ont favorablement impressionné
Lalo Schifrin et les deux chanteuses !
"Ce projet d'enregistrement était vraiment énorme et
compliqué", raconte Markus. Le niveau sonore de l'orchestre
symphonique était suffisant, il n'était donc repris par
la sonorisation de salle. En revanche, celle-ci était
indispensable pour les instruments électriques, le piano
acoustique, la batterie du groupe de jazz et pour les chanteuses. Il
fallait donc faire en sorte que les micros destinés à
enregistrer l'orchestre ne reprennent pas trop de son de la sono,
d'où une surveillance constante des niveaux sonores".
Autre problème : les wedges (Julia Migenes ne voulait pas
entendre parler d'in-ear monitoring). Le pauvre ingénieur du
son "retours" se trouvait pris en sandwich entre Markus, qui
désirait le moins possible de niveau dans les retours, et les
artistes, qui en exigeaient toujours plus. Enfin, est-il besoin de
rappeler qu'aucun réalisateur au monde n'apprécie la
présence dans le champ de microphones, même si ceux-ci
ont une fonction essentielle : capter le son ? Dans ces conditions,
la seule solution était de capter de près (close
miking) tous les instruments de l'orchestre. "A raison d'un
microphone par pupitre de cordes (soit 8 pour les premiers violons, 7
pour les seconds, 6 pour les altos, 5 pour les violoncelles, 4 pour
les contrebasses, même principe pour les cuivres, les bois, les
percussions...), nous sommes vite arrivés à 70 micros !
J'ai utilisé des Neumann KM 140 et 143 et des Schoeps, qui se
dissimulent très facilement. A cause de la sonorisation, j'ai
dû laisser mes micros d'ambiance favoris (couple de B&K
4006 omnidirectionnels) dans leurs boîtes !
La console anglaise Raindirk installée dans le mobile permet
de prémixer les deux entrées micro dont chaque tranche
est pourvue : un compromis parfaitement acceptable pour des
microphones placés devant les mêmes pupitres". Tous les
micros dont les modulations étaient nécessaires
à la sono et au mobile arrivaient sur des splitteurs actifs :
micros de chant (des Sennheiser HF miniatures), mais aussi micros
batterie et micros placés devant les amplis des instruments.
Le piano solo et le violon solo ont reçu un traitement de
faveur : le violon avait ainsi son propre microphone, ce qui
permettait le cas échéant de le mettre en avant au
mixage. Le cas du piano était plus complexe. Après
essais, Markus choisit d'employer des Schoeps BLM (Boundary Layer
Microphones, voir encadré), placés à
l'intérieur du piano, sous le couvercle.
"Après réglages, nous avons enregistré quelques
répétitions, la générale et le concert
lui-même, bien sûr, pour lequel nous avons assuré
le mixage destiné à la télévision. Quand
il faut mixer un tel nombre de sources dans les conditions du direct,
deux mains ne suffisent plus. J'ai donc partagé la console
avec Andy Stange, un jeune ingénieur... Parallèlement,
les modulations partaient, groupées par pupitres de
l'orchestre - cordes, bois, etc. - sur un Sony 3348, dont les 48
pistes se sont vite remplies !
Rappelons que le concert avait lieu le 8 décembre au soir.
Dès le 6, tout était installé, une bande avait
tourné lors des répétitions. Après
réécoute à froid le matin du 7, quelques
aménagements de détail furent réalisés,
et une "conduite" de la soirée fut établie, afin de
pouvoir prévoir le déroulement du concert le soir
même. Dans l'après-midi du 7, Lalo désira faire
quelques courtes répétitions avec l'orchestre. "Je ne
l'ai jamais vu dans le mobile", avoue Markus Herzog, "Nous avons
discuté à plusieurs reprises, c'est un grand
professionnel, qui m'a fait entièrement confiance et a tenu
compte de mes observations". L'après-midi du 8 fut
consacrée à la répétition
générale, intégralement enregistrée en
vue de raccords ultérieurs. Le concert lui-même,
après tous ces préparatifs, s'est déroulé
dans les meilleures conditions possibles. Il a fallu tout
démonter le soir même : Un autre spectacle avait lieu
dès le lendemain à l'Opéra, et le mobile partait
pour sa part à Rome enregistrer "Noël au Vatican" !
ENCADRE BLM
"Ce ne sont pas des micros de contact. Ils emploient le principe du
"miroir acoustique", et possèdent de ce fait une forme bien
particulière, s'apparentant un peu à une tranche de
gâteau. Ils sont basés sur un principe acoustique
précis : lorsque la surface du micro est petite par rapport
à la longueur d'onde du son capté, la courbe de
réponse devient très accidentée. La
théorie assure que si vous avez un microphone plat et que vous
le placez sur un mur ou le sol, la surface de ce mur ou de ce sol
vient "assister" le microphone, dont la courbe de réponse
devient dès lors presque linéaire. D'habitude,
j'utilise ce genre de micros pour enregistrer des orgues
d'église, par exemple, ou pour obtenir des effets
spéciaux". Dans le cas d'un piano fermé et
amplifié, les dimensions du couvercle sont suffisantes pour
assurer de bonnes conditions de fonctionnement au micro. Je
n'utiliserais certes pas cette méthode pour enregistrer des
oeuvres classiques, mais dans le cadre de ce concert, il m'a suffi de
pratiquer une légère égalisation pour obtenir un
résultat tout à fait convenable.
Alors que la bande son "vidéo", destinée à la
diffusion et aux cassettes VHS, a été mixée "en
direct" par Markus Herzog, le mixage du CD a nécessité
plus de soins et de travail de montage. C'est Philippe Lafont qui a
assuré ces délicates opérations au Studio de la
Grande Armée. Passé récemment free-lance
après avoir longtemps travaillé chez Davout puis
à la Grande-Armée, le show-biz le classe dans la
catégorie "acoustico-symphonique", ce qui lui a valu
d'enregistrer nombre de musiques de films ("La
cérémonie", "Delta Force 2", "Milou en Mai"...),
l'album "non-classique" d'Ute Lemper, et quelques concerts d'un
certain... Lalo Schifrin ! C'est Lalo qui le demande pour mixer le
concert des "Cent ans du cinéma".
"La prise de son multimicros était d'excellente
qualité, Markus m'avait même dressé la liste des
emplacements des micros et des prémixages qu'il avait
effectués lors de la prise de son", confie Philippe. "J'ai
quand même dû lutter avec le son de la batterie qui avait
tendance à repasser partout, phénomène
malheureusement inévitable dans les conditions de la
soirée. Une légère ronflette était
audible dans les passages calmes, je n'ai pas eu la
possibilité de l'éliminer complètement par
filtrage. Une fois la balance trouvée, elle a peu varié
d'un titre à l'autre. J'ai modifié cependant le timbre
de l'orchestre lorsque le groupe de jazz intervient, pour lui laisser
de la place dans le mixage... En ce qui concerne les quelques
"rustines", prélevées dans les
répétitions, elles ont été
effectuées sur les mix stéréo eux-mêmes,
au DD1000. J'ai employé quelques réverbérations,
Lexicon 480L, PCM70 et AMS, pour homogénéiser
l'acoustique de la salle, ainsi que quelques délais pour
donner de la profondeur. Compte tenu de la durée maximale d'un
CD, il a fallu shunter les applaudissements à chaque fin de
titre : phénomène nettement audible, mais parfaitement
acceptable au disque. Lors du mastering, effectué chez Dyam,
n'est apparue aucune mauvaise surprise. J'ai fait ajouter un ou deux
dB dans les graves. En tout, le mixage, effectué sur SSL dans
le studio C de la Grande-Armée, a pris trois bonnes
journées, pendant lesquelles Lalo Schifrin était
présent en permanence".
Après avoir récemment immortalisé la prestation
de Jean-Jacques Debout au Palais des Congrès, où un
certain Charles Trénet est monté sur scène en
fin de concert, Philippe Lafont enregistre ces jours-ci, pour EMI, un
disque de Lambert Wilson.
(franck.ernould@sfr.fr)
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