LES CENT ANS DU CINEMA

LE MAKING OF

Livre Schifrin

Le superbe livre de Georges MICHEL, paru début 2006 aux Éditions ROUGE PROFOND

Le 8 décembre 1995 avait lieu, à l'Opéra de Marseille, une soirée musicale d'hommage aux cent ans du cinéma. Home Studio vous raconte en exclusivité le "making of" de ce superbe enregistrement, d'abord diffusé sur France 3 puis commercialisé en CD et en cassette vidéo. Franck Ernould


Si vous êtes allé récemment dans un magasin de disques, vous n'avez pu rater, dans le rayon "Musiques de films", un CD intitulé "Cent ans de cinéma, les plus belles musiques de films", sur la pochette duquel apparaissent Lalo Schifrin (voir interview dans Keyboards), Julia Migenes et Dee Dee Bridgewater. Il s'agit de l'enregistrement d'une soirée musicale de commémoration du siècle du cinéma, où on retrouve, outre les noms déjà cités, des musiciens comme Jannick Top, André Ceccarelli ou Pierre Michelot... L'enregistrement a été effectué par le studio mobile Mediasound, venu tout spécialement d'Allemagne à cette occasion. Nous avons d'abord demandé à Harry Braun, son manager, de nous présenter ce magnifique studio mobile, au palmarès déjà bien rempli. Puis Markus Herzog, l'ingénieur du son responsable de l'enregistrement de cette soirée, et Philippe Lafont, qui a mixé le CD, nous racontent le making of de cet enregistrement "pas comme les autres".

Le studio mobile Mediasound



Quand on voit pour la première fois le mobile Mediasound déployé, on est frappé par ses dimensions : pas moins de 16m de long, 5 m de large et 4m40 de hauteur ! La surface de la cabine approche les 60 mètres carrés, il s'agit vraiment, selon les mots de son manager Harry Braun, d'un studio sur roues, et non d'une console dans un camion. "Ce camion a été conçu et réalisé par un grand ingénieur du son suédois, Anders Muhr, en 1992", raconte-t-il. "Un partenariat avait été conclu entre lui et Sony Classical Allemagne. L'équipement du camion a pourtant été acheté au prix catalogue par Sony Classical à Sony Allemagne, c'est la politique entre filiales de Sony ! Compte tenu des dimensions du studio - plus du double des concurrents - et du coût des équipements embarqués, nos prix restent compétitifs".

Un palmarès éloquent



L'exploitation proprement dite a démarré en 1993, le camion a depuis sillonné toute l'Europe, on l'a toutefois rarement vu en France, terre de prédilection du "Voyageur"... Son palmarès pléthorique va d'Elton John à Diana Ross, en passant par José Carreras, Aerosmith ou Bjork ! Le rapprochement Mediasound-Sony Classical a parfois laissé perplexe certains clients : "Lors des négociations pour enregistrer une grande pop star, la maison de disques nous a demandé si nous avions déjà enregistré ce type de musique auparavant !", confirme Harry Braun, "Ayant retenu le nom de "Sony Classical", ils croyaient que nous étions spécialisé dans le classique...". La plupart des missions de Mediasound consistent à enregistrer des concerts, tous styles confondus, mais les dimensions et l'équipement de sa cabine permettent aussi de mixer, le cas échéant. "A la fin d'un concert enregistré par Mediasound et diffusé en simultané par MTV, l'an dernier, Bon Jovi et l'ingénieur du son sont venus nous voir dans le mobile et nous ont demandé si nous pouvions leur recommander un studio où mixer ce concert. Nous lui avons répondu "Ici !". Nous avons garé le mobile devant leur hôtel, et le mixage du concert a commencé immédiatement. Pour Van Halen, la même situation s'est présentée. Compte tenu du volume de la cabine, les résultats en mixage sont excellents, contrairement à ce qui peut se produire dans des mobiles plus petits".

Et à part les disques ?



Harry Braun compte de nombreuses maisons de disques parmi ses clients, pour lesquelles Mediasound assure des prises de son pour CD ou pour cassette vidéo (notamment un grand succès de vente aux USA, "Yanni at the Acropolis"). Les radios ou les chaînes de télévision (MTV par exemple) demandent souvent les services du mobile pour des concerts ou des retransmissions "live" pour des radios ou des chaînes de télévision. Du coup, le passage en Dolby Surround est prévu prochainement...
Le transfert à Londres des activités de Sony Classical Allemagne, fin mars, vient de modifier le statut "administratif" du mobile, qui garde son nom de Mediasound, mais devient indépendant de Sony Classical. Il est désormais basé à Cologne, et sa gestion est assurée par Harry Braun et Anders Muhr. Tél : 19. 49. 40. 410. 85. 82. Fax : 19. 49. 40. 410. 85. 72.

Encadré LISTE MATERIEL

Console Raindirk Symphony, 64 voies/128 entrées
Ecoutes : Genelec (grandes), Yamaha & KRK (proximité)
Périphériques : Lexicon 480L et LXP15, tc M5000 et tc 2290, Eventide H3000, compresseurs Tube Tech, dbx, BSS 404, limiteurs Urei, noise gates BSS 504, Aphex Dominator, Analyseur Klark Teknik, Splitter actif SCV.
140 mètres de multipaires
Multipistes Sony PCM-3324 et 3348, DAT Sony PCM-7050, PCM-9000, Sonic Solutions 20 bits
Lecteurs CD, DAT, enregistreur MD, cassette, tuner, magnétoscope...
Salon
140 mètres de multipaire 2 x 52 paires
En option, microphones, CD-R, et système de préamplification micro de haute qualité Creation

Markus Herzog : un ingénieur du son "classique" au pays du cinéma



Le projet "Cent ans du Cinéma" faisant intervenir l'Orchestre Philharmonique de Marseille, la production a décidé de faire appel à un ingénieur du son spécialisé dans l'enregistrement classique. C'est Markus Herzog, de Sony Classical Hambourg, qui a été choisi : ce Tonmeister de 34 ans a par ailleurs été distingué en 1992 par un "Gramophone Award" pour "Le Martyre de Saint-Sébastien", de Claude Debussy, dirigé par Michael Tilson-Thomas, avec lequel il travaille régulièrement. A son palmarès figurent également Rostropovitch, Ricardo Muti... autant de références qui ont favorablement impressionné Lalo Schifrin et les deux chanteuses !

Plus de 70 micros sur 48 pistes



"Ce projet d'enregistrement était vraiment énorme et compliqué", raconte Markus. Le niveau sonore de l'orchestre symphonique était suffisant, il n'était donc repris par la sonorisation de salle. En revanche, celle-ci était indispensable pour les instruments électriques, le piano acoustique, la batterie du groupe de jazz et pour les chanteuses. Il fallait donc faire en sorte que les micros destinés à enregistrer l'orchestre ne reprennent pas trop de son de la sono, d'où une surveillance constante des niveaux sonores".
Autre problème : les wedges (Julia Migenes ne voulait pas entendre parler d'in-ear monitoring). Le pauvre ingénieur du son "retours" se trouvait pris en sandwich entre Markus, qui désirait le moins possible de niveau dans les retours, et les artistes, qui en exigeaient toujours plus. Enfin, est-il besoin de rappeler qu'aucun réalisateur au monde n'apprécie la présence dans le champ de microphones, même si ceux-ci ont une fonction essentielle : capter le son ? Dans ces conditions, la seule solution était de capter de près (close miking) tous les instruments de l'orchestre. "A raison d'un microphone par pupitre de cordes (soit 8 pour les premiers violons, 7 pour les seconds, 6 pour les altos, 5 pour les violoncelles, 4 pour les contrebasses, même principe pour les cuivres, les bois, les percussions...), nous sommes vite arrivés à 70 micros ! J'ai utilisé des Neumann KM 140 et 143 et des Schoeps, qui se dissimulent très facilement. A cause de la sonorisation, j'ai dû laisser mes micros d'ambiance favoris (couple de B&K 4006 omnidirectionnels) dans leurs boîtes !

Et en plus de l'orchestre...



La console anglaise Raindirk installée dans le mobile permet de prémixer les deux entrées micro dont chaque tranche est pourvue : un compromis parfaitement acceptable pour des microphones placés devant les mêmes pupitres". Tous les micros dont les modulations étaient nécessaires à la sono et au mobile arrivaient sur des splitteurs actifs : micros de chant (des Sennheiser HF miniatures), mais aussi micros batterie et micros placés devant les amplis des instruments. Le piano solo et le violon solo ont reçu un traitement de faveur : le violon avait ainsi son propre microphone, ce qui permettait le cas échéant de le mettre en avant au mixage. Le cas du piano était plus complexe. Après essais, Markus choisit d'employer des Schoeps BLM (Boundary Layer Microphones, voir encadré), placés à l'intérieur du piano, sous le couvercle.
"Après réglages, nous avons enregistré quelques répétitions, la générale et le concert lui-même, bien sûr, pour lequel nous avons assuré le mixage destiné à la télévision. Quand il faut mixer un tel nombre de sources dans les conditions du direct, deux mains ne suffisent plus. J'ai donc partagé la console avec Andy Stange, un jeune ingénieur... Parallèlement, les modulations partaient, groupées par pupitres de l'orchestre - cordes, bois, etc. - sur un Sony 3348, dont les 48 pistes se sont vite remplies !

Un calendrier bien rempli



Rappelons que le concert avait lieu le 8 décembre au soir. Dès le 6, tout était installé, une bande avait tourné lors des répétitions. Après réécoute à froid le matin du 7, quelques aménagements de détail furent réalisés, et une "conduite" de la soirée fut établie, afin de pouvoir prévoir le déroulement du concert le soir même. Dans l'après-midi du 7, Lalo désira faire quelques courtes répétitions avec l'orchestre. "Je ne l'ai jamais vu dans le mobile", avoue Markus Herzog, "Nous avons discuté à plusieurs reprises, c'est un grand professionnel, qui m'a fait entièrement confiance et a tenu compte de mes observations". L'après-midi du 8 fut consacrée à la répétition générale, intégralement enregistrée en vue de raccords ultérieurs. Le concert lui-même, après tous ces préparatifs, s'est déroulé dans les meilleures conditions possibles. Il a fallu tout démonter le soir même : Un autre spectacle avait lieu dès le lendemain à l'Opéra, et le mobile partait pour sa part à Rome enregistrer "Noël au Vatican" !

ENCADRE BLM

"Ce ne sont pas des micros de contact. Ils emploient le principe du "miroir acoustique", et possèdent de ce fait une forme bien particulière, s'apparentant un peu à une tranche de gâteau. Ils sont basés sur un principe acoustique précis : lorsque la surface du micro est petite par rapport à la longueur d'onde du son capté, la courbe de réponse devient très accidentée. La théorie assure que si vous avez un microphone plat et que vous le placez sur un mur ou le sol, la surface de ce mur ou de ce sol vient "assister" le microphone, dont la courbe de réponse devient dès lors presque linéaire. D'habitude, j'utilise ce genre de micros pour enregistrer des orgues d'église, par exemple, ou pour obtenir des effets spéciaux". Dans le cas d'un piano fermé et amplifié, les dimensions du couvercle sont suffisantes pour assurer de bonnes conditions de fonctionnement au micro. Je n'utiliserais certes pas cette méthode pour enregistrer des oeuvres classiques, mais dans le cadre de ce concert, il m'a suffi de pratiquer une légère égalisation pour obtenir un résultat tout à fait convenable.

Philippe Lafont : en terrain connu



Alors que la bande son "vidéo", destinée à la diffusion et aux cassettes VHS, a été mixée "en direct" par Markus Herzog, le mixage du CD a nécessité plus de soins et de travail de montage. C'est Philippe Lafont qui a assuré ces délicates opérations au Studio de la Grande Armée. Passé récemment free-lance après avoir longtemps travaillé chez Davout puis à la Grande-Armée, le show-biz le classe dans la catégorie "acoustico-symphonique", ce qui lui a valu d'enregistrer nombre de musiques de films ("La cérémonie", "Delta Force 2", "Milou en Mai"...), l'album "non-classique" d'Ute Lemper, et quelques concerts d'un certain... Lalo Schifrin ! C'est Lalo qui le demande pour mixer le concert des "Cent ans du cinéma".

Mixage sans problèmes



"La prise de son multimicros était d'excellente qualité, Markus m'avait même dressé la liste des emplacements des micros et des prémixages qu'il avait effectués lors de la prise de son", confie Philippe. "J'ai quand même dû lutter avec le son de la batterie qui avait tendance à repasser partout, phénomène malheureusement inévitable dans les conditions de la soirée. Une légère ronflette était audible dans les passages calmes, je n'ai pas eu la possibilité de l'éliminer complètement par filtrage. Une fois la balance trouvée, elle a peu varié d'un titre à l'autre. J'ai modifié cependant le timbre de l'orchestre lorsque le groupe de jazz intervient, pour lui laisser de la place dans le mixage... En ce qui concerne les quelques "rustines", prélevées dans les répétitions, elles ont été effectuées sur les mix stéréo eux-mêmes, au DD1000. J'ai employé quelques réverbérations, Lexicon 480L, PCM70 et AMS, pour homogénéiser l'acoustique de la salle, ainsi que quelques délais pour donner de la profondeur. Compte tenu de la durée maximale d'un CD, il a fallu shunter les applaudissements à chaque fin de titre : phénomène nettement audible, mais parfaitement acceptable au disque. Lors du mastering, effectué chez Dyam, n'est apparue aucune mauvaise surprise. J'ai fait ajouter un ou deux dB dans les graves. En tout, le mixage, effectué sur SSL dans le studio C de la Grande-Armée, a pris trois bonnes journées, pendant lesquelles Lalo Schifrin était présent en permanence".
Après avoir récemment immortalisé la prestation de Jean-Jacques Debout au Palais des Congrès, où un certain Charles Trénet est monté sur scène en fin de concert, Philippe Lafont enregistre ces jours-ci, pour EMI, un disque de Lambert Wilson.


Article paru dans Home Studio Recording 44


Copyright © 1999 Franck Ernould (franck.ernould@sfr.fr)

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