JEAN-LOUIS AUBERT
De Paris à Stockholm

Jean-Louis Aubert fait partie de ces “home studistes” d’exception qui ont eu la chance de récupérer un ancien studio commercial pour y installer leur matériel. Fort logiquement, son dernier album a été réalisé d’une manière assez personnelle, entre amis, avec toutefois plusieurs incursions jusqu’à Stockholm, Londres ou Bruxelles. Franck Ernould

Entre Jean-Louis Aubert et l’enregistrement, c’est une vieille histoire : l’aventure commence avec les maquettes du premier Téléphone, enregistrées en “ping-pong” sur Revox A77 ! Dès 1979, il s’offre un Tascam Portastudio 144. Comme pour beaucoup, l’escalade est progressive : huit pistes Fostex 1/4”, Macintosh Plus avec Performer - Jean-Louis est donc un “vieux routard” de l’ordinateur à la pomme -, etc. Côté instruments, il s’équipe vite d’un Prophet 5, d’une Linn Drum II et d’un E-mu II. Tous trois trônent encore aujourd’hui dans son studio ! A l’étroit sur sa “petite” console achetée avec le Fostex, il acquiert une Soundtracs Quartz, puis un magnétophone numérique Akai A-DAM et de nombreux périphériques. C’est ce qu’on appelle mettre le doigt dans l’engrenage... Même s’il enregistre alors toutes les répétitions de son groupe, son approche du son reste celle d’un amateur, au sens noble du terme : Jean-Louis cherche à placer les micros le mieux possible, mais se garde de devenir obnubilé par la technique. Saisir dans l’instant les idées musicales dès leur naissance : volà ce qui importe à ses yeux. S’il est en studio ou à la maison, tant mieux, sinon un simple dictaphone fait l’affaire !
A force, ne disposant plus d’assez d’espace pour loger tout son équipement chez lui, il lui faut trouver une solution... En 1995, il saute sur l’occasion de s’installer dans un ancien studio commercial désaffecté de la banlieue parisienne. Lui et ses amis refont toute la décoration et la connectique. Peu après, il ajoute à sa collection deux Pro Tools, une 02R et un A800 d’occasion. A la console et à la maintenance, Jean-Louis s’entoure de Stéphane Clerc et Jean-Marie Géraud.

Pourquoi avoir choisi ce studio ?

J’y passais parfois lorsqu’il était encore exploité commercialement. Le lieu me plaisait : j’aimais son atmosphère, je trouvais qu’il sonnait bien. Celui qui l’a conçu connaissait son métier. D’autre part, arriver dans un endroit ayant déjà servi musicalement évite d’essuyer les plâtres. C’est pourquoi nous n’avons rien cassé en arrivant : les réaménagements acoustiques sont toujours un peu aléatoires. La surface me convient parfaitement : ni trop grande - je me serais senti perdu -, ni trop petite - j’aurais retrouvé une impression de home studio, les musiciens qui viennent jouer avec moi auraient été mal installés.

Tu as produit tout ton dernier album ici, donc ?

Pas tout à fait. Nous l’avions commencé dans des conditions assez précaires, à l’Hôpital Éphémère : une espèce de communauté artistique installée derrière la Place de Clichy, avec des sous-sols de répétition. L’Abbé Pierre voulant récupérer les locaux pour une soupe populaire, nous avons plié bagages pour louer un temps les anciens studios Vogue, à Paris. Puis nous sommes arrivés ici... Je me suis remis au travail alors que rien n’était encore réellement installé, il y avait encore des flight-cases partout ! A ce stade, il s’agissait plus de maquettes...
Le studio s’est stabilisé assez vite. J’ai commencé à enregistrer quelques titres avec Olive (ex-Lili Drop, NDR) et Doc Matéo (voir encadré), venu en tant qu’ingénieur/homme à tout faire. Puis me suis replongé dans une phase solitaire d’expérimentation, de composition. C’est d’ailleurs une règle assez générale : j’expérimente tout seul, mais je me fais aider dès que je dois enregistrer. Après cela, Doc Matéo est revenu pendant trois mois, au fil desquels environ quinze titres ont été achevés. Ensuite, je me suis “ouvert au monde”...

Qu’entends-tu par là ?

J’étais enfermé depuis six mois dans mon studio, en circuit fermé, je trouvais que c’était assez ! J’ai d’abord travaillé sur l’album de Barbara, puis j’ai recherché la collaboration avec plusieurs équipes de musiciens-amis : Ben Harper, Beck, et Gordon Cyrus, un Suédois dont j’aimais particulièrement l’album, “Whales”, et avec lequel j’avais sympathisé. C’est finalement chez lui, en Suède, que j’ai choisi de partir pour plusieurs périodes de quinze jours, pour me faire de nouveaux amis, vivre de nouvelles ambiances.
Gordon Cyrus est un excellent poly-instrumentiste - basse, piano, guitare, batterie -, parfois proche de la musique industrielle ou concrète (dans le sens de “qui évoque immédiatement un objet, un matériau”). Il est attiré par les sons qui sifflent, les bruits organiques, les amplis qui marchent mal... C’est pour cette raison qu’on retrouve des “armoires métalliques” dans ma chanson “Stockholm”, qu’il a d’ailleurs mixée. Son entourage, lui, est plutôt versé dans le hip hop et le trip hop. Par sa précédente carrière d’architecte, il a acquis une grande maîtrise de l’informatique. Il possède d’ailleurs d’étonnantes banques de sons sur un vieil et gros IBM qui doit avoir au moins une quinzaine d’années, et travaille sur ses différents logiciels musicaux - Logic Audio et Pro Tools - avec fun, sans en sentir le poids. Cette utilisation de l’ordinateur, très spontanée, un peu comme un enfant, me va parfaitement. Ici, j’ai rencontré beaucoup de gens voûtés devant leur moniteur, qui tapent à la machine, comme des dactylos. Quand j’ai acheté mon deuxième Pro Tools, Gordon passait dans le coin. Il me l’a configuré en une heure, à sa façon, très commode d’utilisation, sans bugs. Chose que les techniciens français ont du mal à réaliser.

De quelle façon avez-vous collaboré ?

Comme nos mondes musicaux étaient différents et qu’il m’ouvrait les bras, je lui réservais mes chansons “difficiles”, je me disais “Celle-là, on n’y arrivera pas !”. Pourtant, il en sortait toujours quelque chose...
En fait, je prends ma guitare, électrique ou acoustique, et je commence à jouer. Je répète toujours la même chose. Peu à peu, au fil de ses réflexions, Gordon ajoute une grosse caisse, une caisse claire : un rythme est en train de naître, qu’il joue sans quantiser et met en boucle. La musique ne s’arrête jamais, il prend sa basse, dont il fait systématiquement passer le signal dans un “envelope filter”, un peu comme sur les synthés. Lorsqu’il joue doucement, le son est très rond, grave, presque sub-bass. Dès qu’il frappe un peu les cordes, le filtre s’ouvre et il gagne en aigus : c’est inouï. J’ai un combiné micro-casque sur arceau, comme les standardistes, qui me permet de chanter librement. On enregistre tout live dans Pro Tools - il n’a pas de 24 pistes. Par la suite, il retouche une ou deux notes de basse, et nous voilà avec un titre !
Je reviens donc à Paris avec, sur disque dur, la base de ma chanson : on va peut-être ajouter une batterie live, captée d’assez loin par deux micros, un Fender Rhodes, ou un orgue Hammond... et le morceau est prêt à mixer. C’est ainsi que “Stockholm” et “Baltic” ont été créées. Pour “Stockholm”, je voulais faire un solo de guitare, ce dont mes amis suédois ont horreur. Gordon me dit “tu devrais jouer dans les graves !”. Par défi, je désaccorde ma corde de mi : il en résulte un son très intéressant, qui m’inspire un riff. On enregistre dans Pro Tools, et l’on mixe ce petit bout sur DAT. En arrivant ici, je retombe dessus, je le passe au sampler, je trouve un rythme qui va avec, j’ajoute un ou deux claviers, des paroles, et je retourne en Suède avec cette maquette de chanson construite à partir de l’échantillon. Nous l’avons repris, Gordon a rejoué la basse, refait la rythmique avec des boucles, et rempli le Pro Tools.

Quel est le point de départ de tes musiques ?

Parfois des claviers, comme sur “Jusqu’à aujourd’hui”, mais le plus souvent, une combinaison guitare électrique/basse que tout naît. C’est le cas pour “Le jour se lève encore ?) par exemple. Sur cet album, nous avons enregistré sans click, ni même d’accordeur, ce qui donne un son d’ensemble que j’apprécie. On se lance, il faut vite avancer et voir ce qui se passe. Si ça ne va pas, on recommence un autre jour ! En haut, dans mon coin home studio, il m’arrive de passer des heures avec Pro Tools, Logic, le JV-1080 ou l’Orbit, de fouiller des sons, de m’immerger dans des climats futuristes où je raconte ma journée avec des voix intimistes... C’est comme un jeu vidéo, ça me détend. Je me laisse emporter par les machines, je ne fais plus attention à ce que je fais. Les sons sont là, je les essaie, et les choses viennent d’elles mêmes. C’est la musique d’un soir, d’une nuit. J’écris parfois le texte en même temps...

Vous n’êtes le plus souvent que trois ou quatre instrumentistes par morceau...

C’est pour moi la formation idéale. Cela dit, tout le monde n’est pas en permanence au studio ! Par exemple, j’ai une idée et on se donne un rendez-vous. Pendant que je travaille, Richard (Kolinka, batteur de Téléphone, NDR) passe tous les deux-trois jours, et regarde s’il n’y a pas quelque chose à faire. Cela nous donne l’occasion d’essayer des trucs, de regarder si ça fonctionne ou non. J’aime aussi beaucoup tirer parti des rencontres faites ici ou là. C’est ce qui explique par ailleurs que certains des trente titres composés pour l’album (il en reste quatorze sur le CD final) existent parfois en six ou sept versions différentes : une très “polie” en studio, une autre à Stockholm, la live avec vraie batterie, l’électronique avec une boîte à rythmes... Là encore : aucune règle. Certaines chansons me plaisaient dès la première prise, alors que sur d’autres, après de nombreux essais, je devais me raccrocher à une ancienne mouture réalisée sans grand soin, et qu’il fallait peaufiner et prolonger pour pouvoir placer tout le texte.
Lorsque quelqu’un passe par hasard - comme Olive par exemple, qui a chanté sur deux titres -, je charge une bande dont je pense qu’elle lui conviendra.

Qu’est-ce qui arrive en premier ? Musique ou texte ?

Pour moi, une chanson commence à exister quand se produit une rencontre paroles/musique. Des “morceaux” purement instrumentaux, j’en ai des tonnes, tout comme j’ai un certain nombre de textes qui cherchent encore leut musique... Je devrais parler au passé, car pendant l’enregistrement du disque, j’ai perdu le sac où tout se trouvait - il me reste des idées en mémoire. Quand j’ai dû chanter “Tombe de haut”, j’avais encore les mots en tête, mais je ne les avais pas réécrits. J’y ai beaucoup gagné en concentration, pour retrouver mes phrases, leur signification.
Il arrive souvent qu’en studio, à force d’accumuler les prises sur une même chanson, qu’à la quatrième ou cinquième fois, on ne fasse plus attention à ce qu’on dit, qu’on commence à imiter ce qui a plu dans les précédentes. C’est un danger : j’aime les moments où ce que l’on fait est “créatif” et non “exécutif”, capter le premier instant où Richard se cale à la batterie avec nous, par exemple. A la réécoute, à force d’éliminer ce qu’on pense ne pas être bien et imiter ce qu’on trouve bon, on ne crée plus rien, on se singe soi-même.
En Suède, souvent, nous entrions dans le studio en oubliant tout ce qu’on savait. C’est difficile, mais il en résulte un certain état d’esprit. En essayant une idée, on élimine des choses “trop intelligentes”. Ainsi, sur une batterie électronique, assez répétitive, nous nous retenions de vouloir programmer un roulement qui aurait été faux. Si je veux vraiment un roulement, j’ai quelqu’un qui sait vraiment bien les faire !
Un beau jour, Le Baron (guitare sur trois titres) a débarqué : on ne s’était pas vus depuis quatre ans, et au bout de dix minutes, au lieu de parler de tout et de rien, on était déjà en train de jouer ensemble. C’est le principal intérêt d’avoir toujours un studio disponible : pouvoir capturer des moments privilégiés.

Pour mixer, tu as choisi de grands studios : Marcadet, ICP...

Je suis un militant des “beaux” studios. Il faut continuer à les fréquenter, nous en avons vraiment besoin. Ces endroits sont très confortables et nous sortent de nos habitudes. Etre trop dans mon home studio me donne envie d’aller dans un grand studio. Une fois que j’y suis, quand je vois l’heure qui tourne, j’ai de nouveau besoin d’autonomie... Je pense que le changement est toujours bénéfique.
L’an dernier, j’ai eu l’occasion de travailler dans le “A” de Mega, avec Barbara : le niveau de qualité est nettement supérieur, c’est indéniable ! Reste à savoir si ce qu’on gagne en la matière n’est pas perdu ailleurs... Si je devais enregistrer un album “tout live”, j’irais à Mega, Plus XXX, Guillaume Tell ou ICP. Pour la vie musicale quotidienne, on est très bien ici, on fait ce qu’on veut. Quand Barbara est venue travailler sur les deux titres que j’ai co-signés avec elle sur son album, elle a chanté dans la cabine, sans cérémonie, avec un micro placé devant les enceintes...
Je regrette, pendant toute la période où j’avais des producteurs, de ne pas m’être réellement intéressé à ce qu’ils faisaient. Je ne regardais pas les micros qu’ils utilisaient, comment ils les plaçaient, etc. Dommage, j’aurais certainement beaucoup appris ! J’en suis encore à découvrir, comme récemment, qu’on peut utiliser sur une guitare un Sennheiser 421, que je vois plutôt sur des toms. Il existe des recettes, mais il ne mène à rien de les appliquer si l’on ignore d’où elles viennent ! Ce n’est pas parce qu’on a vu quelque part tel compresseur réglé de telle manière que ce même modèle - qui ne sera d’ailleurs pas strictement identique -, réglé pareil, donnera le même son ailleurs. Mieux vaut discuter avec l’ingénieur, savoir pourquoi il a effectué ce réglage, comment il en est arrivé là, ce qu’il essaie d’obtenir, pour ensuite transposer cette méthode chez soi.

Tu possèdes beaucoup de “vieux” effets...

C’est un choix... Ma Lexicon 224 provient du Royal Albert Hall, à Londres. J’ai aussi deux échos à bandes Roland 555 : des pièces de collection. Je préfère ce type de son, qui me semble mieux s’insérer dans les mixages que celui des machines récentes, Lexicon 480L par exemple, que je “sens” moins. Il m’arrive, sur les mixes que nous réalisons ici, de mettre de la 224 partout si l’ambiance que j’ai trouvée me plaît.
J’utilise les compresseurs essentiellement pour leur son. Teletronix, proche d’un Fairchild, par exemple, ou Manley. Même sans comprimer méchamment, ils ont tendance à éclaircir les voix. Chaque appareil possède sa propre couleur, ses spécificités. Par exemple, mon GP-8 (Guitar Processor Roland, NDR) ne me sert en fait presque jamais pour la guitare. J’en ai mis sur les basses, mon Prophet, même sur la batterie, dont je faisais saturer la grosse caisse ou la grosse caisse. Je trouve que les simulateurs d’ampli guitare SansAmp ne fonctionnent pas vraiment sur des guitares - je préfère les amplis, moins pratiques mais plus naturels -, mais plutôt sur tout le reste : basse, voix...

Pour mixer en extérieur, arrivais-tu avec ton Pro Tools ?

Non, je transférais tout sur l’A800. La bande magnétique est encore le moyen le plus pratique de se déplacer d’un studio à l’autre avec de la musique... J’aime le son analogique, et bien des ingénieurs étaient surpris, à la fin d’un mixage, d’apprendre que ces pistes sur lesquelles ils venaient de travailler étaient toutes issues d’une machine dont ils n’apprécient pas - c’est le moins qu’on puisse dire -, la qualité sonore ! Sans doute étaient-ils trompés par le côté live des chansons.

Tout tenait en 24 pistes ?

Sur cet album, je ne voulais pas accumuler les éléments. Du coup rares sont les titres où j’avais plus de 18 pistes. Surtout en Suède, où Cyrus et ses amis ne sont pas partisans de l’accumulation de pistes : pour eux, quand c’est fini, c’est fini ! Mon A-DAM me sert aussi de “grenier” : je l’utilise, synchronisé, pour y stocker différentes versions de batteries, de chœurs, de voix, sans avoir à décider immédiatement d’effacer telle ou telle prise. Une voix témoin par exemple, qui est peut-être la meilleure ! Au final, le 24 ne contient que les “bonnes” prises.

Comment as-tu réparti les mixages entre les différents studios ?

A Londres, j’ai mixé quatorze titres avec Ian Caple, un bon ingénieur du son, sur une belle Neve. Pourtant, je n’ai conservé qu’un seul de ces mixes ! J’ai également été en Suède, avec Ronny Lahti, essentiellement pour des morceaux travaillés avec Gordon. J’en ai gardé quelques-uns. Enfin, j’ai mixé les ballades à ICP, avec Phil Délire. Là encore, j’en ai éliminé certains. Enfin, j’ai terminé ici, dans l’esprit “mise à plat”, les chansons dont je connaissais le mieux la balance idéale, en louant quelques compresseurs Manley.
J’ai remarqué qu’en Suède, ils étaient plus proches de leurs rythmes et savaient donc les mixer impeccablement, ce que je n’arrivais à trouver ni en Belgique ni en Angleterre. Avec leur savoir-faire plutôt rock, ils sont parfois dépourvus face à dix pistes avec un charley, un gros son de pied mais une toute petite caisse claire... Il m’est même arrivé de garder des mises à plat, de balances instrumentales dont nous n’avons jamais pu reproduire l’ambiance par la suite, et d’y ajouter la voix - ce qui se fait très facilement sur Pro Tools, en synchro. Dans “Juste pour aujourd’hui”, j’ai voulu répéter vingt fois de suite la même phrase, comme sur un disque rayé : facile avec Pro Tools, difficile avec une bande !

Les échantillons et boucles utilisés sur l’album sont-ils personnels, ou proviennent-ils de CD-ROM ?

Le plus souvent, ils sont “maison”. Quand ce n’est pas le cas, Gordon ou Stéphane les ont tellement déformés qu’il est pratiquement impossible de les reconnaître : comme sur “J’ai envie de te garder”, où la boucle tourne à demi-vitesse ! Rien ne me déplaît plus que d’utiliser des samples ou l’ordinateur façon ancienne variété, où tout est programmé, lourd, énervant. Pourquoi ne pas le faire en vrai, plutôt que de l’imiter ? Evidemment, ces imitations n’ont pas de défauts, mais pour moi, s’il n’y a plus de défauts, il n’y a plus de qualités !
Je m’aperçois souvent, en décortiquant des boucles, que le charme qu’elles peuvent dégager ne provient pas de la perfection de la prise, mais plutôt d’un ensemble, une certaine réverbération et une pointe de saturation sur la grosse caisse, par exemple.

Que signifie “Mixé par les 2 générations”, mention qui apparaît plusieurs fois sur la pochette du CD ?

C’est Stéphane et moi ! Nous avons vingts ans d’écart, il y a donc deux générations à la console...

As-tu des projets pour ton studio ?

Une belle MCI JH500, qui appartient à Stéphane Clerc, attend dans le couloir qu’on trouve le temps de l’installer. Du “vintage” pur... Je considère d’ailleurs que rien ne remplace les lampes, que ce soit en amplification ou en traitement de signal. Le numérique apporte la souplesse, les possibilités, la rapidité.

Ce sera deux extrêmes : 02R en haut, MCI en bas...

Que je mixe en MCI un titre enregistré sur la 02R ou que je mixe en haut quelque chose enregistré en bas, le résultat est assez proche... Une fois de plus, c’est l’idée de confrontation qui s’impose : il faut mélanger les genres, sans dire oui à l’un et non à l’autre. En tournage cinéma, le film 35 mm est encore universel en prise de vue, ce qui n’empêche pas de tourner parallèlement en vidéo, pour voir tout de suite ce qui a été filmé. En postproduction, on mélange allègrement les prises de vue réelles et des images de synthèse numériques hyper-sophistiquées, et le résultat reste du film ! Je n’aime pas trop les règles. Comme presque tout le monde aujourd’hui, je préfère le son analogique - pourtant, j’avoue quelquefois ne percevoir aucune différence entre les deux ! Le problème avec les vieilles choses, ce sont les pannes, la difficulté à trouver les pièces ou les lampes...

Dans un studio personnel, sans chronomètre qui tourne, n’est-il pas difficile de finir une chanson ?

Se diriger sans pression due au temps est effectivement un gros piège... Le rythme d’écriture peut être freiné, ou prendre beaucoup de retard si l’on s’obstine sur des détails qui n’en valent pas la peine. En revanche, la liberté créative est totale. Dans ce que je fais, les sons et l’instrument de départ déterminent l’essence même de la chanson. Si je commence un titre à la guitare, par exemple, et que j’essaie ensuite de la remplacer par un clavier, ça ne marche généralement pas : le charme s’en va. Avoir un studio à ta disposition permet de poser beaucoup de premières pierres différentes, en s’arrêtant dès qu’on ne va nulle part. Souvent, en phase “création”, il m’arrive de passer des heures à toucher tous les instruments, à écrire deux mots ou trois notes de musique, très vite, sans réfléchir, juste pour me faire plaisir. Je suis très content : ma journée est remplie !
Le plus grand danger, c’est de commencer à faire aboutir quelque chose auquel il manque un grand pan : mélodie, paroles, voire même l’intention de départ ! Peaufiner la basse, la batterie, les arrangements, combler des cases alors que rien n’existe est vain. Gainsbourg disait toujours “Méfie-toi, on ne peut pas construire autour de rien”. J’évite donc de développer tout de suite ces prémices d’idées. Les cassettes ainsi réalisées sont le souvenir d’un bon moment, rien de plus.
L’autre danger, propre au home studio, consiste à rester trop longtemps tout seul. Il faut absolument travailler avec d’autres personnes, mélanger les approches et les styles, même s’il en résulte des tensions. C’est ça qui fait avancer. Prince est capable, je pense, d’arriver sans aucune idée en studio et de finir sa chanson dans la journée en ne faisant que des premières prises, et en écrivant le texte sur la console. Autrement dit, il combine tous les “bons” ingrédients pour ne pas se perdre, pour ne pas tourner en rond, pour aller droit au but. Pourtant, je suis sûr qu’au bout de quelques années de ce régime, il tournerait en circuit fermé : il n’aurait plus rien à raconter, à part sa vie en studio. Il faut savoir en sortir, se promener, boire un coup... Lâcher les instruments et la technique n’est pas une perte de temps. En réalité, on poursuit le travail inconsciemment. Même sans toucher à la guitare ou à la console, la musique continue à mûrir dans la tête. Un peu comme celui qui arrête le tennis ou le ski pendant quelques mois, pour s’apercevoir, en reprenant, qu’il joue mieux qu’avant ! Un de mes amis dit “La musique, ça se fait aussi sans en faire”. C’est là où l’oreille intérieure travaille, où l’on peut rêver, sans obstacle technique. Combien de gens ont des home studios, mais ne font plus de disques ? Combien d’artistes perdent des années sur un projet d’album, à tout vouloir contrôler, tout savoir, au point d’oublier de faire des chansons ?

ENCADRE

DOC MATEO


Doc Matéo, dont le nom revient à plusieurs reprises dans l’interview et sur la pochette de “Stockholm, est la moitié d’un groupe qui s’appelle Lily Margot. Sorti l’année dernière, leur premier album a été entièrement enregistré dans la cave de Doc, à Ménilmontant... Doc est par ailleurs un fin connaisseur ès-technique (prise de son, ordinateurs, etc.) et ès-musique (premier prix d’harmonie de Conservatoire). Un musicien complet, qui sait tout faire, joue de tous les instruments et possède une connaissance de l’Atari acquise au fil des longues années de pratique (il est à la tête d’un home studio depuis l’âge de 14 ans !). Jean-Louis l’a beaucoup mis à contribution sur “Stockholm”. On retrouve également son nom sur la pochette du dernier Barbara.

FICHE TECHNIQUE

Studio du bas

Console : Soundtracs Quartz
Magnétophones : A800 MkIII, A-DAM Akai, DAT Technics SV-DA10, CD SL-PG540A, platine cassettes Teac V-1030
Préiphériques : réverbérations Lexicon 224, PCM 70, LXP-15, Yamaha SPX90 ; délai Roland SRE-555 à bande (x2) ; multi-effets guitare Roland GP-8 ; compresseurs Urei LA4 (x2), BSS DPR-504 et 402 ; préamplificateur Focusrite ISA 30 (x3), ISA 8570, Summit Audio TLA-100A, Teletronix LA-2A, Summit Dual Tube Preamplifier TPA200B ; égaliseurs Focusrite ISA 110 (x3), Tube Tech PE-1C, API en boîtiers
Ecoutes : Urei, Yamaha NS-10
Instruments : Akai S3200, Alesis D4, Clavier maître Kawai MDK-61 II, Linn Drum, SBX-80, Akai MPC60, Prophet 5, E-mu II
Informatique : Macintosh 7100/80, Pro Tools 3.0 avec interfaces 888 et SMPTE, Opcode Studio 4, Roland A-880
Divers : Rane HC-6 distri casques

Home studio du haut

Informatique : Macintosh 7100/80, Pro Tools 3.0, interface 888, Logic Audio
Console :Yamaha 02R
Ecoutes : Genelec 1031
Magnétophone : DAT Panasonic SV-3800
Instruments : OMS Studio 4, Roland Super JV-1080, Orbit 9090, Clavia nordlead, YamahaCP80

 



Cet article est paru dans HOME STUDIO MAGAZINE 12



Copyright © 1998 Franck Ernould (franck.ernould@sfr.fr)

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