CHAPITRE I

L'AVANT-DÉBUT

OU

PRÉLUDE
À L'AVANT-MATIN
D'UN APHONE

S'il est nécessaire de commencer par une date de naissance, je dirai que je suis né (par inadvertance) à Lisieux, en mars 1930.
Ma patrie véritable serait plutôt l'Auvergne, comme celle de mes parents.
Malgré cela, je vécus à l'ombre de la basilique &endash; et il est possible que Sainte-Thérèse de l'Enfant Jésus me prît d'emblée sous sa haute protection.
Après tout, Lisieux vaut bien Maubeuge, mais je n'y ai guère vu de «clair de lune». À Lisieux, les pétales de rose ayant remplacé les confettis, j'ai constaté, dès mon apparition sur terre, que les fêtes religieuses étaient plus nombreuses que les foires à la rigolade.
Tout cela pour dire que j'aurais bien voulu commencer mes conneries dès ma première année, mais que, vu les circonstances et le lieu, je dus me contenter de grignoter l'osier de mon berceau pour faire croire à une crise d'appendicite. Cela n'est qu'une boutade. Pourtant, dans mon entourage familial, on ne me l'a jamais caché : les difficultés pour m'élever correctement commencèrent très tôt, un peu trop tôt de l'avis de mes parents.
Malgré cela, je regrette de ne pouvoir signaler à la cantonade avoir eu une enfance malheureuse. C'est bien dommage pour la galerie : j'aurais pu faire pleurer Jeannette dans les foyers bien pensants, tout en jouant les opprimés, les mal-aimés, les torturés, les inadaptés, enfin que sais-je, les traumatisés incompris ! quoi !... En quelques mots : l'enfance d'un artiste.
Eh bien non, peut-être un peu de tout cela, si vous voulez, mais rien de très précis qui me fasse crier pitié.
Chahuteur de nature et de naissance, je reçus ma rasade de dérouillées comme tous les sales gosses, mais à part cela, ma vie a débuté plutôt mieux que celle de Dracula.
Un historique du départ, c'est plutôt coton, que l'on veuille bien me croire. Je pars du principe (moi qui n'en ai pas), que suivant le point de vue d'où l'on se place, un historien sérieux dit autant d'âneries qu'un historien farfelu.
Ce qui compte, c'est l'anecdote, comme disent les journalistes. et ils ont parfois raison. Je dis bien parfois. Avant tout il faut du spectacle, comme les films de Cecil B. De Mille. Du Théâtre, toute l'histoire en est remplie, du spectacle en permanence, que ce soit Louis XI raconté par Michelet, l'Ile de Pâques et les fonds sous-marins revus et corrigés par Cousteau ou la Vie sexuelle de Madame De Sévigné, illustrée par Dubout avec des sous-titres de Minou Drouet; il y en a pour tous les goûts. Les miens seraient plutôt du style tarte à la crème, mais après tout, pourquoi pas!
J'ai tout de même eu des moments sérieux (ou presque) et je vais essayer de les décrire avec le plus de précisions possible.
De toute façon, je suis persuadé d'au moins une chose, c'est que les aventures qui me sont arrivées sont aussi rocambolesques que la vie d'Alphonse Daudet ou celle de Bernadette Soubirous, sauf que dans ma modeste existence, on ne compte plus les miracles.


Je passerai donc sur mes cinq premières années, en admettant que j'ai dû escagasser pas mal de monde avec mon goût plus évident pour le lait de ma nourrice que pour l'huile de foie de morue.
«Cinq ans déjà, mon Dieu qu'il pousse vite ce petit, ses pantalons ne lui vont plus, pas même ses chemises!»
Le second miracle, après ma naissance, eut lieu.
Ce fut un vieux piano droit qui se trouvait par hasard dans un coin de la salle à manger. A force de me voir m'essuyer mes doigts sur le clavier, on a fini par me suggérer d'enfoncer carrément les touches.
Bonne idée : enfin, je suppose. Je ne remercierai jamais assez le ciel et mes parents pour ce choix inespéré.
Aurais-je un don ? Nul ne le saurait jamais exactement. Ce qui est certain, c'est que dès l'âge de six ans (certains diraient cinq pour se vanter), je reçus mes premières leçons de mon premier Maître : Monsieur Maujer, organiste à la Cathédrale et à la Basilique de Lisieux, qui se déplaçait et venait me donner des leçons à la maison (peut-être pour arrondir ses fins de mois, car les organistes titulaires sont payés avec des lance-pierres, tout le monde le sait).
En faisant un calcul rapide, une heure pour venir, plus une heure pour le retour, plus une heure de leçon, cela fait bien en tout trois heures. Au prix de l'heure de l'époque (minime, j'en suis sûr), ou bien cet homme était un saint, s'il ne faisait payer qu'une heure à mes parents, ou c'était un bon commerçant s'il en faisait payer trois. Je pencherai plus volontiers pour la sainteté car, de toute évidence, cela ne devait pas être facile d'essayer de m'apprendre le piano, avec le caractère que l'on me prêtait dès ma plus tendre enfance.
Ce Maître incontesté venait régulièrement à domicile. Ses leçons devaient être efficaces, puisque dès l'âge de six ans, je bricolais quelques mélodies tordues sur le clavier, moitié «Méthode Rose», moitié Xenakis.
Vers sept ans, j'escamotais avec vigueur les préludes de Chopin, mais je dois reconnaître que la musique dite romantique avait un air bizarre sur mon piano.
La vérité est que mon vénérable instrument était en si mauvais état (cordes croisées, cadre métallique, comme on dit quand on n'y connaît rien), que même Schubert y paraissait d'avant-garde.
J'en suis heureux, car il est à peu près certain que c'est grâce à ce vieil instrument poussif que j'ai découvert mes goûts innés pour la musique contemporaine.
Vous rendez-vous compte : la ferraille vue par un ange ! La vaisselle qui tombe du ciel ! Mozart sublimé par Jimi Hendrix : on a parfois des visions cosmiques avec des cordes rouillées.
De quoi, mon piano: une casserole ! Qu'avez-vous contre les ustensiles de cuisine ?
Folie, vous dis-je, mon piano : un vrai Stradivarius avec des cordes en fil de fer barbelé, comme celui d'Ivry Gitlis quand il interprétait Bela Bartok par moins dix au Col de Vence.
Pour en revenir à mon vieux piano, il ne m'a laissé finalement que de bons souvenirs. Si j'en ai «tâté» de bonne heure, ce fut d'abord pour faire comme dans les autres familles bourgeoises. Cela en impose toujours : le fils au piano, la fille au violon.
Comme j'ai personnellement chatouillé rapidement l'instrument, on m'a pris pour un virtuose : l'enfant prodige, comme disent les «afro-bourgeois» qui confondent facilement la musique de Verchuren avec celle de l'auteur des «Brandebourgeois».
Je me rappelle également ces crises de mysticisme où je composais la musique des cantiques à la chapelle de l'école, car je jouais de l'harmonium à la messe du dimanche. Vous devez bien vous douter que ce n'était pas forcément liturgique à chaque fois.
Faute d'un orgue, j'avais des idées, et si parfois, les fidèles souriaient, d'autres fulminaient rageusement jusqu'au moment où l'on m'a demandé de me taire.
Sacrilège ! Une valse pendant la communion, quelle folie ! Et pourquoi pas ? Le recueillement a bon dos, même si on lui tire la langue en guise de prière. Peut-être n'avais-je rien compris, ou plutôt trop bien.
De toute façon, cet apprentissage de la musique religieuse, auréolé d'un certain mysticisme, a eu sur moi-même - et sur mon comportement musical - une influence considérable.
La musique sacrée et le grégorien, avec une certaine odeur d'encens, ont rempli mon esprit pendant une bonne partie de ma jeunesse, et j'en ai moissonné de solides connaissances, même si, parfois, le parfum de l'encens s'est changé en odeur de soufre.
Pour comprendre plus facilement l'attitude de mon comportement mystico-chrétien, je précise que je suis issu d'une famille catholique.
À la maison, la religion était pratiquée avec la plus grande rigueur.
Mes parents eurent huit enfants. J'étais le cinquième.
Mon père et ma mère avaient pour mission de diriger et de gérer des écoles et des ateliers d'apprentissage. La sœur de mon père, Victorine Magne, était la fondatrice de cette œuvre familiale. Mon père en était le gestionnaire et le cerveau. Il administra avec une grande compétence cette immense entreprise. Gestion particulière, puisque cette mission avait pour but essentiel la charité. Les élèves, écoliers et apprentis, venaient de familles pauvres ou étaient orphelins. Il s'agissait d'une œuvre de bienfaisance, mais fonctionnant comme une école privée, sans l'aide de l'État. Cette institution était d'obédience catholique et le centre vital, pour la survie de l'ensemble de cette œuvre familiale, était un petit bulletin imprimé par les élèves eux-mêmes et qui s'appelait «L'Etoile d'Or».
Il ne me reste que des souvenirs mitigés de ces quelques années où je vivais, moitié dans ma famille, moitié à l'orphelinat.
La discipline assez ferme me faisait prendre le contre-pied de certaines situations et une sorte de malaise me venait du simple fait que j'étais le fils du directeur et - en même temps - le plus chahuteur des élèves.
Juste un exemple. Un jour, le professeur, furieux d'avoir perdu ses lunettes, nous mit en demeure de lui dire sur le champ lequel de nous était responsable de cette disparition. Avec une petite attente malicieuse, je finis par lui dire qu'elles se trouvaient dans le poêle, au fond de la classe. Il ne me crut pas et me punit tout de suite en m'ordonnant de rester à genoux au pied de son bureau. En étant plus bas que lui, je n'eus aucune difficulté à lui glisser une grenouille vivante sur le pied. La grenouille à moitié estourbie ne bougeait pas, mais les rires des élèves fusaient de tous côtés, rendant la suite du cours impossible. II se leva furieux, et après une valse-hésitation hilarante, il se dirigea vers le poêle et y trouva effectivement ses lunettes. Il était à la fois ravi et en colère. Il revint vers moi pour m'apostropher. A ce moment précis, la grenouille sortit de sa léthargie et fit un petit bond en avant.
Le professeur marcha malencontreusement sur elle, la fit éclater, glissa de tout son long, puis après une longue pirouette, s'affala en arrière et retomba assis sur ses lunettes qu'il tenait à la main. Je vous laisse le soin d'imaginer la triste fin de l'histoire.
Mes parents se désespéraient de voir leur fils donner le mauvais exemple dans leur propre institution.
Ils me confièrent à une autre école religieuse, à Lisieux, l'institution Frémont, une école libre, à ce qu'il paraît.
En contrepartie de ce folklore scolaire, la musique faisait en moi son petit bonhomme de chemin, sans éclats particuliers, toutefois.
C'est à cette époque que je découvris les grands romantiques allemands. Cela tombait vraiment très mal, puisqu'on était à la veille de la guerre de 40. Je devais avoir 9 ans, un peu plus, un peu moins... J'eus la révélation de cette musique grâce à un stock de vieux disques 78 tours, épais comme des galettes, trouvés dans le grenier d'un parent. Quelle aubaine :tous les grands opéras, Wagner en tête.
De cet événement date peut-être mon goût prononcé pour la démesure, le démentiel et aussi la création musicale qui me paraissait pourtant encore inaccessible. Les romantiques allemands me firent un choc au cœur. Malheureusement, cinq années dramatiques allaient ternir définitivement ce qui aurait pu être un de mes meilleurs souvenirs.
J'ai beau me dire que la musique n'est pas responsable des catastrophes internationales... Pourtant, il y a une anecdote qui me vient à l'esprit et que je vais vous raconter sans attendre. Je ne sais pas très bien si c'est l'imagination qui a débordé ou si c'est la pure vérité, mais je suis absolument certain d'une chose: mon professeur de solfège, une vieille demoiselle des environs de Lisieux, avait une odeur fort désagréable.
En fait, elle sentait la choucroute.
Le rapprochement bien sûr, s'impose entre l'odeur de la choucroute et l'idée saugrenue que je me faisais des Allemands. En exagérant un peu, c'est grâce à cette vieille demoiselle qui sentait la choucroute que j'ai découvert la musique de Wagner.
Pourquoi pas, après tout ! Les odeurs sont parfois aussi fortes que les idées, aussi tenaces en tout cas.
L'irruption dans ma vie du «Vaisseau Fantôme» était un antidote grandiose et incongru aux relents aigres de la vieille demoiselle. A défaut de respect, j'ai gardé un souvenir fidèle de ces leçons de solfège aux parfums particuliers, où les pétales de roses de la petite Sœur Thérèse se métamorphosaient en feuille de chou au lard mal fumé. Après tout, cette vieille fille fut peut-être à l'origine d'un grand chambardement métaphysique de mon subconscient. Je n'en saurais trop la remercier.
Elle ne m'a peut-être pas appris le solfège aussi bien qu'elle l'aurait voulu, mais j'ai découvert, grâce à elle, les grands romantiques européens (comme allait dire Laval trois ans plus tard...).
Wagner, Beethoven, Mozart: me voici épris de musique classique. Malgré le temps écoulé, il me reste l'empreinte du plaisir de cette découverte. J'étais subjugué par ces génies que je découvrais l'un après l'autre. Cette révélation a transformé ma toute première jeunesse. Pourtant, je n'étais pas un très bon élève. Même si je suivais mes cours de musique avec assiduité, il m'arrivait souvent de travailler d'autres œuvres que celles indiquées par le professeur. Cela ne m'empêchait pas d'avancer, en zig-zag.
Par contre, à l''école, j'étais minable, mes études en souffrirent longtemps, elles en souffrent encore d'ailleurs.
Dans mon institution religieuse, là je n'ai rien appris de ce que j'aurais dû apprendre. En revanche, l'enseignement de l'hypocrisie, du mensonge et de la veulerie, surpassait tout ce que l'on peut imaginer.
Bel apprentissage pour devenir employé de banque à l'échelon supérieur, ou pour faire de la politique à tous les échelons ! Mais quel temps perdu pour un gamin qui ne s'intéressait qu'à la musique... Si seulement j'avais envisagé de devenir éditeur ou producteur...
Était-ce ces premières déceptions de la vie, la découverte, à petits pas, de la «machinerie sournoise» d'une société seulement soucieuse de consommation ? Je ne sais trop. En tous cas, un premier déclic, si faible fût-il, se fit dès ce moment-là.
Le besoin de m'exprimer par la musique naissait en moi. Si je travaillais mal mon piano classique, j'étais, en revanche, de plus en plus attiré par la création pure. Le piano était, pour moi, l'instrument qui me permettait de concrétiser les métamorphoses des sons. Le support émotionnel et spirituel de mes premières compositions.
Je préférais l'invention à l'exécution. Je m'acheminais, grâce au piano, vers une sorte de vision palpable de la création. La musique devenait objet.
Malheureusement, je mis en chantier des œuvres trop ambitieuses pour mes faibles connaissances de compositeur débutant. Ces quelques pièces que j'ai écrites à ces débuts ne furent jamais achevées. Heureusement pour moi, elles n'ont pas laissé de traces. Je n'ai même plus idée de ce qu'elles pouvaient représenter. Je suppose pourtant que, dès cette époque déjà, la transposition et la transmission des rêves par l'écriture musicale, étaient au cœur de mes intentions créatives. Ce fut l'obsession de toute ma vie, jusqu'au déraisonnable ; mais un rêve peut-il se traduire ?
La transmutation des rêves en œuvres d'art envahira toute mon existence et nourrira mes fantasmes quotidiens.
J'aurai l'occasion de développer plus loin ce piège à divagations : l'aventure onirique.
Cette substance immatérielle et inépuisable, le rêve, est devenue l'inspiration essentielle de mon désir de créer et de mon plaisir intarissable de vivre.
Parallèlement à l'écriture musicale, j'ai découvert très vite (vers neuf ou dix ans) les plaisirs envoûtants de l'improvisation. Sur mon vieux et sympathique piano ou devant mon harmonium poussif, je lâchais la bride à mon tempérament excessif, sans complexe. Que d'ivresses insensées quand on se retrouve, poussé par quelques diables, devant ce miroir à mille facettes: l'improvisation ! Un plaisir parsemé de pièges souvent insurmontables, surtout quand manque la technique nécessaire à l'éclat.
Mais qu'importe, la sensation est immense :
«Un ange passe»...
«Un ange passe», comme disait la marquise, maîtresse de maison, ponctuant un silence. «Qu'on le découpe», s'écria Sacha Guitry que le dîner avait laissé sur sa faim.
«Un ange passe» : ils ont bon dos, les anges, mais peut-être aussi les démons, je ne sais pas, je ne sais plus, en définitive, «ils» sont passés et «ils» sont revenus.

Ils ont pénétré mon subconscient par le truchement de rêves insensés. Un million d'étoiles de toutes sortes dans un firmament de songes inachevés et indéfinissables.
La nuit s'accroche à des fils de lunes comme les portées d'une partition à des plumes d'oiseaux.
L'invention musicale commence par des métamorphoses célestes et puériles. Les anges sont parfois bleus, roses ou blancs. Ils peuvent être sombres, aussi, lorsque leurs plumes se souillent à l'eau noire du cœur, au mazout de l'âme, à l'encre gluante de l'esprit. Je sais de source sûre que mes premières confusions entre mes divagations oniriques (la nuit, géneralement) et la continuité assidue de mon désir d'invention (le jour, en particulier), ont engendré toute une série d'événements qui ont fait de moi un «élement» au service de la création. C'est peut-être cela que l'on appelle communément «un enfant doué». Deviendra-t-il un artiste ? Un truc fantastique également, que j'ai très vite assimilé, avant même d'avoir un minimum d'expérience: c'est, justement, mon audace devant l'inexpérience.
J'ai senti, très tôt, qu'être incompris n'avait aucune importance. Cette attitude décontractée et parfois provocante, devant le jugement des autres, me permit de me jeter à l'eau très rapidement.
Mon tempérament de cancre et de trouble-fête me permit très tôt de dominer mes propres émotions. Pourtant, j'ai toujours été bourré de scrupules à l'égard de ce que j'entreprenais. Même la vanité puérile de mes débuts dans la création ne les a pas éliminés. Pourtant j'ai toujours eu un certain plaisir à étonner les autres, voire à les choquer.
La sensation de fabriquer un instant artificiel par une surenchère inattendue m'a toujours poussé de plus en plus loin vers l'exagération. Bonne ou mauvaise, cette surenchère m'a continuellement permis d'atteindre des situations ou des sensations inaccoutumées. Et cela, aussi bien dans la création que dans ma manière de vivre et de m'exprimer, ce qui est moins pardonnable, car je m'éparpillais ainsi dans l'incongruité.
Un exemple de ma mauvaise foi dans la surenchère gratuite. Un jour, à l'âge de neuf ans, après un démêlé avec mon surveillant d'étude et lui ayant dit un vilain mot à trois lettres, j'écopai de 500 lignes sur-le-champ. M'exécutant, je copiai 500 fois la phrase : «toute vérité n'est pas bonne à dire». A la lecture de mon texte, il m'obligea à lui demander pardon et à lui baiser les pieds.
J'obéis immédiatement, mais en déposant un énorme crachat sur son pied. Après une fessée de mon père, on me mit au cachot dans la cave de l'école. Aussitôt, je fis mes gros besoins dans la réserve de pommes de terre et, par la lucarne entrouverte, je bombardai de mes tubercules souillés les autres élèves plus sages mais effrayés par mon audace. Le plus important des projectiles atterrit sur le pantalon du surveillant qui donna sa démission le soir même.
Cette surenchère désordonnée qui perturba ma vie d'écolier stimula cependant mon sens de l'invention. Acte permanent de l'instinct profond que j'éprouvais devant la jouissance musicale.


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