Le plus célèbre studio d'enregistrement du monde (en
partie grâce aux Beatles, qui baptisèrent un de leurs
disques en son honneur) est aussi le plus ancien ! Longtemps
propriété du label EMI, Abbey Road a su gérer
son passage au statut de studio indépendant. Doté d'une
florissante division multimédia, ce complexe est aujourd'hui
plus dynamique que jamais.
Par Franck Ernould
Eh oui, j'y suis allé... C'était
un des plus grands moments
de ma vie, après la découverte d'Hérouville,
bien sûr...
Examinez votre discothèque, et si vraiment vous ne
possédez pas un seul album enregistré à Abbey
Road, envoyez un dossier d'admission au Livre des Records !
Construits et aménagés à grands frais par la
maison de disques EMI voici plus de 70 ans, ces studios londoniens
mythiques ont accueilli le gratin des artistes internationaux :
citons, parmi tant dautres, les Beatles et Pink Floyd, bien
sûr, mais aussi Cliff Richard, Sting, Fred Astaire, les
Shadows, Herbert von Karajan, Electric Light Orchestra, Emerson Lake
& Palmer, Kate Bush, Oasis, Michel Magne
et même Air... Evoquer lhistoire dAbbey Road,
à qui tout un documentaire TV a dailleurs
été consacré en 1997, nous ramène
à une époque, pas si lointaine, où les grandes
maisons de disques constituaient de véritables empires,
toisant de toute leur hauteur méprisante les quelques studios
indépendants qui osent se risquer sur leur chasse
réservée : lenregistrement professionnel.
Grandeur et décadence
Le disque, comme lautomobile ou
lélectricité, est tellement entré dans les
murs aujourdhui quon a du mal à imaginer un
monde où il nexiste pas en masse. Pourtant, dans les
années 30, les 78 tours et les gramophones sont un luxe que
seuls les riches peuvent se payer &endash; tout comme la voiture ou
lélectricité dailleurs ! Il faut attendre
les années 50 pour lui voir acquérir le statut de bien
de consommation. Au début des années 60, le disque (45
ou 33 tours) se vend par centaines de millions dexemplaires
partout dans le monde, largent coule à flots, le show
business est florissant et dans chaque gros label (EMI bien
sûr, mais aussi Philips, Decca
) les artistes maison
enregistrent dans des studios maison sur du matériel maison
(consoles, magnétophones
sont réalisés sur
mesure, avec des composants haut de gamme). Les techniciens portent
encore la blouse blanche, on leur renie tout apport créatif
sur les projets musicaux, et les catégories sont
étanches : musiciens, techniciens, arrangeurs, directeurs
artistiques.
Cette situation, qui prévaut depuis les années 30 et
40, évolue beaucoup à la fin des années 60 : les
studios indépendants, inexistants dix ans auparavant,
connaissent alors un irrésistible essor, naissant par dizaines
à Londres (il faudra attendre dix ans de plus à Paris).
Même George Martin, le célébrissime producteur
des Beatles, quitte EMI en 1965 pour fonder les studios AIR, ce qui
ne lempêche pas de continuer de produire les Beatles
à Abbey Road, qui, coïncidence troublante, ouvre alors,
à doses homéopathiques, son planning aux clients
extérieurs (entendez par là ceux qui
nenregistrent pas sur le label). Chocs pétroliers
aidant, la fin des années 70 est morose, et la situation
précaire pour le studio, toujours à la charge
dEMI, doù un état desprit parfois
proche du fonctionnariat parmi ses salariés
Confronté à la crise du disque qui lui occasionne de
lourdes pertes, proche de la faillite, EMI est racheté fin 79
par le groupe audio/vidéo/location Thorn, pour 185 millions de
£. La rationalisation des activités commence
immédiatement : fini, le développement maison de
consoles de mixage ou de mastering, de magnétophones ou de
machines diverses, sans souci damortissement
En juin
1992, après le label Chrysalis quelques années plus
tôt, le groupe Thorn/EMI rachète la totalité de
Virgin Music à Richard Branson &endash; ce qui inclut tous ses
studios denregistrement, y compris par exemple The Townhouse
à Londres. Pour lanecdote, le montant de
lopération est de 560 millions de £. LEMI
Music UK Studio Group est né, et une de ses premières
décisions est de sacrifier le légendaire studio The
Manor, berceau de Virgin. Aujourdhui, Abbey Road dépend
de ce groupe, et non plus directement dEMI. Après Martin
Benge, Alan Parsons fait un rapide tour à la tête de
lEMI Studio Group, avant de laisser sa place et de partir
sinstaller à Santa Monica (doù il nous est
revenu à loccasion du tout récent Forum
International du SonMulticanal à Paris, en marge du
SATIS).
Loin de lorgner vers son glorieux passé avec une nostalgie
déplacée, Abbey Road est resté un complexe de
studios (quatre, plus deux mobiles) à la pointe du
progrès, entièrement informatisé (Intranet et
réseau audio), relié au monde extérieur par
plusieurs réseaux et le Web, et dont léventail
dactivités est très large puisquil va de
lenregistrement/mixage sous toutes ses formes à la
gravure vinyle, en passant par la restauration de documents
audio/vidéo et lélaboration de contenus
multimédia pour le Web, le CD-ROM ou le DVD via sa filiale
Abbey Road Interactive, lancée en 94 pour exploiter avec Apple
un nouveau support, lEnhanced CD
Cest bien le moins
pour un endroit qui sest, dès ses débuts,
toujours tenu à la pointe des progrès techniques !
Historique des lieux
La petite histoire
La Gramophone Company, historiquement un des premiers labels
discographiques au monde, a été fondée en 1887.
Cest alors l'ère de l'enregistrement mécanique,
et l'art de la prise de son ne fait pas dans le détail
Qu'on travaille sur gramophone (disque plat) ou phonographe (cylindre
de cire), cest l'énergie sonore produite par les
musiciens qui vient faire bouger le pavillon placé devant les
musiciens, animant sans intermédiaire l'aiguille qui gravant
la cire. Autrement dit, pas question de s'embarrasser de
subtilités : c'est à celui qui se fera le mieux
entendre, et mieux vaut jouer (fort !) bien groupés autour du
pavillon. Dans ces conditions, le lieu où on enregistre n'a
que peu d'importance ! De toute façon, comme le cinéma,
l'enregistrement n'est guère plus, à ses débuts
qu'un phénomène de foire, et celui qui prédirait
l'essor de l'industrie discographique dans la seconde moitié
du vingtième siècle passerait pour un fou...
Dans les années 20, l'enregistrement électrique (un
brevet Western Electric Company of America) se perfectionne et
devient la norme pour les 78 tours. On peut alors commencer à
parler de subtilité sonore, hélas autant au service de
la musique que des phénomènes parasites naguère
dissimulés par le trop fruste enregistrement mécanique.
En Angleterre, la Gramophone Company pratique un temps
l'enregistrement sur site (salle de répétition de
lorchestre, maisons
), un camion Lancia étant
réquisitionné à chaque fois pour transporter
lencombrant matériel, mais il faut se rendre à
l'évidence : même si on peut toujours se
débrouiller pour enregistrer ici et là, lessor du
public aisé pour les disques semble justifier les grands
moyens. Autrement dit, consacrer, pour la première fois au
monde, un site uniquement aux prises de son. On est ainsi
assuré de labsence de tout bruit extérieur, d'une
acoustique contrôlée et surtout, d'un volume permettant
d'accueillir tout un orchestre symphonique si
désiré.
Le choix d'une vieille maison de maître située 3, Abbey
Road, au Nord de Londres, tout près du bois de St John's Woods
(un peu léquivalent de notre cossu Bois de Boulogne,
attractions brésiliennes en moins
), s'impose tout
naturellement, notamment grâce à son jardin de 2000
mètres carrés. Les plans sont dessinés, et deux
ans de travaux intensifs font du site le plus grand et plus
perfectionné complexe denregistrement au monde :
isolation acoustique, climatisation silencieuse, plus de 7 km de
câbles... Les lieux sont inaugurés le 12 novembre 1931
par lhymne national, dirigé par son compositeur Edward
Elgar. Peu avant, The Gramophone Company est devenue EMI (Electrical
and Musical Industries) après une alliance stratégique
avec le label américain Columbia. La marque de fabrique du
nouveau groupe reste le célèbre fox-terrier Nipper
&endash; vous savez, celui qui penche la tête devant le
pavillon dun gramophone ! Il orne les pochettes, les
étiquettes des disques et les enseignes des magasins His
Master's Voice, qui ne vendent dans un premier temps que des disques
The Gramophone ou Columbia (on nest jamais si bien servi que
par soi-même
). Par ricochet, Nipper donne chez nous son
nom de baptême à la filiale française dEMI
: La Voix de son Maître, qui absorbera vite Pathé
Marconi.
Bref, Abbey Road fêtera l'an prochain ses 70 ans, même si
les premières "vraies" séances d'enregistrement
commerciales (avec un maximum de six micros !) remontent en fait au
début de l'année 1932. Dès le début,
l'endroit compte trois studios : le One (très grand, construit
sur lancien emplacement du jardin il peut accueillir plusieurs
centaines de musiciens), le Two et le Three, plus petits et de
dimensions à peu près égales, plus quelques
cellules de gravure, des loges, des salles de détente... La
maison voisine fit partie de la transaction immobilière
originelle, mais resta longtemps réservée aux
appartements de fonction du président d'EMI. Parmi les
inventeurs de génie ayant été salariés
chez EMI, citons le méconnu Alan Blumlein, lhomme aux
142 brevets, tragiquement disparu dans un accident davion
pendant la seconde guerre mondiale, qui est tout simplement à
lorigine de techniques de prise de son et de gravure
stéréo toujours en vigueur aujourdhui
Abbey Road a vécu sa " révolution culturelle " dans les
années 80, après le rachat dEMI par Thorn. Du
statut de " danseuse " du groupe, endroit qui a contribué
à son renom et à qui on pardonne beaucoup, Abbey Road
est devenu une filiale comme les autres, devant justifier de ses
résultats et motiver ses investissements. En quelque sorte, un
fort goût de l'aventure de l'indépendance... Ces quinze
dernières années, même si rien n'a bougé
à l'extérieur (le fameux passage piéton de la
pochette dAbbey Road est toujours là, très
photographié par les Japonais), beaucoup de travaux ont
été menés dans les studios, les bureaux, les
structures de montage et de mastering. Bref, Abbey Road ne se repose
pas sur ses lauriers
Une légende en activité
Disons-le tout net : Abbey Road n'est pas de ces studios qu'on
visite au pas de course ! Les lieux sont si vastes qu'il faut
plusieurs heures pour les parcourir, et ils sont chargés
d'histoire, cela se sent dès quon passe le
célèbre escalier dentrée (mieux vaut
montrer patte blanche pour franchir laccueil : on sent que
léquipe a lhabitude de traiter les importuns
!)...
Inoubliable par ses dimensions, le grand studio (Studio One),
possède un superbe palmarès d'enregistrements
légendaires et accueille encore aujourd'hui nombre de musiques
de films (c'était le cas le jour de notre visite) : citons,
parmi des centaines, les deux premiers et le dernier Star
Wars, Les Aventuriers de lArche Perdue,
Braveheart, Perdus dans lespace
Même
Michel Magne y a enregistré ! De dimensions colossales (28
mètres de longueur, 16 de large, 12 de haut), il accueille
sans sourciller tout un orchestre symphonique et 120 choristes. Il
est équipé d'un vrai projecteur cinéma 35 mm,
ainsi que du plus gros modèle de vidéoprojecteur
existant au monde, et son acoustique est citée en exemple dans
tout lunivers ! .Pour l'anecdote, certaines séances
classiques sont réservées deux ans à l'avance.
La cabine du Studio One est équipée d'une grosse Neve
VR 64 voies pourvue d'une section centrale " film ", et des
écoutes 5.1 y prennent de plus ou plus souvent place. Des
B&W Nautilus 801, haut de gamme du constructeur britannique, sont
souvent utilisées par les ingés son classiques, mais
à Abbey Road, les moniteurs sont toujours "à la
demande" : une souplesse rare dans le monde des studios
d'enregistrement... Comme le studio nest pas destiné aux
mixages, les multi-effets ne sont guère nécessaires
&endash; les racks en comptent le minimum. La réfection totale
de la cabine est prévue pour 2001, mais le passage à
une console numérique n'est pas encore envisagé
ici.
Avec le Studio Two, nous entrons de plain-pied dans la
légende... C'est celui que les Beatles et la plupart des
groupes anglais EMI des Sixties utilisèrent. Sa surface de 190
mètres carrés le destine aussi bien à de la
musique classique, de films ou des groupes de jazz qu'à de
petites formations rock. Il n'a pratiquement pas changé depuis
quarante ans, et arbore toujours fièrement son escalier et son
traitement acoustiques en briques apparentes, daspect
hélas un peu altéré par quelques infiltrations !
Plusieurs raisons à cet immobilisme, la principale
étant que le son du studio plaît aux clients, et qu'il
serait donc malvenu de le changer. Sans parler de l'aspect mythique :
on ne détruit pas une légende ! " Pour des menus
travaux, voici quelques années, nous avons dû faire
tomber quelques briques. Je n'ai pas eu besoin de les
débarrasser : elles sont parties toutes seules, les clients et
musiciens des autres studios les emportaient en guise de souvenir !
", raconte Neil Aldridge, le Directeur Technique dAbbey Road.
En revanche, la cabine, à laquelle on accède depuis le
studio par un escalier, a déjà subi plusieurs
modifications, rallongements et changements d'orientation de la
console. Depuis sa dernière amélioration qui
coûta la bagatelle de 5 millions de Francs (menée en
1996 par larchitecte de studios de réputation mondiale
Sam Toyashima, parallèlement à la réfection
totale du Studio 3), elle héberge une console Neve VRP 60
voies à patch déporté, le plus gros
modèle analogique qu'il soit possible d'y faire tenir
physiquement, et des écoutes Quested modifiées,
lécoute 5.1 faisant appel à des enceintes
amplifiées mobiles.... Voilà un cas où une
console numérique serait très appréciable !
"C'est vrai, dans labsolu la cabine qui n'est plus à la
hauteur. Mais la refaire demanderait des travaux importants, des
modifications esthétiques profondes et beaucoup de bruit !
Nous lavons quand même rafraîchie cette
année, moquette/murs et installé de nouvelles Quested",
explique Neil.
Le Studio Three est sans conteste celui qui a le plus bougé
depuis les années 60. Il est relativement petit (75
mètres carrés), mais doté dune belle
hauteur sous plafond (plus de 7 mètres), et sa cabine est la
plus spacieuse dAbbey Road. Elle abrite une console analogique
SSL 72 voies, hybride entre un modèle musique 4000 (pour les
modules de voies), et un modèle cinéma 8000 (pour la
section centrale et les assignations). Pratique pour mixer en format
Surround... Elle sera remplacée début 2001 par une
magnifique SSL 9000J 96 voies : le top du top des consoles
analogiques... Le Studio Three fut terrain d'élection des Pink
Floyd et d'Alan Parsons, pour ne citer qu'eux. Depuis sa
dernière réfection, le studio est très vivant,
plein de verre, avec des surfaces irrégulières, et
même une zone entièrement revêtue de miroirs, pour
y enregistrer une batterie par exemple. Le studio est
également très lumineux, grâce à la
lumière du jour. Particularité du Three : il est
presque résidentiel ! Sa partie supérieure
héberge en mezzanine un véritable appartement,
où les artistes de renom peuvent s'installer en toute
autonomie et confidentialité. Cuisine, salle de bains, salle
de détente, chambres : plus la peine de descendre à la
cafeteria dAbbey Road pour prendre un thé, au risque d'y
croiser tout le London Symphony Orchestra... On sinstalle
souvent dans le Three pour de longues durées : la
séance qui s'y tenait lors de notre visité occupait les
lieux depuis près de dix mois...
Autre particularité du Three : c'est le premier à avoir
été conçu par un prestataire extérieur au
groupe EMI. Son architecte/acousticien Sam Toyashima a assuré
une isolation acoustique parfaite avec le Studio One. Les premiers
clients du nouveau Three furent les Pink Floyd, qui, coïncidence
troublante, avaient déjà inauguré les deux
premières versions du même studio, bien des
années auparavant !
Un quatrième studio, dit " The Penthouse ", purement de
mixage, a été aménagé tout en haut
dAbbey Road en 1980. Il héberge aujourdhui une
console numérique, une Neve Capricorn, remplacée un
temps par une très vénérable console EMI
remontant aux années 60, ressortie des caves pour le mixage de
lanthologie des Beatles en 95/96. Le Penthouse accueille nombre
de mixages en multicanal, pour lesquels sont utilisés des
Genex, enregistreurs 8 pistes sur disques
magnéto-optiques.
Quelques particularités dAbbey Road
Les studios changent souvent de style musical : pop, classique,
film... Autant de multipistes à prévoir, les rockers
appréciant lanalogique là où les
classiques préfèreront un 3348 Sony par exemple.
Plutôt que dinstaller tous les types de machines dans
chaque studio, loption a été prise de constituer
un "parc" de multipistes, qui se promènent dans tout Abbey
Road. Ainsi, nous avons pu admirer le jour de notre passage un bel
assortiment, allant du Studer A80 16 pistes 2 pouces analogique au 32
numérique Mitsubishi, en passant par des Sony 3324 toute
première génération et 3348, HR ou non - toutes
en état de marche bien évidemment, même les plus
vénérables. Mention particulière à un
Pro-Digi 2 pistes 20 bits sur bobines libres, tout droit
préservé des années 80 !
Autre particularité maison : EMI possède, rien qu'en
Angleterre, plus d'un million de bandes en archives, remontant aux
années 40. Sans compter celles en France, en Allemagne, aux
USA, en Australie... Des masters bien sûr, mais aussi des
bandes multipistes, sans compter des exemplaires de chacun des
disques fabriqués, jusqu'aux années 90 (matrice et
disque pressé). Un énorme stock, géré par
ordinateur, et qui occasionne des transferts incessants afin de
maintenir les documents dans le meilleur état possible pour
les rééditions éventuelles &endash; DVD en vue !
Exemple classique : le remastering du long métrage Yellow
Submarine pour le DVD Vidéo, où on a
réutilisé toutes les bandes intermédiaires
soigneusement conservées depuis 30 ans. D'autres artistes,
murmure-t-on, sont intéressés par cette
expertise...
Enfin, Abbey Road, ce nest pas que des studios
denregistrement ! La structure abrite nombre de petites
"cellules" recevant la lumière du jour,servant aux
copies/montages, aux nettoyages (effectués sur logiciels Sonic
Solutions, SADiE et Cedar) et au mastering, avec des machines Neumann
en parfait état de marche pour graver des vinyles !
Neil Aldridge revient sur la gravure vinyle : " Voici dix ans, il
nous semblait que le déclin de ce format était
inéluctable. Or, après un point bas, nous avons vu le
volume de travail augmenter (jusquà 60% de
lactivité de ces cellules), au point de devoir refuser
des séances certains jours ! Voilà pourquoi une
troisième cellule de mastering est venue sajouter aux
deux autres : on y pratique la gravure DMM (Digital Metal
Mastering), directement sur métal, garante dune
qualité audio optimale". La console de gravure est un
modèle transistorisé EMI, fabriqué - comme
toutes les autres de la marque - avec des composants et sur
spécifications militaires. Les potentiomètres
crantés, pour retrouver dune séance à
lautre les corrections au 1/10è de dB près,
semblent à lépreuve des bombes
Près
de 30 ans après sa construction, la console est toujours
là, avec un taux de pannes quasi-nul, meilleure que celles
quon trouve pour ce genre dapplications. Il faut savoir
que lorsquEMI ferme un studio quelque part dans le monde, tout
léquipement est récupéré et
rapporté en Angleterre. La cote de tels engins atteint, voire
dépasse celle de vieux modules Neve.
Certaines cellules sont équipées découtes
au format Surround. On compte en tout 15 systèmes Sonic dans
le complexe, reliés par réseau interne pour
séchanger, via un serveur, nimporte quel fichier
et aussi aux serveurs centraux dEMI. Tous les documents portent
des codes-barres, et les mouvements de bandes sont visibles de
nimporte quel point du réseau EMI, y compris à
létranger. Inclure le remastering vidéo dans les
activités est envisagé, ce qui entraînera la pose
dun écran dans certaines cellules.
Bref, Abbey Road nest ni un caprice de riche, ni un laboratoire
de recherche et développement, mais un complexe de studios
célèbre et apprécié, où tous les
équipements sont soigneusement choisis et entretenus, et
où se côtoient harmonieusement le respect du
passé et louverture vers lavenir. Puissent des
lieux aussi chargés dhistoire ne jamais
disparaître, comme cela a été trop souvent le cas
en France (studios dHérouville, Barclay, Pathé,
des Dames, Blanqui, Europasonor
) et ailleurs.
Encadré Neil Aldridge
Neil Aldridge est entré chez EMI en 1967, et à
Abbey Road en 1970 &endash; il y fait la connaissance d'un certain
Alan Parsons, jeune assistant ingénieur du son qui travaille
avec Pink Floyd notamment. Il fait partie d'une équipe de
chercheurs chargés de travailler sur les traitements
audionumériques, d'abord plutôt à destination du
grand public, avant de passer à un stade plus professionnel.
Il reste à Abbey Road, Son projet court jusqu'à la fin
des années 70, où EMI et Decca mettent au point, chacun
de leur côté, une console et un enregistreur
numériques. Une rivalité amicale qui fait la joie des
artistes passant d'un studio à l'autre ! La première
séance tout numérique a lieu dans le studio One, avec
Stéphane Grapelli et Yehudi Menuhin... Neil est resté
à Abbey Road ensuite, et a bien grimpé dans la
hiérarchie. Sa carte de visite mentionne aujourdhui
"Manager, Technical Operations". Il a donc revu repasser, voici
quelques années, Alan Parsons, cette fois en tant que "big
boss" du groupe des studios EMI.
Un grand merci à Neil Aldridge, à Joe Harrison et
à Chris Hook pour leur inestimable concours à
l'élaboration de cet article...
Pour aller plus loin :
- Le site Web du studio, www.abbeyroad.co.uk,
est superbe. Plans, listes de matériel, visite en QuickTime VR
des différents studios, et même magasin en ligne
darticles griffés Abbey Road ! Et, depuis fin novembre
2001, un jeu amusant, Back to the studio, en ligne.
- " Abbey Road ", Brian Southall/Peter Vince/Allan Rouse, Omnibus
Press, 1999 (2è édition) - la troisième sortira
le 15 avril 2002

- " Since Records Began : EMI, the First 100 Years ", Peter Martland, Batsford Books, 1997

- " Sound Revolutions ", Jerrold Nothrop Moore, Sanctuary Music Library, 1999 (biographie de Fred Gaisberg, le plus illustre Directeur Artistique d'EMI, qui découvrit entre autres Caruso ou Yehudi Menuhin, et fit passer l'enregistrement du stade de phénomène de foire à celui de vecteur culturel).

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© 2001 Franck Ernould (franck.ernould@sfr.fr)
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