Le son multicanal au cinéma

 

Vendredi 26 octobre, 9h30 - 12h30



Les CV des intervenants :

• Guillaume SCIAMA

Guillaume a travaillé au son direct sur une soixantaine de longs-métrages, avec notamment Alexandre Arcady, Maroun Bagdadi, Jean Becker, Étienne Chatiliez, Patrice Chéreau, Marguerite Duras, Michael Haneke, Élie Chouraqui, Jacques Deray, Michel Deville, Robert Enrico, Pierre Granier-Deferre, Gérard Jugnot, Patrice Leconte, Bertrand Tavernier, Andrzej Zulawski…

• Jean-Pierre HALBWACHS

Pas de CV dispo pour Jean-Pierre, monteur son sur le film !

• Vincent ARNARDI

Mixeur indépendant depuis 1988, Vincent Arnardi a mixé plus de 50 longs métrages depuis, parmi lesquels La Révolution Française de Robert Enrico, Delikatessen (nominé pour le César du meilleur son) et La Cité des Enfants Perdus de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet, Urga, Soleil trompeur et Le Barbier de Sibérie de Nikita Mikhalkov, Arizona Dream d'Emir Kusturica, Little Buddha de Bernardo Bertolucci, Par delà les nuages de Michelangelo Antonioni, Libera Me d'Alain Cavalier, L'appartement de Gilles Mimouni, Didier d'Alain Chabat, Taxi de Gérard Pirès, J'ai pas sommeil de Claire Denis…

Patrice GRISOLET

Chef monteur son du film, a présenté le film lors de la projection du Jeudi soir. Il n'a malheureusement pas pu se libérer le vendredi matin




Même si sa carrière en salle est restée assez confidentielle, Harrison Flowers peut se vanter d'avoir fait un tabac à ce quatrième Forum International du Son Multicanal : pas moins de 70 personnes refusées lors de la projection du Jeudi soir ! Rappelons que le film a été tourné en octobre/novembre/décembre 1999, en extérieurs et en studio à Prague, une équipe réduite mettant en boîte les scènes se déroulant à New York. Sa toile de fond : le conflit en Yougoslavie au début des années 90, avec les inévitables dérives de «nettoyage ethnique» qui l'ont accompagné et suivi. On suit l'épouse d'un journaliste correspondant de guerre parti retrouver son mari, porté disparu là-bas. La langue de tournage est l'anglais, le film est coproduit par Sept Films, Studio Canal, France 2, Canal +… pour un budget global de 67 MF. Les lieux de tournage : la république tchèque, avec une maison entièrement réalisée en décor, contreplaqué, sans traitement acoustique ni isolation des bruits extérieurs. Une ancienne base militaire soviétique a été beaucoup utilisée. Située dans la banlieue de Prague, abandonnée depuis dix ans, ses décors naturels convenaient bien mieux ! Toute la post-production a eu lieu en France : montage image et son, bruitage, post-synchro, et le mixage, dans le tout nouveau grand auditorium du site de Boulogne des studios de Joinville. Il est sorti en DVD, avec la version française en 5.1 (dts) et la VO en PCM LtRt.

C'est Guillaume Sciama qui a assuré le rôle d'ingénieur du son direct. Il a tout enregistré en numérique, en 24 bits, sur un Nagra D. Ses conditions de travail étaient très difficiles : le réalisateur, Élie Chouraqui (metteur en scène de la comédie musicale à succès Les dix commandements), a privilégié au tournage une image fluide, une grande mobilité de la caméra, ce qui a ensuite posé des problèmes au montage. L'idée était de rechercher un côté réaliste, «d'y croire», de fuir tout côté hollywoodien, toute mise en scène. Tout n'est pas parfait, mais le film y a gagné un côté très vivant, servi par le montage son et le mixage. Guillaume a utilisé en permanence un couple stéréo sur perche et des micros HF. Il n'y a eu que deux phrases post-synchronisées ! Signalons que la version US du film possède un montage différent, puisque la musique n'est pas la même que sur la version européenne.
La collaboration son direct/mixage s'est traduite par la visite, au mixage, de Guillaume Sciama à Vincent Arnardi. Avant le tournage, Guillaume avait bien rédigé un cahier de charges, envoyé un fax à la production pour expliquer ses besoins et demander des moyens, mais selon son propre aveu, «ça n'a servi à rien du tout». Comme il le rappelle, le plus souvent, lors du tournage, on dit à l'ingénieur du son de tournage : «Mets-toi dans le coin, là, et débrouille-toi !». En mixage, le refrain devient «Mais comment ça se fait qu'on doive post-synchroniser cette scène ?».

Guillaume Sciama rappelle que la stéréo en salles n'est arrivée qu'à la fin des années 70. Star Wars puis Apocalypse Now ont représenté une véritable révolution pour les gens du métier. Lui-même a commencé les prises de son stéréo sur le tournage même au début des années 80, au Nagra analogique, avec des capsules Schoeps CMTS 501 multidirectivités. Tout le monde travaille alors en MS. Un format mieux «supporté» par l'encodeur Dolby, et qui présentait l'avantage d'une parfaite compatibilité mono si par la suite, la production décidait, tous comptes faits, de mixer le film en mono seulement. Le Nagra stéréo, référence dans les années 80, a vu sa suprématie contestée par le DAT. Fin 92, apparaissait le Nagra D : 4 pistes numériques sur bobine, 18 bits, 48 kHz, devenus depuis 24 bits, avec possibilité de 96 k sur 2 pistes seulement. C'est une machine assez peu répandue en France, à l'inverse de l'Angleterre, où un loueur comme Richmond Fields offre 25 Nagra D à la location.
La sortie récente des modèles CCM de Schoeps, permettant de loger deux micros en configuration AB dans une bonnette de dimensions normales (25 cm de longueur, 10 cm de diamètre), a provoqué un essor de la prise de son AB sur les tournages. C'est le cas dans Harrison Flowers.
Lors du travail au quotidien, la piste 1 est réservée au micro perche, dont le signal fournit une sorte de « continuité sonore », une acoustique de référence, un reflet des conditions acoustiques sur le tournage. La piste 2 est réservée aux micros HF, qu'on ne laisse pas tous ouverts en permanence, à cause des parasites et résonances divers. Les récepteurs sont reliés à une mixette, dont l'ingénieur du son ouvre les voies, à la réplique près, selon l'acteur qui parle.
Si l'ingénieur du son tournage utilise un Nagra D ou un DEVA, enregistreur 4 pistes sur disque dur de plus en plus utilisé en tournage, sa question devient vite : que faire des pistes 3 et 4 ? Dès que le décor le justifie, Sciama l'utilise pour enregistrer un couple stéréo, chargé de «capter» l'acoustique du lieu. Par exemple, si une scène se déroule dans une salle de classe, on mettra des HF sur le professeur et l'élève, le couple captant l'ambiance et les réactions de la classe. Dans le cas de Harrison Flowers, le couple stéréo servait sur les bruits des chars, les explosions… comme référence de ce qu'on voudrait retrouver ou améliorer par la suite. Les réalisateurs s'attachent souvent au son direct, ce qui les lie à un «réalisme» pas toujours intéressant &endash; il suffit de se rappeler les hélicoptères d'Apocalypse Now pour voir ce qu'on peut gagner à s'éloigner de la réalité ! Dans un courrier adressé à l'USC, un mixeur reconnu recommandait, dans la mesure du possible, d'affecter les pistes 1 et 2 du magnétophone à un couple MS et les pistes 3/4 à un couple AB. Les monteurs son, eux, souhaitent un couple AB et un centre sur la piste 1.
Avec toutes ces pistes, se pose très vite la question du monitoring en salle de montage… où l'écoute est le plus souvent monophonique. C'est un moyen de vérifier les plans sonores, de faire des propositions d'équilibre.

De nouvelles réverbérations numériques faisant intervenir le principe de convolution sont apparues récemment sur le marché (Sony DRE-S777, Yamaha SREV1), mais elles nécessitent une "saisie" de l'acoustique des lieux de tournage pour les recréer à volonté ensuite, et ce serait encore du travail supplémentaire sur le plateau pour l'ingénieur du son tournage, déjà bien mis à contribution ! Travailler finement sur l'éloignement de sons nécessite de travailler avec des filtres en peigne, des modifications de l'enveloppe des sons, des délais… avec des premières réflexions très importantes. Le risque est, à force d'effets, de s'éloigner du réalisme, de "faire effet". Le son multiple et le réalisme semblent parfois constituer deux notions assez antithétiques : doit-on vraiment, sous prétexte que la bande-son est en 5.1, être entouré/baigné en permanence d'un champ pseudo-sphérique de sons ? Doit-on créer un espace-son plus grand que l'espace visuel, ce qui conduit le spectateur/auditeur à retrouver une pseudo-écoute intelligente, en filtrant à la réception ?

Pendant longtemps, les ingénieurs du son de tournage ont utilisé un Beyer 160, tenu à la perche à la limite du cadre. C'est lui qui donnait la référence. Depuis, les habitudes d'écoute et de filmer ont changé. Passer d'un plan large à un plan serré demande deux valeurs de plans sonores, ce qui implique un bipiste pour enregistrer les sons correspondants. Certains collègues ne proposent qu'un son mono, s'étant déjà sentis trahis au mixage. De toute façon, au-delà de deux micros, on se retrouve confronté à des problèmes de phase, avec d'éventuels parasites.

On peut se demander comment Guillaume Sciama a réussi à «faire entrer», avec un bon pourcentage de réussite, toute cette énergie sonore sur les pistes de son Nagra D. Il avoue que sa console Sonosax possède des limiteurs non débrayables, ce qui contribue à la tranquillité d'esprit. Mais en fait, c'est la console qui s'essouffle avant les convertisseurs du Nagra !

L'écoute au casque de pistes stéréo n'est guère qu'un moyen de contrôle : la restitution au casque est si différente de celle en salle qu'il est aberrant de penser juger de quoi que ce soit. Penser au 10.2 (course aux armements) est très bien, mais il ne faut pas oublier pour autant qu'au début de la chaîne, sur le tournage, on dispose de 4 pistes seulement ! Schoeps et d'autres fabricants se mettent à proposer des dispositifs compacts pour la prise de son multiple, mais en cinéma, dès qu'on tourne à deux ou trois caméras (dispositif de plus en plus fréquent), il faudrait mettre ce dispositif au centre de l'action. C'est bien évidemment impossible !

Le métier d'ingénieur du son tournage est fait de compromis. Il faut s'adapter au décor, qu'on découvre en même temps que le réalisateur, au placement des caméras, et le tout en un temps record. Les décorateurs ne pensent pas un instant à l'ingénieur du son, qui doit composer avec le décor naturel à l'état brut, ou le décor déjà construit. Pas question de traitement acoustique &endash; tout au plus, s'il est activement soutenu par le metteur en scène, l'ingénieur du son tournage parviendra-t-il à obtenir un peu d'isolation acoustique, la pose de quelques éléments d'absorbants acoustiques ici et là… En prise de son acoustique de musique, l'ordre des priorités est exactement inverse, et le pouvoir de l'ingénieur du son beaucoup plus grand ! Au final, ça marche pas si mal, mais au prix d'un tri, de divers nettoyages et de compléments. Finalement, le talent d'un ingénieur du son de tournage consiste souvent à savoir choisir rapidement les bons compromis !

On passa ensuite à l'écoute d'extraits du film, une scène en extérieur, avec successivement les différents stems : d'abord le prémix paroles. Vincent Arnardi se livre à un tri, ne gardant que les phrases utiles, supprimant les cris de l'équipe de tournage en extérieurs, les directives du réalisateur. Les coups de feu captés en son direct sont très utiles : ils «contiennent» une acoustique de rue en 2 dimensions 1/2, avec une qualité de réflexions sonores très particulière, impossible de recréer a posteriori en mixage, même avec une Lexicon ou autre. C'est en recombinant ce son original avec des matières plus «dures», plus «sèches», qu'on obtient le son final.
Quand on parle de film de guerre récent, on pense immédiatement au Soldat Ryan… Dont la qualité sonore est superbe, mais qui a nécessité 20 monteurs son en tout. Sur Harrison Flowers, on n'en comptait, en tout et pour tout, que 4, qui ont fourni des journées de 18 heures en permanence. Aux USA, si on a besoin d'un bruit de mitrailleuse 12.7 ou de canon de 20, on va faire une prise. En France, on est réduit à pirater les pas de tir… L'équipe a donc dû trouver, esthétiquement, d'autres armes : impossible de lutter contre Gary Rindström lui-même ! Ce qui a conditionné une autre écriture de la bande son du film.

L'émotion de la scène projetée provient en grande partie du son direct, qu'il soit conservé synchrone ou remonté (comme les coups de feu). Les explosions au loin semblent provenir… d'ailleurs, justement ! Ce qui est le cas : elles ont été retravaillées dans une dimension différente, plus «onirique». Du coup, on retombe sur quelque chose de «déréaliste», qui n'est pas sans évoquer, toutes proportions gardées, Apocalypse Now.

Jean-Pierre Halbwachs avoue volontiers que les films de guerre ne constituent pas sa spécialité : il a donc beaucoup écouté ce que font les autres. De toute façon, au cinéma, le réalisme n'est pas fondé sur le réel, il est toujours recréation.

«Quand on m'a appelé pour faire ce film, c'était pour les explosions. Je suis donc allé à la pêche pour rapporter des sons, en travaillant notamment avec l'ECPA &endash; qui dispose d'enregistrements de «vrais» tirs, réalisés dans une optique documentaire. Les sons additionnels ont été fabriqués, entre autres, par Frédéric Dubois. La plus grande variété de sonorités est en effet souhaitable en montage son. Élie Chouraqui voulait «entendre» la guerre en permanence, avec des obus tombant à des kilomètres. Ce qui n'est pas facile à faire : aucune prise de son n'existe, et sans doute les résultats seraient-ils décevants à l'écoute. On se retrouve donc à altérer la matière sonore, avec des échos très longs, au risque de tomber dans l'artificiel. Ce n'est plus vraiment du sound design, le résultat n'est pas forcément très réussi, mais pas mal quand même au niveau de la variété.

Le son concourt à la progression dramatique. Des changements d'intrigue, des aspects dramatiques sont annoncés par le son &endash; par exemple, lors de leur première apparition (ils écrasent la voiture d'Andy McDowell), les chars arrivent au son avant l'image. Le film bascule à partir de ce moment. Il est d'ailleurs intéressant de noter que la musique est totalement absente de toutes les scènes yougoslaves, alors qu'elle est présente, façon «cocon», sur les parties new yorkaises du film.

Erreurs, recombinaisons, retours en arrière… Le film s'est construit ainsi à tous les niveaux. Après montage des directs, la bande son semble bien pauvre : le travail d'entomologiste commence. Il s'est tellement prolongé que le film était déjà en mixage sur les premières bobines alors que l'équipe de montage son travaillait sur les dernières ! Au final, Jean-Pierre Halbwachs se dit lui-même surpris par certains résultats. Impression similaire chez Vincent Arnardi, agréablement surpris, en écoutant les différents stems, par ce qu'il découvrait sur sa console. Au sujet des explosions et autres impacts, qu'il découvrait en «grandeur réelle» sur les écoutes de l'auditorium de mixage, Vincent a dû contrôler précisément les infrasons et la dynamique &endash; un aspect impossible à gérer en salle de montage, sur des écoutes de taille réduite, dans des locaux souvent mal traités acoustiquement et mal insonorisés. Le «truc Arnardi» consiste à envoyer tous les graves en dessous de 80 Hz directement dans le sub, mais aussi de «l'étaler» sur les trois enceintes en façade jusqu'à 120 Hz. Il étale ainsi l'énergie produite, gagne en impact, évite de faire «bourdonner» le sub… et assure la compatibilité avec ceux qui vont voir le film dans des salles non équipées d'un subwoofer ! Ces sons très graves créent comme une chape de plomb, une ambiance pesante, qui a sa part dans l'atmosphère des scènes de guerre.
Quant à la dynamique, «ça se contrôle» ! Vincent Arnardi file une métaphore automobile : il dispose d'une voiture roulant à 300 km/h, mais est obligé de l'insérer dans un trafic à 130 km/h. Ce qui débouche sur un contrôle permanent de la dynamique, tant en prémixage qu'en mixage puis au « mastering ». Le mixage a duré huit semaines : difficile, sur une telle durée, d'être constant, d'obtenir une vraie continuité sonore. Récupérant sous ses faders beaucoup plus d'éléments que nécessaire, Vincent est amené à faire des choix en permanence. Parfois, les éléments sonores sont si parlants que les dialogues sembleraient presque superflus…
Des éléments multicanaux d'origine sont-ils plus utiles dans ce cas ? Dans le cas de Guillaume Sciama, ingénieur du son direct, il y a sur le tournage bien d'autres problèmes à gérer que le 5.1 ! Il a eu fort à faire pour rapporter un son direct simple, efficace, de qualité, sans artifice, proche du terrain et de la réalité, et tirer la quintessence de l'émotion des comédiens. Quant à Jean-Pierre Halbwachs et Patrice Grisolet, ils ont adopté des philosophies différentes. Jean-Pierre a eu tendance à "préparer" le 5.1, tandis que Patrice a laissé toute latitude à Vincent Arnardi. Comme l'affirme ce dernier, les deux démarches sont intéressantes. Le tout est de ne pas perdre de temps, de l'accorder à ce qui est vraiment important, et surtout de garder la fraîcheur de la première vision. Très difficile quand on peut passer une journée entière sur une scène, et que l'essoufflement de l'oreille risque de casser la magie de l'agencement des sons.

Nous l'avons dit, c'est à l'occasion du mixage de ce film que Vincent Arnardi a découvert le grand auditorium de mixage du site de Boulogne des studios de Joinville, et le gigantisme et l'ampleur des lieux l'ont quelque peu déstabilisé &endash; sans parler de la nouvelle console numérique, la DFC, la plus grosse au monde. Pour avoir enregistré lui-même les bruitages, il connaissait déjà le film. Il ne s'en est pas moins retrouvé à gérer en permanence 120 pistes de sons, voire davantage, sans faire de prémixage pour la version anglaise. D'où un tri à effectuer en fonction des desiderata du réalisateur, du monteur image, du monteur son… tout en construisant quelque chose d'esthétique. Le mixage cinéma est un domaine ingrat : un travail réussi ne "s'entend" pas. Ce n'est pas un domaine de représentation technique : si le son s'intègre au film, c'est réussi &endash; il faut que chaque son "entre dans sa case", arrive quand il faut, au niveau où il faut. Les notions de profondeur, d'espace, d'environnement viennent après.

Le multicanal est un travail de la profondeur. Le couple AB est un outil de prise de son formidable pour créer la profondeur de champ, l'épaisseur &endash; Sciama l'a beaucoup utilisé sur le tournage, comme nous l'avons vu, et Arnardi l'a intégré dans son mixage. Mais on le sait, le cinéma est, à la base, une illusion : une succession de 24 images par seconde, "lissée" par le cerveau et interprétée afin de recréer la réalité. Bien sûr, avec les années, le langage sonore évolue, on se permet davantage de choses en multicanal que naguère. Il faut toutefois se méfier de ce que Tomlinson Holman appelle le "Exit Sign Phenomenon", dont la meilleure illustration reste, comme le raconte Vincent Arnardi, le bruit d'armes anti-fantômes de Ghostbusters. Le mixeur, sans doute pour lui donner une plus grande étrangeté, avait eu l'idée de l'envoyer dans le Surround. Résultat : instinctivement, le spectateur, surpris d'entendre un bruit synthétique dans ce canal, tourne la tête… et sort du film pendant quelques secondes, puisqu'il ne regarde plus en face de lui ! Il voit donc les indicateurs lumineux réglementaires indiquant la sortie de la salle… Il semble que les jeunes soient moins dérangés par cette multiphonie. Question de génération !

À l'inverse, certains réalisateurs semblent complètement hermétiques au concept même de Surround. Leur conception de la mise en scène et de la mise en sons reste essentiellement théâtrale, frontale. Pour casser cet effet, rien ne vaut, évidemment, un son tridimensionnel, à 360°. Et pas question, évidemment, de coups de feu dans ce cas…

Jean-Pierre Halbwachs, qui a plus de vingt années d'expérience dans le domaine du montage son, avoue tout redécouvrir à chaque film. Les sons qu'il propose au mixeur sont si riches, si réfléchis et bien choisis que, Vincent Arnardi lui-même le reconnaît, «il y a des scènes entières où c'est Jean-Pierre qui a tout fait, qui m'a mâché le travail : je me suis contenté de lever les faders !». La scène, vers les deux tiers du film, où Andy McDowell cherche son mari dans un hôpital bombardé est à ce titre exemplaire. À part 10% de son direct, tout est fabriqué, avec un réalisme qui écorche parfois les oreilles… Le point de rupture est une grosse explosion qui repousse l'actrice sur un lit. À partir de cet instant, le son change de dimensions, d'une façon indescriptible pour qui n'a pas vu le film &endash; et McDowell retrouve son époux presque par hasard, il ne semble même pas la reconnaître.

Comment supporter, à longueur de journée, une telle violence sonore ? Un syndrome que Tomlinson Holman connaît bien, pour l'avoir constaté chez les monteurs son de Indiana Jones et le tombeau…, décimés par la dépression nerveuse. Dans le cas de Jean-Pierre Halbwachs, après plus de six semaines de travail, cette exposition s'est traduite par un arrêt de travail de plus d'une semaine, son généraliste ne décelant pourtant rien de tangible. Pourtant, en professionnel avisé, Jean-Pierre veille à ne pas dépasser 79 dB SPL sur ses Genelec.

Guillaume Sciama, lui, avant de passer à la fiction, a travaillé pour les actualités de la télévision canadienne de 1972 à 1975. Il a donc, à ce titre, couvert en 1973 la guerre du Kippour en Israël, allant filmer dans le Golan avec les équipes de reporters image. Il avoue que cette expérience l'a beaucoup aidé pour ce film : monter en voiture, foncer vers un reportage, comme le font les acteurs dans Harrison Flowers, lui a rappelé des souvenirs vieux de 25 ans ! Guillaume est assez réticent envers des prises de son Surround sur le tournage. Il explique que c'est en "refabriquant" le son par la suite qu'on arrive à assurer une certaine continuité tout au long de scènes découpées en dizaines de plans. Même si on arrivait à capter sur le tournage de belles ambiances 5.1, comment les raccorder ensuite ? Quand il y a trop de plans différents, on ne peut pas charcuter dans les prises de son Surround : la nature du fond changerait selon chaque plan ! Tout monteur son le sait : il est déjà parfois difficile de raccorder en mono, et quasi-impossible en stéréo. Alors en 5.1 ! Tout dépend aussi du montage du film : dans La pianiste, par exemple, le découpage est très ample, la caméra se déplace peu, utiliser des ambiances Surround est donc concevable. Si, à l'image, ça bouge beaucoup, le montage son devient un patchwork sonore, qui ne "fonctionne" pas !
Claudine Nougaret a essayé la prise de son direct en multicanal pour un documentaire de Raymond Depardon sur la gare Saint-Lazare &endash; complétée par des bruitages "conventionnels" en mono. Elle avoue avoir été confrontée à d'énormes problèmes de raccord : sur 5 canaux, la moindre coupe s'entend ! Autre effet pervers : une telle prise de son est d'une telle richesse, d'une telle précision, qu'on ne peut plus rien lui ajouter &endash; rien ne s'y intègre. Le cas de la scène de l'attaque de la banque de Heat, le film de Mike Holman, est exemplaire à cet égard : tous les éléments de bruitage ajoutés après coup ressortent du son direct, pourtant "seulement" stéréo !

Les outils utilisés pour le montage son du film sont classiques : Pro Tools 24 pour les deux monteurs paroles, Pro Tools Mix Cube pour les monteurs son eux-mêmes. Compte tenu des budgets alloués, il était difficile de louer des Fairlight, dont la location serait revenue trop cher &endash; la production avait alors déjà tout dépensé ! Le logiciel digitigrade a été utilisé en montage direct comme pour le sound design : il n'est pas toujours très adapté, mais universel et pas très cher. Les outils restent secondaires : on n'a que dix doigts ! De toute façon, comme le proclame Vincent Arnardi, «le jour où les machines auront du talent, on arrêtera tous de travailler !».

Si elle est en adéquation avec le film, une bande son ne se démode pas &endash; elle acquiert une certaine patine, mais reste «valide» par ses choix. Même si elle n'a disposé "que" de 22 pistes sur le multiple analogique qu'elle a été la première à utiliser, la bande son d'Apocalypse Now reste ainsi une référence vingt-deux ans après la sortie du film. Grâce au talent de son sound designer, Walter Murch. Le terme existe en France, même s'il n'est pas aussi officiel chez nous qu'aux USA. Son rôle est plus sous-jacent, moins officialisé. Ces dernières années, des films comme Le pacte des loups, Belphégor, Vidocq ou même des productions essonniennes louchent vers les références des films d'action américains &endash; même si en France, les professionnels du son cinéma ne sont pas armés ni organisés comme les Américains. Un seul chiffre suffit à caractériser cette distorsion : sur Harrison Flowers, le budget de post-production représentait moins de 4% du budget global du film, hors cachets des comédiens (source CNC) ! Aux USA, on atteint couramment 10%, pour un budget global triple qui plus est…

Vincent Arnardi l'admet sans fard : on ne peut pas dire qu'on dispose en France des mêmes outils que les Américains. C'est donc le facteur humain qui "compense" cette différence. L'Europe possède de nombreux techniciens cinéma pointus et qualifiés. Il reste parfois un effort de mentalité à accomplir : on est plus fort à dix que chacun dans son coin !

Puisqu'on parle de collaboration, jusqu'à quel niveau va la concertation, la préparation ? Dans l'équipe son, chacun connaît le métier de l'autre. Jean-Pierre Halbwachs distingue trois catégories de preneurs de son direct :


Cette mise en catégories peut s'étendre aux réalisateurs… Certains "font confiance" et n'écoutent jamais le travail du preneur de son, d'autres écoutent absolument TOUT, et ne dévissent pas le casque des oreilles ! Dans le cas de Harrison Flowers, le réalisateur était "au feu", caméra à l'épaule sur la plupart des scènes. Le preneur de son prend généralement connaissance du scénario avant le tournage, et peut en décider une certaine conception sonore. La qualité de sa relation avec le réalisateur pendant le tournage est évidemment primordiale.

Lors de la suite du processus de post-production son, les professionnels ne se voient hélas pas beaucoup entre eux : chacun passe à un autre projet, souvent sans période de répit. Ainsi, quand Guillaume Sciama a pu rencontrer pour la première fois Jean-Pierre Halbwachs en salle de montage, c'était lors de la troisième semaine de montage son ! De même, comme tous les délais étaient déjà explosés, Vincent Arnardi a commencé le mixage alors que le montage son du film était loin d'être terminé &endash; autrement dit, Jean-Pierre et Patrice n'étaient guère disponibles pour venir l'aider ou lui expliquer comment telle ou telle scène était construite… Quant à Élie Chouraqui, il était déjà en pleine préparation de la comédie musicale Les dix commandements. Il passait en mixage de temps à autre, validait tel choix, émettait des remarques sur tel autre, mais laissait carte blanche à Vincent… qui s'est plus d'une fois retrouvé à la console sans interlocuteur-guide, ce qui est parfois difficile lorsque, sur certains passages, on compte une explosion toutes les six images ! Harrison Flowers n'a pas bénéficié de superviseur son à proprement parler, mais il aurait très bien pu être conçu ainsi : des feuilles blanches, un montage son écrit dans ses moindres détails, puis une réalisation strictement conforme à cette conception. C'est ainsi que procède, par exemple, un Leslie Chatz : véritable interface audio de la production, il réfléchit, potasse, gamberge, d'après le montage image, les discussions avec le réalisateur… puis délègue. Mais comme le fait remarquer avec raison John Rutledge, selon la tradition cinématographique franco-française, payer un superviseur son sur une production est tout simplement impensable ! Il y a encore trop d'egos aisément froissables dans le cinéma français, un tel schéma de fonctionnement est impossible.

Sur Harrison Flowers, l'équipe de quatre monteurs s'est réparti la tâche par familles de sons. Comme un bon cuisinier, chacun possède évidemment ses trucs perso &endash; qui reconnaîtra un bulldozer un peu trafiqué sur une image de tank ? &endash; et dispose d'une bibliothèque sonore très étendue, souvent construite au fil des projets antérieurs par appropriation de matériaux bruts. Sous certains bruits d'éclats d'obus, une analyse sonore approfondie mettrait ainsi en évidence des bruits d'avion à réaction entendus dans un autre film. Sans réelle mise en commun ou concertation, le processus de production son "à la française" pourrait vite tourner au vinaigre, mais généralement, tout se déroule bien, jusqu'au bout.

En conclusion, Tomlinson Holman, qui a beaucoup apprécié le film, se déclare très fier de contribuer à l'émergence de moyens techniques mis à la disposition d'équipes capables de concevoir et réaliser des bandes son aussi riches que celle de Harrison Flowers

Transcrit et mis en forme par Franck Ernould


© 2002 Franck Ernould (franck.ernould@sfr.fr)

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