LA SEMAINE DU SON À RADIO FRANCE

15 janvier 2004

Pour sa première édition, du 12 au 16 janvier, la Semaine du Son a rencontré un vrai succès - certaines passionnés ayant même suivi toutes les séances. Que ce soit à la BNF, à l'Unesco, à l'IRCAM ou à la Cité des Sciences, les différentes interventions se sont déroulées devant un public nombreux. On compta ainsi pas moins de 350 personnes au cinéma Le Balzac le Jeudi après-midi, pour discuter de son au cinéma, notamment autour du téléfilm Le Lion.


Le Vendredi 16 janvier, le Studio 105 de Radio France était plein, pour une double thématique très riche.

La matinée était consacrée à une écoute critique de différents format d'enregistrement : d’abord, en direct, un trio de jazz (piano/basse/batterie) accompagnant la chanteuse Anne Guinaud, en acoustique puis avec une légère sonorisation (essentiellement pour la voix).
On passa ensuite à l’écoute de l’enregistrement réalisé quelque temps auparavant dans les mêmes conditions, au même endroit, décliné en versions mono, stéréo, puis diffusé en AM, FM et codé en MP3 (débits de 128, 32 et 320 kbits/s). D’autres conditions d’écoute étaient simulées : en voiture, dans un supermarché… pour finir avec une captation 5.0 du même ensemble instrumental – pour la forme, ce format ne se justifiant pas, selon l’aveu même du preneur de son, Gilles Pézerat.
Les différences sont marquantes, l’exemple MP3 étant particulièrement frappant : la différence est nette entre le 128 (format standard) et le 320 kbits/s, avec des attaques beaucoup plus nettes, des aigus plus présents et une sensation d’espace accrue dans le dernier cas.
Même s’il rend bien des services, le MP3 à 128 kbits/s n’a décidément rien d’un support « haute fidélité » lorsqu’on le met à l’épreuve sur des sonorités acoustiques et des ambiances naturelles…

L'après-midi avait pour thème : les voix à la radio, physionomies sans visages
Animé par Yvan Amar, il commençait sur l'immortel « Chers amis, bonjour ! » que lançait rituellement l'animateur Lucien Jeunesse à son public lorsqu'il animait le Jeu des Mille Francs. Quoi de mieux pour illustrer le thème choisi ?

Premier invité sur le plateau : Philippe Meyer, un des timbres les plus connus de France Inter, qui, alors qu'on lui demandait s'il avait travaillé sa voix, répondit tout simplement « Non, j'ai la même voix que mon père, mon grand-père... On peut travailler sa respiration, mais le timbre ne se travaille pas ! ». Le même avouait ensuite que selon lui, on ne pouvait pas déduire grand-chose d'un physique, alors qu'une voix trompe rarement.

Après l'écoute d'une de ses chroniques matinales récentes, consacrée aux ours des Pyrénées, on demande à Meyer si la théâtralisation de sa voix est voulue. Meyer explique que ce qu'il lit est de l'écrit oralisé, ce qui appelle tout naturellement un jeu, des effets, des intonations, une sorte de gestuelle vocale compensant l'absence d'aspect visuel. Une émission s'écrit et se travaille ; une fois au micro, c'est la réalité qui s'occupe de la gestion de la voix. De plus, ces chroniques étaient plutôt matinales (7h45), et on ne parle pas de la même façon tôt le matin qu'à 22 heures, par exemple.

Un membre de l'assistance faisait remarquer à Meyer qu'il n'avait pas reconnu sa voix sur le plateau de prime abord, mais qu'après la diffusion de la chronique, inconsciemment Meyer avait un peu « aligné » celle-ci sur ce qu'il venait d'entendre, en une sorte d'automimétisme. Meyer avouait alors qu'il a écrit et dit le commentaire du film de Frédéric Rossif De Nüremberg à Nüremberg, et qu'il s'était surpris lui-même en adoptant une voix « bizarre, ni radio ni naturelle, pas dramatique mais détimbrée, en accord avec l'absence voulue de tout effet dans un texte écrit volontairement le plus simple et le plus sobre possible, factuel, avec le minimum d'adjectifs et d'adverbes. Bref à retenir sa voix, elle se dépersonnalise....
Sur une ultime sortie à propos du direct, devenu le cache-misère du journalisme radio, avec l'esprit douanier du « Qu'avez-vous à déclarer ? », Meyer quittait l'assistance pour aller enregistrer une émission dans un studio de la Maison Ronde, en bravant l’ire de son producteur pour son retard...

C'est Jean-Michel Damian qui lui succédait. Plus de vingt ans à Radio France, d'abord sur Inter, puis sur Musiques, un timbre et un sourire reconnaissables entre mille, et un goût certain pour les longues émissions en direct, où la hantise du « blanc » à l'antenne pousse parfois à faire du remplissage... « Lorsque je fais du remplissage, c'est une machine qui se met en place. En radio, le silence est interdit, alors que selon Maeterlinck, il est parlant ! Cela dit, sur une longue interview, j'accepte le silence : un rapport privilégié s'instaure, privé et public à la fois, et « relancer » risquerait de couper le flux des paroles. C'est comme une respiration de l'interviewé, je ne veux pas l'interrompre. Parler beaucoup, en fait, c'est ériger une barrière contre quelqu'un. Si on le laisse chercher ses mots, bafouiller, on met l'invité en confiance, et l'interview suit son rythme ».
Yvan Amar se lance ensuite dans un petit historique de la voix de radio, exemples sonores à l'appui - qui en disent beaucoup sur la culture, l'état d'âme, les rapports avec le public. Dans les années 50, prédomine une voix nasale, très « France comme il faut », un peu pointue, une diction maîtrisée - à cette époque, se manifeste une grande différence entre classes sociales au niveau de la langue et de la façon de parler. Au journal radiophonique, on prononce « situââtion internationâââââle », on porte la voix comme au théâtre. Les programmes sont généralistes, le style de voix aussi. L'évolution suit son cours, reflet des changements dans la société et des progrès techniques de captation et surtout de diffusion (FM dans les années 60, micros statiques dans les radios...). Elle semble s'arrêter, au niveau de la diction et du timbre, à la fin des années 70 dans le service public ; elle continue dans le privé, où les radios libres ont fait sauter plus d'un tabou quant à la parole à l'antenne, créneau abondamment recyclé encore aujourd'hui.
À la question « Quand on est intervieweur, à qui parle-t-on, pour qui ? », Jean-Michel Damian évoque un dialogue assisté. « Chirac ou Villepin répondent à la France, pas au journaliste qui leur pose une question. On peut aussi inverser le point de vue : si nous étions tous deux à l'antenne maintenant, nous ne discuterions pas de la même façon. Avant, sur Inter, je portais un casque : il me donnait l'écoute de l'auditeur, pas l'écoute de l'interviewé. C'est un peu un triangle : on parle en même temps à l'interviewé et aux auditeurs, une entité difficile à cerner. On parle à quelqu'un au nom des gens, ce qui n'est pas vraiment naturel. Les réponses aux questions doivent être intéressantes pour soi comme pour le public. On doit donc se surveiller, être à la fois la concierge et le prof de fac. Comme on dit parfois dans les écoles de radio : « Parle à la shampouineuse ». C'est encore plus compliqué pour les émissions culturelles ! Mes émissions sont en public, je vois mes auditeurs à travers lui, il y a une interaction ».

Autre aspect « folklorique » de la radio : la convention du vouvoiement, à l'antenne, entre deux personnes dont on sait parfaitement qu'elles se connaissent fort bien et se tutoient hors micro. Jean-Michel Damian était très contre le « vous ». « Sur France Musique, au début des années 80, le ton était encore très compassé, et les interviews souvent déjà écrites ! Un superbe exemple : Poulenc par Rostand, vingt ans avant... Mais en fait, tutoyer exclut l'auditeur. On introduit alors une intimité, et l'auditeur est relégué derrière. Le vous est synonyme de distance, et constitue un point commun avec l'auditeur. Bref, on se vouvoie parce qu'il y a un micro... Comme maintenant, entre nous ! Et on se trompe rarement... Je me souviens que lors de la célèbre émission La Tribune des critiques de disques, Antoine Goléa et Jean Roy se tutoyaient souvent dans le feu de l'action ».

Jean-Michel Damian n'a jamais, lui non plus, travaillé sa voix. « Si travail il y a, il est inconscient. Le micro transforme la voix, c'est le même phénomène qu'un visage qui « accroche » la lumière ou non, avec le même hasard : « Que va donner le micro ? ». « Il y a des voix moches qui sont irremplaçables, celle de Jean-Christophe Averty, par exemple, comme il y a des laids qui sont beaux sur la photo (Gainsbourg, par exemple). Chaque micro donne une voix ».

Stéphane Ramezi et Jean-Michel Damian

Autre intervenant : Stéphane Ramezi, du Mouv'. Qui n'est pas d'accord avec ce prétendu « immobilisme » des voix du service public depuis les années 70 : « Avec les stations pirates, puis les réseaux, la tonalité, le dynamisme, la rapidité de parole se font plus ou moins sentir sur les ondes du service public. Concernant le tutoiement, la question s'est posée au Mouv' : allait-on se tutoyer, comme c'est la règle sur les stations musicales, ou se vouvoyer, comme sur les généralistes ? C'est le public qui a tranché, en tutoyant d'office les gens de la station, y compris au standard. Tout est question de contexte : on peut dire que sur le Mouv', c'est le vouvoiement qui exclut l'auditeur ! On peut parler de posture vocale, d'une intention aussi « d'interpeller » l'auditeur, qui ne vient de toute façon pas chercher la même chose sur une radio musicale que sur une généraliste : il vient pour un esprit, une ambiance, une culture musicale, en un réflexe plus « occasionnel », là où sur une généraliste, on a un rendez-vous précis, avec une personne voulue. Une musicale doit aller chercher ses auditeurs : on doit leur dire « Reste avec nous ! ». Une généraliste, les gens y vont d'eux-mêmes ».
Jean-Michel Damian revenait ensuite sur le côté musical de la voix. On se souvient du célèbre DJ sur Radio Caroline, Pdt Roscoe, qui calquait sa voix sur les musiques, en des enchaînements très personnels. Au niveau du rythme, sur France Inter par exemple, la désannonce est fonction de la musique écoutée auparavant. Pour les infos, la voix est plus artificielle, mais sur Musiques ou Culture, l'évolution est marquée depuis les années 70. Quelqu'un comme Claude Villers travaille beaucoup avec l'effet de proximité. Autre aspect déterminant : le casque. Si le retour est fort, on a naturellement tendance à parler moins fort, et à allonger la dernière syllabe des mots. Par ailleurs, le vieillissement fait naturellement plonger la voix dans les graves, mais le ton général, lui, ne bouge pas.

Rappelons que sur Europe 1, dans l'émission Salut les Copains, on se tutoyait à l'antenne et on tutoyait des vedettes incroyablement populaires. Cette émission a changé l'histoire de la radio, mais dans ce cas, le tutoiement s'apparente à un élément de show biz : si tu tutoies Johnny, tu es son pote. De nos jours, en revanche, le tutoiement par quelqu'un comme Laurent Boyer dans Fréquenstar est insupportable à certains !

Question dans la salle :
Peut-on s'isoler de la jeunesse par l'expression ? Quelle est la langue « visée » par les animateurs de radio ? La langue est-elle un patrimoine ou est-elle évolutive ? Peut-on parler de « français émergent » ?

Il faut s'adresser au plus grand nombre, et pour cela, il faut parler comme eux. Mais la radio, c'est un peu comme un théâtre : la spontanéité n'est pas la même que « dans la vie ». Si on s'essaie à la transcription littérale de conversations, dans le bus ou ailleurs, on s'aperçoit bien souvent que les phrases ne se terminent pas, que la syntaxe est inexistante... La situation de l'animateur face à son micro n'est, à la base, pas naturelle : pourtant, il doit donner cette impression de naturel. L'argot a disparu de nos jours, et il reste au moins deux langues parlées : le français et la novlangue, sorte de français émergent. Au micro, le dialogue n'est pas non plus celui de la réalité, comme déjà mentionné. Cela dit, le « choc des mondes » peut fonctionner sans problème. Stéphane Ramezi cite le cas d'une thématique du temps où il travaillait à la radio suisse romande Couleurs 3 : 24 heures consacrées à la musique classique, avec présentation « à la tchatche », et découverte musicale à la clé pour de nombreux auditeurs. L'émission avait remporté un grand succès...

Selon Dominique Pensec, Directrice de FIP, les voix de femme ont changé au début des années 70, notamment grâce à FIP. La « voix FIP » est une référence, au point qu'elle reçoit régulièrement 3 CV/CD par semaine de postulantes connaissant FIP.
On a du mal, en 2004, à s'imaginer combien FIP a été révolutionnaire lors de sa création par Jean Garretto et Pierre Codou, le 5 janvier 1971. Ce fut la première station « non parlée masculine », et peut-être même la première locale en FM lorsqu'elle passe sur cette bande après un séjour d'un an sur l'AM. Les animatrices d'il y a 30 ans, très jeunes, n'avaient jamais fait de radio. [écoute d'un florilège de voix de FIP]
Parfois, le public pense qu'il n'y a qu'une seule « Fipette ».En fait, il y en a 8, mais avec une couleur de voix très proche. Autre aspect : on n'intervient jamais à blanc sur FIP. Il y a toujours un fond sonore musical, qui dicte son rythme à la voix. Le succès fut tel qu'à Europe 1 et à RTL, on s'empressa d'injecter des voix féminines à l'antenne. Ces voix expriment une personnalité, une émotion, une culture, une envie de partager, une communication s'établit au-delà des mots. D'ailleurs, souligne Dominique Pensec, « Les fipettes prennent le micro par périodes de 6 heures. Lorsqu'une animatrice est triste ou fatiguée, ou qu'elle va mal, on l'entend, même à travers le « sourire » à l'antenne ». Yvan Amar évoque alors une symétrie entre psychologue et radio : on ne voit pas la personne qui parle, il n'y a pas de face-à-face. Quel est le statut d'une voix qu'on ne « voit » pas ? On « parle plus loin », pas directement, sans retour sur image. Or en analyse, on se passe justement de la vue pour aller plus loin, plus profond, une sorte de « régression » laissant remonter plus de choses. C'est bien sûr différent à la radio, mais il y a représentation des deux côtés du micro.

On évoque souvent l'auditeur qui imagine, qui projette un imaginaire sur la voix qu'il entend, qui construit un personnage autour de cette voix. Mais côté animateur ? Comment imagine-t-il son auditeur « moyen » ? Plus anonyme, plus flou, sans doute. Yvan Amar souligne qu'on a l'impression que les voix évanescentes de FIP ne parlent à personne en particulier. Stéphane Ramezi revient sur la démarche de l'animateur, la sensation de vide quand on est au micro. Beaucoup ont besoin de « matérialiser », que ce soit avec une photo d'une bande d'amis devant soi, ou du courrier reçu, qui assure une sorte de « matérialisation » de l'auditeur.

Mais une voix reste-t-elle associée à une radio ? Pas forcément : certaines fipettes sont sur Inter, Musiques, etc., ou font des voix de pub, ou jouent au théâtre, et ne prennent pas la même voix. L'environnement échappe-t-il à la voix, ou en est-il constitutif ? Sur FIP, tous les genres musicaux, y compris les instrumentaux, sont représentés. Rien de marketé. On vient sur FIP « par défaut » : pas de pub, pas d'agressivité, la voix donne la couleur, par son timbre, mais aussi son émotion et son intention, deux aspects prépondérants. Chaque animatrice « endosse » le costume FIP, et n'est pas dans ce rôle ailleurs. Et si costume il y a, c'est aussi une forme de naturel. Il faut un an, selon Dominique Pensec, pour faire une animatrice de FIP. Quant à l'habillage, la signature acoustique de la station, ce qui fait qu'on sait instinctivement qu'on n'est pas sur Inter par exemple, que ça ne « vibre » pas pareil, c'est aussi le traitement d'antenne et celui de la voix.
Yvan Amar a exhumé un incunable de 1958 : Roger Lanzac, dans « 100 000 F par jour », finit par faire les questions et les réponses à un candidat rural et empoté, à la diction difficile, trahi par son micro trop faible (ou est-ce Lanzac qui ne le lui tendait que pour mieux lui retirer un instant plus tard, sa phrase à peine commencée ?). C'est à cette occasion qu'on s'aperçoit du pouvoir énorme que peut avoir un intervieweur sur un interviewé non expérimenté. Là, ojn tombe dans une certaine théâtralité, un côté drôle ; de nos jours, la scène serait sans aucun doute beaucoup plus méchante. Le rapport du public au média a changé, il est plus « acteur » que « comédien », le public était plus « impliqué » auparavant.
La voix peut donc devenir un outil de manipulation ? La maîtrise de la voix peut-elle asservir l'autre ? Pas forcément en tant que telle, mais peut-elle y contribuer, alliée à d'autres aspects comme le timbre, la prosodie, le langage corporel ?C'est le cas chez les hommes politiques, par exemple. Chez l'auditeur de radio, une voix intime peut évoquer une voix maternelle, initier une « écoute flottante », une présence, un stimulus continu et rassurant.

En fin d'après-midi, place à Xavier Rodet et Jean-Éric Bielle. Le premier travaille à l'IRCAM, le second est imitateur et a longtemps travaillé sur Les Guignols de l'Info. Xavier Rodet explique comment certaines techniques ont permis d'améliorer après coup l'accent anglais de Gérard Depardieu dans le film Vatel, ou, dans d'autres applications, de transformer une voix de femme en voix d'homme (Tirésia) ou de recréer une voix de castrat (Farinelli). Des manipulations qui font intervenir des outils techniques très puissants, et qui prennent énormément de temps.
Chez Jean-Éric Bielle, le travail est beaucoup plus instinctif. Ses performances se basent bien sûr sur une technique imitative, « technique », mais aussi sur l'imaginaire véhiculé par son modèle - tout un aspect « jeu », « comédie », qui consiste à rentrer dans le personnage, à adopter ses tics de langage par exemple, son vocabulaire, ses automatismes vocaux, souvent inconscients. Un travail proche de la caricature, où on s'accroche à des traits particuliers, pour rendre reconnaissable le personnage imité. Comme un dessinateur caricaturiste recréer, en trois coups de crayon, le visage de tel ou tel homme politique connu.
Évidemment, si Xavier Rodet voulait parvenir à une imitation parfaite avec des ordinateurs, il lui faudrait beaucoup, beaucoup de temps. On peut repérer par exemple des spécificités de prononciation, une façon de parler spécifique. Il faudrait alors les mesurer, puis effectuer les transformations correspondantes. Le travail est en cours, il est ainsi question de faire reparler Jean Cocteau, mort en 1963... D'une façon beaucoup plus « réaliste » qu'un imitateur ne saurait le faire.
À la question d'Yvan Amar, qui imagine déjà un animateur se faire remplacer par un imitateur à l'antenne le jour où il a une extinction de voix, Jean-Éric Bielle rétorque qu'une personnalité, ce n'est pas seulement une voix, mais une façon de penser, des réactions, des questions, des idées qui lui sont propres. Il ne ferait pas illusion longtemps à l'antenne s'il devait remplacer en direct un animateur qu'il imite très bien. Sur scène, c'est différent : on peut aussi s'appuyer sur des accessoires, comme Le Luron, qui ne quittait jamais son chapeau et son écharpe quand il imitait Mitterrand.
Il est parfois difficile d'imiter une célébrité. Confronté ainsi, pour les Guignols, à l'imitation de Gérard Depardieu, qu'il n'avait jamais vraiment travaillée, Jean-Éric Bielle est parti... du rire de l'illustre comédien. « Tout le reste est venu derrière, spontanément. Sur d'autres, on n'y arrive pas. Le plus simple est quand on peut s'appuyer sur des défauts : Jean-Christophe Averty, par exemple, serait facile à imiter au pied levé », déclare Bielle, qui a aussi imité des femmes : Arlette Laguiller ou Mireille Mathieu par exemple, et qui a commencé par imiter Jugnot aux Guignols, Yves Lecocq n'y arrivant pas. Il passe ensuite à Krasucki, puis reste 7 ans dans la célébrissime émission.

La dernière intervention de l'après-midi était réservée à Pierre Minh, technicien, et Mehdi El Hadj, réalisateur à France Culture notamment. Amar diffusait un exemple sonore étonnant, où le journaliste/chroniqueur judiciaire Frédéric Pottecher couvrait l'affaire Dominici. Lors de son intervention au bulletin d'actualités, il joue tous les personnages de l'audience, du Président du tribunal à l'accusé lui-même, avec l'accent, le débit, les différences d'intonation... Du grand art ! C'était l'époque de Jean Nohain et des radio-reporters ; aujourd'hui, la radio est beaucoup plus banalisée, elle est devenue un fond sonore.


Mehdi El Hadj et Jean-Éric Bielle


Comme le rappelle Pierre Minh, n'importe quel enregistrement est marqué par sa technique. Si la voix à la radio évolue, c'est bien sûr grâce aux progrès des microphones, qui passent vite de la grenaille de charbon au principe électrostatique, avec les célèbres Neumann ou Schoeps en studio, et les omniprésents modèles dynamiques LEM en reportage. Aujourd'hui, la notion de relief sonore disparaît dans une bande FM surpeuplée, où on surcompresse les sons pour « porter » plus loin.

Mehdi El Hadj renchérit en confirmant que la compression, c'est la mort de la réalisation. Rréalisateur de documentaires radio pour France Culture notamment (« Nous, c'est la voix de la shampouineuse, évoquée tout à l'heure, qui nous intéresse ! », fait-il malicieusement remarquer), l'homme enregistre des non-professionnels de la radio, pour des émissions de long format. Pour lui, la voix est une expérience de vie : il rencontre par exemple des alcooliques, des malades, ne maîtrisant pas le langage, et maintient l'auditeur à l'écoute. Il s'agit pour lui de faire parler, pas de parler...
Les documentaires ainsi réalisés témoignent de leur époque : tout comme d'anciens documents radiophoniques archivés constituent une véritable mémoire du français et des voix d'antan. L'INA « sort » à l'occasion de tels documents, « photos sonores », à l'intention de chercheurs.

Ces émissions constituent une offre, et ne répondent pas vraiment à une demande. Elles s'adressent à l'imaginaire de l'auditeur, sollicité par l'intermédiaire des sons. De fait, dès les débuts de l'enregistrement sonore, on a recueilli des voix pas forcément célèbres. Maïc Chomel, de l'Inathèque, aime à citer ce programme autrichien, destiné à immortaliser les différents accents. L'Allemagne a aussi enregistré ceux qui se trouvaient dans les camps de prisonniers. En France, la Bibliothèque Nationale a hérité des « Archives de la Parole », qui résultent d'un travail similaire mené en France. Mais selon Mehdi El Hadj, « Dans les récits, le vrai travail consiste à laisser de la latitude pour créer les images. Plus la technique se montre discrète, plus la parole sort de façon authentique. Il est essentiel de respecter la parole et son environnement sonore - pas question de recréer l'environnement stérile D'UN studio de radio pour l'occasion ! » Olivier Kaeppelin, Conseiller du Président pour la politique culturelle de Radio France et lui-même ancien producteur à France Culture (où il co-fonda les Nuits Magnétiques où travailla un certain... Mehdi El Hadj !), surenchérit : « Il faut essayer d'aller vers le réel. C'est la voix qui fait découvrir l'altérité, il faut savoir se mettre totalement à l'écoute ».

Le public conclut par de nombreuses questions : « Quels sont les enjeux dans une station commerciale ? Est-ce la pub avant tout ? Les animateurs sont-ils des faire-valoir ou des icônes pour attirer l'audience ? »... Difficile de répondre ! Remarquons simplement que même si le rythme d'antenne est différent sur Europe 1, on y reconnaît sans problème le timbre et le style de Jacques Pradel, un ancien de France Inter.
Une autre question concernait les accents : des présentateurs comme Albert Ducrocq, Gilbert Lascaux ou Albert Simon possédaient dans les années 60 et 70 un accent prononcé, qui ne leur interdisait pas l'antenne. Ce ne serait plus envisageable aujourd'hui...

Rendez-vous le 14 janvier 2005 au Studio 105 pour une autre journée de la Semaine du Son à Radio France...


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